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Intrigue à l'anglaise

Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:

Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
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— À la fin si, comme si la bataille prenait tellement d’importance qu’elle envahissait les bordures. On voit même une scène très réaliste où les survivants viennent dépouiller les cadavres. Ces saynètes secondaires sont très curieuses et tous les historiens que j’ai pu lire s’en tirent assez mal. Comme si l’essentiel du sens s’était perdu. Tu crois que c’est un indice pour remettre en question l’ancienneté du cycle ? Ton avis ? Tu m’écoutes ?

— Avec ravissement. Première remarque, ça a vraiment l’air très vieux. Mais surtout, c’est très reprisé ton histoire. Si je regarde de près, j’ai l’impression que ça a été remanié comme une toiture de manoir normand, très trafiqué, avec des laines pas toujours de la teinte exacte. Vous avez pensé à passer le tout à la machine à laver, genre 20 degrés, un lavage doux, textiles délicats ?

— Tu es expert. Un cinglé avait lancé l’idée, dans les années quatre-vingt, il avait même expliqué au maire que la seule cuve de la bonne taille pour shampouiner le chef-d’œuvre était la piscine municipale, heureusement que l’inspecteur des Monuments historiques est intervenu ! Si j’étais seule maîtresse à bord, je ferais “dérestaurer” le plus possible. Enlever les bandes de tissus de consolidation, retirer tout ce qui est du XIXe siècle, en particulier dans les lettres des inscriptions latines, je crois avoir compris que certaines sont un peu des réinventions des restaurateurs. En particulier à la fin. C'est une inscription anti-anglaise qui date, cette fois on en est sûr, les historiens sérieux le confirment, de Napoléon. Et puis, une fois ce travail accompli, qui équivaudrait à deux ans de fermeture (personne ne voudra jamais à la mairie et à l’office du tourisme), une présentation à l’horizontale ou sur un plan incliné, pour éviter la tension d’un tissu qui a neuf cents ans. On le poserait sur une table de soixante-dix mètres de long.

— Je te dessine le bâtiment : salle pédagogique à l’entrée, une seule, couloir de cent mètres, boutique à la fin. Construction en bois, du dernier cri, bâtiment “de haute qualité environnementale” certifiée. Je suis moins cher que Ieoh Ming Pei, on peut discuter. Toi, en bonne Pénélope, tu n’as qu’à faire débroder le XIXe siècle pendant la nuit, ça évitera la fermeture. Je massacrerai les prétendants, ne t’inquiète pas. Je veux la suite de l’histoire, mais en deux mots, on ne va pas rester des heures, et j’ai mon examen critique à faire ensuite.

— Et la gifle ? On a raconté n’importe quoi sur cette jeune fille au nom étrange : une sœur ou une fille de Guillaume promise à Harold ? Guillaume avait des filles, l’une s’appelait Cécile, une autre Agathe ou Adèle ou…

— Aude ? C'est elle ! Harold aime Aude.

— Pitié ! S'agit-il d’une gifle rituelle signifiant l’accord, un rite nordique ? Ce qui est étrange, c’est que les deux personnages, le gifleur et sa victime, sont sous une sorte de portail très ouvragé, comme on n’en voit aucun autre sur la Tapisserie. Deux colonnes entortillées de serpentins avec des têtes de dragons au sommet, très réussies. Ce devait être, pour les contemporains, une scène tellement célèbre qu’elle se passait d’explication. On en a perdu la clef. Ton idée ?

— C'est toi sortant de la vente aux enchères, la même scène. Tu es une Aelfgyva des temps modernes. Au fait, après ton dépôt de plainte à la police, tu as pensé à signaler à la Direction des Musées que tu t’es fait barboter un truc que tu venais d’acheter, une petite fortune pour ce que c’est, avec l’argent des contribuables ? Ton musée est assuré ? Tu as eu l’idée d’aller voir le commissaire-priseur pour avoir une description un peu précise du lot, une idée de sa provenance, des indices, des pistes ? C'était tout de même les premières choses à faire, non ? Pénélope ? »

13.

