Intrigue à l'anglaise
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #1
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253123422
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
— Imagine qu’il ait été dans son droit. Qu’Édouard le Confesseur, à son lit de mort, ait désigné ce grand seigneur populaire et établi dans l'île comme son unique héritier.
— L'histoire est un mensonge raconté par les vainqueurs. La seule vraie preuve du parjure d’Harold, c’est finalement cette toile brodée pour servir la gloire de Guillaume le Bâtard. D’ailleurs il n’est jamais qualifié de traître ni de félon dans les inscriptions latines qui figurent au-dessus de chaque scène.
— Troisième acte ?
— C'est la justice. La punition du crime et du vice.
— Spectacle rare, on comprend qu’on en ait fait toute une banderole.
— Ici Guillaume tient conseil, et tu noteras le rôle capital que joue son demi-frère Odon, évêque de Bayeux, né du mariage de la belle Arlette de Falaise, mère de Guillaume, avec Herluin de Conteville. C'est lui, bien reconnaissable à sa tonsure. Odon semble mener le troisième acte, et c’est peut-être lui qui a écrit le scénario de la Tapisserie. Guillaume fait construire une flotte, scène assez amusante, qui comble tous les historiens de la vie quotidienne. »
Pénélope et Wandrille se sont plongés dans la contemplation de la scène du festin.
« Sublime ! La première représentation au monde d’un méchoui avec des brochettes ! Tu ne crois pas que la Tapisserie aurait été inventée après les premiers contacts diplomatiques avec le Maroc, une petite fantaisie de style colonial du XIXe siècle ? Et cette marmite qui cuit, si ça se trouve c’était du couscous. Regarde celui qui sort ses petits pâtés du four et les dispose sur un plat avec une sorte de pince, c’est inimaginable. Il y a même un couteau sur la table. Je ne savais pas que la Tapisserie de Bayeux donnait des recettes de cuisine.
— Ce n’est pas si absurde de l’avoir transformée en torchons dans la boutique de souvenirs de la cathédrale. Il nous reste à voir les scènes les plus connues, la charge des cavaliers, en cinémascope, contre les troupes d’Harold. La Tapisserie s’anime.
— Ça se termine en queue de poisson. Harold reçoit une flèche dans l’œil, on ramasse les morts, on les déshabille… Et puis plus rien… Une déchirure dans la toile.
— Plusieurs hypothèses : un travail inachevé.
— Encore un historien imbécile. Quand on a brodé soixante-dix mètres, on ne relâche pas l’effort si près du but. Il restait combien ?
— Je peux te le dire avec précision : huit lés cousus ensemble faisant entre huit mètres et huit mètres vingt. Il restait entre deux et trois mètres trente. Autre manière de calculer, si on dit que la Tapisserie était faite pour être accrochée aux piliers de la nef de la cathédrale, alors il manquerait plus de dix mètres. Plus long. Elle pouvait aussi bien avoir été faite pour une salle de palais, on n’en sait rien. Mais l’histoire est finie : Guillaume entre dans Londres et se fait couronner roi à Westminster, il n’y a plus rien d’autre à raconter. On retrouvait sans doute Westminster pour la troisième fois, pour la dernière scène, le vrai couronnement, la légitime succession du roi Édouard. Trois cathédrales scandaient le récit, avec chaque fois une forte scène montrant le pouvoir. Deux ou trois images, pas plus, nous manqueraient. »
Wandrille, songeur, reconstitue ces quelques mètres dans les ténèbres de la salle d’exposition. En réalité, il a du mal à les imaginer. Une tragédie sans catastrophe, c’est ce qui l’intéresse le plus :
« D’autres hypothèses, pour la fin, mademoiselle la conservatrice ?
— On a dit que la Tapisserie n’était pas achevée parce que l’évêque Odon de Conteville, demi-frère de Guillaume, qui figure partout à la place d’honneur aux côtés du Conquérant, était tombé en disgrâce.
— Absurde, on finit le travail sans lui et si on veut l’éliminer de l’histoire, suffit de découdre. Débroder et rebroder, l’enfance de l’art quand on s’appelle Reine Mathilde. Hypothèse suivante ?
— On a perdu la fin, soit à la Révolution, soit sous l’Empire, soit avant, quand la Tapisserie était roulée et que les dernières scènes étaient plus exposées que les autres.
