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Intrigue à l'anglaise

Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:

Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
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Il a envie d’épater un peu Pénélope. Elle a tout de même réussi un des concours les plus difficiles de la République, elle a toujours l’air de s’amuser, elle prend avec humour cette nomination à Bayeux. Ce qu’il veut : lui faire aimer cette jolie ville et il n’aura pas à se forcer car tout lui plaît là-bas, plus encore que dans les villages du Kent ou de la Toscane. Un jour les agents immobiliers et les voyagistes redécouvriront ce triangle d’or, entre Bayeux, Caen et Falaise. Wandrille se concentre un peu. Aiguille en main.

Deux « points » coexistent, selon Solange.

Il faut revenir au petit livre rouge. Son explication est un peu confuse, mais Wandrille a trouvé une illustration en gros plan et un schéma assez bien fait.

Il se penche sur son torchon. En réalité, la technique est simple. Le premier point est appelé « point de tige », très classique, celui qu’inventerait n’importe quel néophyte voulant s’improviser brodeur — Wandrille se régale de ce vocabulaire de spécialiste qu’il va pouvoir resservir encore tiède à une Pénélope médusée. Le point de tige sert pour les lignes qui forment les traits des visages, les mains, les lettres des inscriptions, et pour border les surfaces, faire les contours.

Le plus difficile, ce sont ces grands aplats de couleur. C'est là qu’intervient, Wandrille se prépare, le fameux « point de Bayeux ».

Il faut commencer par tendre des fils d’une extrémité à l’autre, bien parallèles et bien serrés, comme des hachures. Solange recommande d’en compter dix par centimètre, sans se rendre compte que cet anachronisme lié aux systèmes métrique et décimal est des plus suspects. Puis, dans l’autre sens, on tend d’autres fils de laine, distants cette fois d’à peu près trois millimètres ; il reste ensuite à fixer ce carroyage, cette sorte de petit tissage, à la toile. Là, il faut vraiment du doigté, il s’agit de lancer sur toutes ces lignes de laine orthogonales un point léger qui vient en diagonale et permet de donner du mouvement et du volume. De petits accents imperceptibles, musicaux, qui sautent aux yeux quand on s’approche. C'est la difficulté, ce qui donne l’effet Tapisserie de Bayeux. Ces masses de couleur n’ont plus qu’à être cerclées d’un petit point de tige final, qui reprend le tracé du dessin original, un peu comme les plombs d’un vitrail, pour adopter l’audacieuse comparaison de Solange.

Wandrille pense que c’est beaucoup plus beau que le vitrail. Dans un vitrail, au début du Moyen Âge, les aplats sont monochromes, teintés dans la masse du verre ; ici, on peut composer des nuances en mélangeant les couleurs des fils. Surtout, il est évident que ce système vise à créer des reliefs, des zones plus riches, avec des effets de matière, très spectaculaires et qui peuvent donner lieu à de vraies prouesses. Une impression visuelle très forte, différente sans doute de ce que l’on voit aujourd’hui. La Tapisserie a certainement été lavée plusieurs fois, repassée par des religieuses zélées, qui ont tout aplati. La broderie d’origine devait vibrer à la lumière.

Wandrille se lance, le doigt guidé par la main de l’archange saint Michel, patron de la chevalerie normande. Par la fenêtre, il devine son décor familier, la place carrée, les bruits des enfants qui jouent, les arbres qui entourent la statue de Louis XIII et, au fond, la plaque de l’entrée de la maison de Victor Hugo, son musée préféré. Les dessins fous faits avec de l’encre et du café, ces visions de cauchemar, ces hallucinations mégalomanes inventées par l’écrivain exilé le fascinent. Wandrille se promet à chaque visite d’aller un jour voir la maison hantée de Guernesey, l’autre musée Victor-Hugo : une escapade idéale pour sortir Pénélope de Bayeux.

Il a emporté en passant le dé à coudre de sa mère. Le travail s’annonce vite plus délicat que sur les dessins du petit guide rouge, mais c’est un coup à prendre, en quelques heures d’exercice sur de vieux mouchoirs, il devrait être paré. Wandrille se débarrasse vite du dé. Très heureux. Il se sent bien. Il pense à sa découverte, à la manière dont il va raconter tout ça. Il commence le récit pour lui-même. Un petit roi qui brode son propre duché.