Déchirure

Bayeux, mercredi 3 septembre 1997

Léopoldine a fait la leçon à Pénélope quand elle lui a tout raconté, sous le sceau du triple secret, ce matin, au téléphone. Léopoldine est en train de devenir une conservatrice modèle. Elle lui a expliqué que c’était de la folie, après avoir exercé le fameux « droit de préemption », de signer un chèque et d’emporter l’objet. On fait toujours livrer par l’étude, le paiement s’effectue par le biais du service financier du musée, pas avec le chéquier des dépenses courantes ; Pénélope avait été mortifiée. Léopoldine est tellement plus brillante qu’elle. On l’a nommée à Épinal.

« Regarde, Wandrille, ce que tu as sous les yeux. Un suspens du XIe siècle. Meurt Édouard le Confesseur. On l’enterre à Westminster. Là-haut, dans les nuages, cette main qui sort du ciel : le doigt de Dieu. C'est lui qui ordonne cette foule de personnages. Et qui dirige les doigts des brodeurs. Sans attendre, Harold se fait couronner roi d’Angleterre. Au-dessus, c’est la première représentation de la comète de Halley, présage de grandes catastrophes. Tu sais qu’elle revient l’année prochaine…

— À la place de la reine Élisabeth II, je m’inquiéterais. Que peut-il encore lui arriver ? Le château de Windsor peut disparaître dans les flammes, on peut l’obliger à payer des impôts, abolir la Chambre des lords héréditaire, interdire la chasse au renard ? Non, ça c’est trop affreux.

— Ça n’arrivera jamais ! Regarde la suite. Guillaume fait armer des vaisseaux, c’est la descente vers Hastings, la punition du prince félon, la bataille, mais tu vois, ce n’est pas le sujet principal. À la limite, le vrai héros et antihéros à la fois, le personnage central, c’est Harold. Le roi Harold. Les chroniques l’appellent “l’homme le plus hardi d’Angleterre”, le chef de la famille, très riche et très puissante, des Godwin. Guillaume de Poitiers, en son temps, écrit qu’il était parmi les Anglais celui dont la puissance et la gloire étaient les plus grandes. Harold était une espèce de vice-roi. C'est peut-être la vraie raison pour laquelle la Tapisserie le montre tant : il devait avoir été très populaire en Angleterre, sa réputation avait pu s’étendre jusqu’aux côtes normandes. Si Guillaume l’a vaincu à Hastings, il doit aussi, dans l’esprit des gens, vaincre la légende dorée d’Harold.

— J’aimerais bien voir à quoi ça ressemble cette plaine d’Hastings.

— Chaque année, des fanatiques organisent une grande reconstitution en costumes, ils invitent les conservateurs de Bayeux, Solange les dédaignait un peu, mais si ça t’amuse… Harold, tu vois, n’a pas le mauvais rôle dans ma broderie, mais dans leurs mascarades, personne ne veut jouer son personnage. Glorifier l’adversaire : la grandeur défunte d’Harold doit servir la gloire naissante du duc-roi. Harold, comme le père de Guillaume, le duc Robert, vivait en union inégale, more danico, je t’expliquerai plus tard ce dont il s’agit, avec la belle Édith-au-Cou-de-Cygne, qui lui donna au moins trois enfants.

— Que dit le bréviaire rouge de Solange ?

— Elle voit la Tapisserie, ce qui est assez ingénieux…

— Chère Solange…

— … comme une pièce en trois actes. Le premier est centré sur Harold, pour bien montrer que ce prince valeureux et, dans un premier temps, moustachu, devait se soumettre au duc de Normandie, son sauveur, son seigneur, son suzerain. Tout culmine avec cette scène du serment sur les reliques, dans la cathédrale de Bayeux. Deuxième acte, retournement, Harold se révèle parjure. D’où la scène, qui nous ramène, au milieu exact de la bande, dans l’abbaye de Westminster. Harold, au mépris de la parole donnée, se fait sacrer roi d’Angleterre.

— Imagine qu’il ait été dans son droit. Qu’Édouard le Confesseur, à son lit de mort, ait désigné ce grand seigneur populaire et établi dans l'île comme son unique héritier.

