Intrigue à l'anglaise
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #1
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253123422
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
« Je suis effondré. Dites-moi si Solange peut s’en tirer, et dites-moi aussi tout ce que vous avez appris sur Vivant Denon et Bayeux.
— Tout était ici, monsieur le directeur, à la bibliothèque du Louvre et à la bibliothèque d’art et d’archéologie Jacques-Doucet de la Sorbonne, j’ai tout trouvé en une heure ce matin.
— Racontez-moi, n’épargnez aucun détail ; tout est suspect.
— Dominique-Vivant Denon, l’œil de Napoléon comme vous dites, a eu l’idée de faire venir, pour une exposition temporaire, la Tapisserie à Paris. Il l’a fait dresser dans la galerie d’Apollon, au cœur du Musée, afin de convaincre, dit-il dans une lettre, “les vrais amis de la gloire nationale” de la possibilité technique d’une invasion de la perfide Albion. Mieux encore, il commande à un savant italien bien connu à l’époque, le conservateur des Antiquités du Musée, Ennio Quirino Visconti, un livret explicatif, vendu 12 francs, commentant la Tapisserie. J’ai même retrouvé la lettre de Denon aux futurs maréchaux Soult et Davout, demandant de distribuer cette plaquette aux officiers de leurs divisions pour qu’ils en donnent connaissance à leurs soldats.
— Il s’agit bien d’une opération de propagande, d’intoxication. Vous voyez comme il ne néglige rien, il pense à tout, il est admirable. Et cette plaquette, elle est illustrée ?
— Oui, mais sans doute dans la précipitation. Denon avait fait reproduire sept planches qui avaient déjà servi au premier grand texte consacré à la Tapisserie, publié en 1729 et en 1733, par Antoine Lancelot dans les Mémoires de littérature tirés des Registres de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres. Selon Brown, le meilleur historien de la Tapisserie… »
Pénélope est trop précise, elle récite ses fiches ; le directeur lance :
« Le meilleur historien de la Tapisserie, avec Solange Fulgence, ne l’oubliez pas ! On me dit qu’elle va mieux.
— Selon Brown, poursuit Pénélope qui n’écoute rien, Antoine Lancelot se contentait de reproduire une copie en couleurs trouvée dans les papiers de Nicolas-Joseph Foucault, ancien intendant de Caen. Il n’avait peut-être même pas vu de ses yeux l’original. D’où de nombreuses différences entre la Tapisserie et ces gravures publiées sous l’Empire. En réalité personne n’avait directement dessiné, ni même vu, cette fameuse Tapisserie depuis belle lurette. Denon devait avoir sur son bureau les textes de Lancelot et les deux premiers volumes, 1729 et 1730, des Monuments de la Monarchie française de Montfaucon, quand il a décidé de faire venir la Tapisserie de Bayeux à Paris. C'était toute la documentation qui existait en son temps sur la “Telle du Conquest”, qui se trouvait dans un coffre au trésor de la cathédrale et dont toute l’Europe, à l’exception de quelques érudits originaux, ignorait l’existence. Originaux, car il fallait l’être pour s’intéresser, en pleine vogue des Grecs et des Romains, à ces siècles boueux du Moyen Âge. Denon, parce qu’il est politique, et pas du tout par goût de l’art du XIe siècle, demande qu’on achemine la caisse dans son bureau de Paris, le bureau de directeur du Louvre… Il la déroule, l’admire et décide de la montrer. Cela vous va, monsieur le président-directeur ? C'est le début de l’histoire officielle de notre broderie…
— Ou alors, il constate qu’elle est mangée des mites et décide de faire rebroder en Égypte une Tapisserie plus conforme, plus politique, inspirée de l’originale abîmée, ou peut-être même égarée dans la tourmente révolutionnaire. Car vous n’avez aucune trace de cette arrivée de la caisse, comme vous dites, à Paris.
— Vous y tenez. La Tapisserie brodée en Égypte. Ce n’est pas bien de se moquer d’une honnête chercheuse comme moi.