— Plus intéressant. Où est la fin de la Tapisserie de Bayeux ? Ça vaudrait cher ?
— Inestimable.
— Et dans ta vente aux enchères ? Tu les avais vus ces bouts de tissu que la mère Fulgence voulait préempter, tu ne peux pas en avoir des photos chez le commissaire-priseur ? Si c’était la scène finale qu’on t’avait piquée ?
— Tu sais, j’y ai pensé. »
Ils sont seuls, dans la lumière de la vitrine courbe. Leurs yeux sont habitués à l’obscurité. Wandrille fixe Pénélope, comme s’il voulait l’embrasser. Il souffle, un prestidigitateur.
« Abracadabra, maintenant, puisque tu as été sage, je te révèle le mystère des mystères : la scène finale, je l’ai vue, elle existe. Je t’avais dit que je me donnais une heure pour élucider le mystère, nous y sommes. J’ai triché, je possédais un indice secret depuis le début. La scène finale, on me l’a montrée. Enfin, une copie faite au XIXe siècle, un beau dessin dans un cadre Empire que Marc a acheté aux Puces.
— Une copie qui daterait alors du passage par Paris de la Tapisserie sous Napoléon. Figure-toi que le patron du Louvre enquête sur le sujet en ce moment, Marc le sait ?
— Je ne crois pas. On en connaît des copies anciennes de la Tapisserie, vous en avez dans vos réserves ?
— Les Anglais ont voulu en faire une, au XIXe siècle, j’ai appris ça hier dans le livre de Mogens Rud. Un certain Charles Stothard, membre de la Société des Antiquaires de Londres, en 1818, est venu s’installer à Bayeux. Il passa deux ans à exécuter un relevé minutieux et complet. C'est lui qui, en étudiant de très près le tissu et les traces presque invisibles des petits trous laissés par les aiguilles a permis de reconstituer beaucoup de tracés disparus, qui ont été restaurés ensuite sur l’original, en particulier dans les lettres des inscriptions latines. Mais en son temps déjà, la Tapisserie se terminait sur les scènes que nous voyons aujourd’hui. La femme de Stothard fut soupçonnée d’avoir dérobé un petit morceau de l’original, qui passa aux enchères et fut acheté par le Victoria and Albert Museum de Londres. On dit qu’elle était innocente, mais rien n’a jamais été prouvé.
— Encore un coup des Anglais, tu veux dire que le Victoria and Albert Museum possède un fragment de la Tapisserie ?
— Il a été restitué à Bayeux en 1871, mais comme la Tapisserie avait déjà été restaurée à cette date, on l’a laissé dans un carton, qui se trouve en effet dans nos réserves.
— Des réserves ? les journalistes n’aiment que ça dans les musées. Tu me montres ? »
14.
Dans les réserves
Bayeux, mercredi 3 septembre 1997
Une porte, que Pénélope ouvre d’un coup de badge, fait communiquer les « espaces d’exposition » avec les bureaux de la conservation. Au second étage, une pièce aux murs couverts de meubles à tiroirs : les réserves.
« On y conserve surtout des documents, rien de capital, j’y suis venue le premier jour pour me rendre compte. Attends que je retrouve la cote, voilà, c’est cette étagère… »
Avec grandes précautions, Pénélope, qui a mis des gants blancs, sort une boîte en carton. À l’intérieur, deux reliques de quelques centimètres. Wandrille se tait. Elle est heureuse de l’impressionner :
« C'est assez émouvant, on peut toucher la vraie toile de la Tapisserie sans avoir à débrancher le système d’alarme de notre immense vitrine. Regarde la trame, compare l’envers et l’endroit. Les petits nœuds pour arrêter les bouts de laine, ça a mille ans mon grand ! Ce qui est très troublant, c’est que le fragment découpé par le voleur, ou la voleuse, n’avait pas été choisi au hasard. C'est un morceau très anodin en apparence, une portion de la bordure décorative, mais qui offre l’intérêt de fournir un échantillon des deux “points” utilisés dans la broderie, celui qui sert pour les simples traits fins et celui qui est utilisé quand il y a une grande surface à couvrir, je te renvoie au livre de Solange, elle explique ces deux techniques de manière lumineuse.