Il jubile. Le soleil commence à baisser, il n’a plus conscience du temps qui passe. Il est attentif à quelques idées simples, ne pas dépasser la ligne tracée au crayon, bien espacer ses points, ne pas embrouiller ses laines. Il se lève pour allumer sa lampe, se rapproche, éteint la télévision pour ne pas se laisser distraire.

Un nouvel homme est né, pense-t-il, au comble du ravissement.

Et si je changeais de sujet pour mon livre ? C'est beaucoup plus intéressant cette affaire de Tapisserie. Il quitte son tambour à broder, griffonne ce qui pourrait être le début d’un autre roman, ou une quatrième de couverture.

« Il manque trois mètres à la Tapisserie de Bayeux. Que sont-ils devenus ? Que représentaient-ils ? Peuvent-ils encore exister quelque part ? Pourquoi leur possesseur ne les montre-t-il pas ? Quel enjeu ces quelques bouts de lin et de laine peuvent-ils représenter dans le monde actuel pour qu’on se batte et qu’on assassine afin de les récupérer ? »

Il hésite à appeler Pénélope. Il savoure, en tête à tête avec lui-même, sa découverte. Existe-t-il, ce bout de tissu — séparé des soixante-dix mètres de Bayeux, à quelle date ? par qui ? pour quelle raison ? avant ou après le passage de la Tapisserie à Paris sous Napoléon ? — qu’Édouard VIII emporte avec lui en abdiquant, se disant que, devenu duc de Windsor, il pourrait peut-être un jour en avoir besoin, qu’il tente de vendre à Hitler, ou de monnayer contre son retour, ou je ne sais quoi, ça c’est un peu moi qui invente, mais bon, il faut bien broder. Ces toiles sacrées existent encore transformées en coussins dans les années soixante. On en perd la trace après la mort du duc. Elles resurgissent la semaine dernière. Et on se les arrache à nouveau.

Il pousse la porte de sa chambre, déplie l’accordéon de cartes postales qui reproduit l’intégralité de la Tapisserie et le punaise au mur. Le voilà cerné. Il regarde, il mémorise. Il s’allonge sur son lit, entouré par les petits personnages de 1066.

Et si je demandais son avis à Marc ? Il n’a pas donné signe de vie depuis l’accident de Diana. Lui, il doit être effondré. Il perd ses « clients » — il sait peut-être où se trouve la marchandise, les trois coussins, dont il est le seul à posséder un relevé précis. Wandrille en conserve un souvenir trop flou pour dire si son dessin correspond à ce que montre la photographie des Windsor. Marc sait peut-être pourquoi ces trois scènes ont une telle importance.

Si ça se trouve, il est en danger. Wandrille se relève, fait tomber son aiguille et son fil de laine bleu nuit. C'est amusant tout ça, mais ce n’est pas qu’un jeu pour grand garçon. Il fait le numéro de la rue de la Maîtrise. Pénélope ne répond pas.

17.

Face à face au Louvre

Vendredi 5 septembre 1997

Les yeux de Pénélope errent sur la petite broderie, un fin travail d’aiguille, des caractères bâton, en coton bleu, ton sur ton — sur la poitrine, au bon endroit, selon les règles de l’art, « à la hauteur du coup de poignard », pense-t-elle avec un frisson.

Elle se recule un peu. Le directeur du Louvre est un des hommes les plus chic de Paris. Il fait broder ses initiales sur ses chemises, mais avec une certaine discrétion, il faut qu’il enlève sa veste pour que l’on puisse les voir. Et cet homme enlève rarement sa veste. Le col est élimé, juste ce qu’il faut, un chef-d’œuvre de haute chemiserie qu’il pourra bientôt offrir à sa consœur directrice du Palais Galliera, le musée de la mode et du costume. La cravate est un peu quelconque, mais la cravate, c’est le parangon de la fausse élégance, le vrai dandysme, c’est la chemise, la cravate doit s’effacer. Il parle :

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