Intrigue à l'anglaise
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #1
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253123422
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
Ultime vérification, Wandrille va chercher dans une chemise un numéro un peu passé de Point de Vue-Images du monde. Dans les années quatre-vingt, un reportage montre cette maison, peu après la mort de Wallis. Une visite des lieux désormais vides. Le canapé s’y trouve, à la même place, mais avec d’autres hideux coussins : la duchesse a brodé elle-même les portraits de ses cinq petits carlins, des coussins en forme de chiots, n’est-ce pas délicieux, avec le plus jeune qui tire la langue.
Restent deux questions, se dit Wandrille : pourquoi Édouard VIII après son abdication s’était-il emparé de ce trésor historique ? Et surtout, point essentiel, pourquoi ces trois images étaient-elles si secrètes ? Qu’avaient-elles de si compromettant pour n’avoir jamais été exposées dans un musée, à la National Gallery, au Victoria and Albert, au British Museum avec les frises du Parthénon, ou — en échange de la Joconde, par exemple, dont la France se serait ainsi enfin débarrassée —, en dépôt au musée de Bayeux ?
Le couronnement de 1066, c’est précieux, c’est historique, comme le baptême de Clovis pour l’histoire de France, mais ce n’est pas un enjeu politique. Ça n’intéresse pas les nazis. Ni les conservateurs, ni les travaillistes, ni les autonomistes irlandais, ni grand monde.
Il y a quelque chose qui manque dans cette histoire. Pénélope n’en sait sans doute pas beaucoup plus. Sauf que ces coussins, elle les a peut-être eus entre les mains.
Ces trois bouts de tissus, comment les retrouve-t-on dans une vente ordinaire à Drouot, à la fin du mois d’août, s’ils sont censés être à Buckingham, volés par le prince consort Philippe en personne ? Étaient-ils restés en France, mis à l’abri par la duchesse ? Et qui les arrache des faibles mains de cette pauvre Péné ? Qui y attache encore un si grand prix, au point de tirer sur Solange Fulgence parce que, sans doute, pour toutes ces questions, elle a toutes les réponses ? Philippe, duc d’Édimbourg, époux modèle d’Élisabeth II que Dieu sauve, toujours lui, en imper beige et col remonté ?
Wandrille rebranche son téléphone fixe et allume son portable.
16.
Au petit point
Paris, jeudi 4 septembre 1997
Devant la fenêtre qui donne sur la cour, à l’opposé de sa table de travail, Wandrille vient d’installer le matériel qu’il a acheté ce matin. Il a dévalisé une mercerie. Il a demandé à sa mère le plus vieux de ses torchons, en s’assurant que c’était bien une toile de lin. C'est devenu rare le vrai torchon à l’ancienne, en pure toile de lin.
Au fond de lui-même, quand il s’interroge sur son être et sa philosophie de la vie, Wandrille se trouve profondément féministe et militant. Pourquoi les travaux d’aiguille seraient-ils réservés aux femmes ? Les marins ont toujours fait du point de croix ; et au début de son roman Kaput, Malaparte évoque le roi de Suède en train de broder. Les souverains du Nord sont des Vikings, ils aiment le fil et la toile, les voiles des vaisseaux, les sacs de marchandises.
Le duc de Windsor lui-même, au cours d’un de ses lointains voyages de jeunesse, avait réalisé au point de croix la garniture d’un tabouret, qui se trouve toujours dans les appartements privés de la souveraine à Balmoral. Une monstruosité, dont il est très difficile de trouver une photographie. Il partageait cette passion sans doute ancestrale avec son frère, le père d’Élisabeth, autre intellectuel. Élisabeth II joue aux courses, parie sur les chevaux, chasse et pêche, s’y connaît bien en mécanique automobile, il ne semble pas qu’on l’ait beaucoup vue avec une aiguille et un dé. Coudre, c’est une affaire d’homme.