— N’en parlons plus, vous y repenserez. »
Le directeur se lève pour fermer la fenêtre. Une voiture de police passait sur le quai du Louvre.
« J’oubliais de vous demander à nouveau des nouvelles de la pauvre Solange Fulgence. Pardon d’insister. J’ai eu sa secrétaire au téléphone, conclut le Chéops du Louvre, le pharaon de la dernière pyramide, l’œil rieur. Solange n’est pas sortie du coma ; dire qu’elle était enchantée de votre nomination, depuis le temps qu’elle attendait une collaboratrice. Comment a-t-on pu cambrioler sa chambre d’hôpital ? C'est invraisemblable, racontez-moi, on ne m’a rien dit. Je vais appeler le ministre de l’Intérieur si ça continue.
— Je crois que l’on entre un peu comme on veut dans les hôpitaux, surtout par l’accès des urgences. Avec les touristes, les malheureux médecins et infirmiers sont sur la brèche toute la journée. Il suffit d’une canne blanche et de lunettes noires, de murmurer que l’on a rendez-vous. Personne ne se souvient de celui qui est entré. Il savait où était la chambre, il n’a pas hésité longtemps. L'opération, si je puis dire, a duré moins de cinq minutes. Solange Fulgence n’a pas crié, mais quand l’infirmière de l’étage, qui venait de sortir avec une feuille de résultats à transmettre au médecin, est revenue dans la chambre, presque immédiatement, pour rechercher son stylo, elle l’a trouvée au pied du lit, les appareils de perfusion renversés. Surtout, les deux ou trois dossiers qu’elle avait auprès d’elle, ceux qui étaient dans son cartable au moment où elle quittait son bureau, lors de l’agression, étaient renversés, avec des pages dans tous les sens.
— Pourquoi ces dossiers étaient-ils là ?
— C'est la question que j’ai posée. Ils avaient été emportés, à sa demande expresse, par les ambulanciers qui avaient pris en charge Mlle Fulgence. On ne savait pas bien où les mettre, parce qu’on pensait que cela pouvait être important, le porte-documents avait été posé sur sa table de nuit, et oublié.
— Qui le savait ?
— Le personnel de l’hôpital, qui n’a rien à voir avec cette affaire.
— Dans les petites villes, tout se sait. Et ces documents où sont-ils maintenant ? Concernent-ils la Tapisserie, du moins pour ce que l’agresseur a bien voulu nous en laisser ?
— Je ne sais pas encore. J’ai demandé que l’on transporte le tout dans les bureaux de la conservation. Cela n’a pas été possible. La police a gardé le dossier. »
Pénélope n’a rien dit. Elle n’a pas raconté son agression, rien dévoilé de cette préemption dont elle avait la responsabilité. La Direction du Louvre n’a rien à voir avec cela. Elle en référera simplement à la Direction des Musées de France. Tant qu’elle est seule à enquêter, elle ira plus vite. S'il faut commencer à écrire des rapports en deux exemplaires — surtout pour expliquer qu’elle n’a pas été à la hauteur. Qu’elle a frôlé sinon la faute professionnelle du moins la gaffe de débutante caractérisée. Elle entend encore la voix de Léopoldine lui donner de bons conseils.
À la sortie du Louvre, Wandrille attend avec un parapluie devant le petit escalier qui conduit à l’entrée du pavillon Mollien, la porte de la Direction. Il a fini par la joindre in extremis, au dixième appel sur le portable. Ils courent ensemble vers sa voiture, dont il ouvre galamment la porte. « Demain samedi, ma petite Péné, que dirais-tu d’un peu de Normandie ? Dans deux heures, tu es à Bayeux. C'est moi qui conduis, j’ai beaucoup de choses nouvelles à te raconter. Je suis un autre homme, j’ai découvert un sport. Tu ne devineras jamais. Et j’ai surtout exhumé un secret historique. Je sais ce qu’on t’a volé, d’où venait le butin si tu veux. Par quoi commençons-nous ? »