Wandrille, à la réflexion, se sent aussi défenseur des droits des hommes — contre ces femmes qui se sont approprié des activités merveilleuses, cuisiner, jouer avec les enfants, coudre et recoudre. Wandrille, plus royal que tous « les royaux » réunis, n’a jamais délégué à personne le soin de recoudre ses boutons de chemise. Il sait même faire les ourlets de ses pantalons, s’il le faut. Jamais non plus il ne s’était avoué franchement qu’il aimait ça. Jusqu’à aujourd’hui. Il n’osait pas.
L'inspiration lui est venue dans le train. On ne comprend rien, tant qu’on n’a pas essayé soi-même. En arrivant chez lui, il a dégagé l’embrasure de la fenêtre où s’empilaient les vieux journaux, placé une chaise de manière à avoir la lumière du côté gauche, pour que sa main droite ne l’empêche pas de voir son ouvrage, et, plein d’entrain, il était descendu à la mercerie. Il n’y était jamais entré.
Difficile d’imaginer une telle caverne d’Ali Baba, à la mesure de l’attrait secret qu’exercent les travaux de fil : broderie, point de croix, bien sûr, mais aussi confection de tapis en boutis, tissages divers, variété de laines à l’infini, patrons, gabarits et « diagrammes ». Invitations en pile pour le grand salon « L'Aiguille en fête » à la porte de Versailles : un monde insoupçonné s’ouvrait à lui.
Wandrille avait pris quelques notes sur un bristol, à partir du livre de Solange, complété par ses observations. Il a acheté un cerceau, enfin un « tambour », pour bien tendre la toile, d’assez large diamètre, un double cercle de bois qui permet de coincer le torchon. C'est plus maniable et plus simple qu’un métier à broder, comme on devait en utiliser au XIe siècle. Avec son tambour en bois — il avait refusé celui en plastique, bien moins cher, que la mercière lui proposait aussi — il pourrait poursuivre son ouvrage dans le train. Au XIe siècle, naturellement, on ne se serait pas encombré d’un lourd métier à broder du plus pur style roman pour un voyage en chemin de fer.
Il a ensuite recherché ses couleurs. Première hésitation : devait-il opter pour une reconstitution des teintes d’origine, plutôt vives, ou en choisir de plus sourdes, s’approchant des tons actuels pris par la Tapisserie ? Difficile de trancher. Pour privilégier le coup d’œil final, il se range à la seconde solution.
La Tapisserie a été faite de manière simple. Cinq couleurs principales vont lui être nécessaires : un rouge un peu brique, qu’il a encore tout à fait en tête, un bleu-vert genre canard laqué, un vert d’eau bien délavé, un ocre jaune et un bleu-gris. Il a aussi besoin d’un vert plus foncé, un jaune d’or très pâli et un bleu marine presque noir, utilisé notamment pour certains chevaux. La mercière avait tout ça. Elle souriait.
Les couleurs de la Tapisserie n’ont rien de réaliste : on peut y voir, avant Gauguin, un cheval bleu ou un cheval rouge, un cheval ocre dont les jambes, qui se trouvent au second plan, apparaissent bleu foncé, suggérant une sorte d’effet de perspective assez intelligent. Ou, à l’inverse, un cheval bleu nuit, monté par le duc, avec deux jambes sur quatre représentées en marron clair, et des sabots verts et rouges. Ces détails, pour les voir, pour bien les comprendre, il faut avoir envie de broder et se retrouver devant une mercière.
Chez lui, Wandrille a commencé par dessiner, sur du papier d’abord, un sujet simple, un homme et une femme, pas de chevaux ni d’architecture, pas de bateaux ou d’animaux fabuleux. Il ne calque pas, il joue à faire un pastiche vraisemblable. Il veut savoir si c’est faisable, s’il peut faire illusion. Si c’est difficile ou non de refaire la Tapisserie de Bayeux.
Il trace les contours d’un chevalier en cotte de mailles et d’une dame voilée qui ressemble à la belle et étrange Aelfgyva. Puis, il les reporte par transparence devant sa vitre sur son torchon, bien tendu sur le cerceau de bois. Sur la tapisserie, on ne voit plus rien du tracé initial au crayon, qui s’est effacé au fil du temps, mais qui devait bien exister à l’origine.