— L'histoire est un mensonge raconté par les vainqueurs. La seule vraie preuve du parjure d’Harold, c’est finalement cette toile brodée pour servir la gloire de Guillaume le Bâtard. D’ailleurs il n’est jamais qualifié de traître ni de félon dans les inscriptions latines qui figurent au-dessus de chaque scène.

— Troisième acte ?

— C'est la justice. La punition du crime et du vice.

— Spectacle rare, on comprend qu’on en ait fait toute une banderole.

— Ici Guillaume tient conseil, et tu noteras le rôle capital que joue son demi-frère Odon, évêque de Bayeux, né du mariage de la belle Arlette de Falaise, mère de Guillaume, avec Herluin de Conteville. C'est lui, bien reconnaissable à sa tonsure. Odon semble mener le troisième acte, et c’est peut-être lui qui a écrit le scénario de la Tapisserie. Guillaume fait construire une flotte, scène assez amusante, qui comble tous les historiens de la vie quotidienne. »

Pénélope et Wandrille se sont plongés dans la contemplation de la scène du festin.

« Sublime ! La première représentation au monde d’un méchoui avec des brochettes ! Tu ne crois pas que la Tapisserie aurait été inventée après les premiers contacts diplomatiques avec le Maroc, une petite fantaisie de style colonial du XIXe siècle ? Et cette marmite qui cuit, si ça se trouve c’était du couscous. Regarde celui qui sort ses petits pâtés du four et les dispose sur un plat avec une sorte de pince, c’est inimaginable. Il y a même un couteau sur la table. Je ne savais pas que la Tapisserie de Bayeux donnait des recettes de cuisine.

— Ce n’est pas si absurde de l’avoir transformée en torchons dans la boutique de souvenirs de la cathédrale. Il nous reste à voir les scènes les plus connues, la charge des cavaliers, en cinémascope, contre les troupes d’Harold. La Tapisserie s’anime.

— Ça se termine en queue de poisson. Harold reçoit une flèche dans l’œil, on ramasse les morts, on les déshabille… Et puis plus rien… Une déchirure dans la toile.

— Plusieurs hypothèses : un travail inachevé.

— Encore un historien imbécile. Quand on a brodé soixante-dix mètres, on ne relâche pas l’effort si près du but. Il restait combien ?

— Je peux te le dire avec précision : huit lés cousus ensemble faisant entre huit mètres et huit mètres vingt. Il restait entre deux et trois mètres trente. Autre manière de calculer, si on dit que la Tapisserie était faite pour être accrochée aux piliers de la nef de la cathédrale, alors il manquerait plus de dix mètres. Plus long. Elle pouvait aussi bien avoir été faite pour une salle de palais, on n’en sait rien. Mais l’histoire est finie : Guillaume entre dans Londres et se fait couronner roi à Westminster, il n’y a plus rien d’autre à raconter. On retrouvait sans doute Westminster pour la troisième fois, pour la dernière scène, le vrai couronnement, la légitime succession du roi Édouard. Trois cathédrales scandaient le récit, avec chaque fois une forte scène montrant le pouvoir. Deux ou trois images, pas plus, nous manqueraient. »

Wandrille, songeur, reconstitue ces quelques mètres dans les ténèbres de la salle d’exposition. En réalité, il a du mal à les imaginer. Une tragédie sans catastrophe, c’est ce qui l’intéresse le plus :

« D’autres hypothèses, pour la fin, mademoiselle la conservatrice ?

— On a dit que la Tapisserie n’était pas achevée parce que l’évêque Odon de Conteville, demi-frère de Guillaume, qui figure partout à la place d’honneur aux côtés du Conquérant, était tombé en disgrâce.

— Absurde, on finit le travail sans lui et si on veut l’éliminer de l’histoire, suffit de découdre. Débroder et rebroder, l’enfance de l’art quand on s’appelle Reine Mathilde. Hypothèse suivante ?

— On a perdu la fin, soit à la Révolution, soit sous l’Empire, soit avant, quand la Tapisserie était roulée et que les dernières scènes étaient plus exposées que les autres.

— Plus intéressant. Où est la fin de la Tapisserie de Bayeux ? Ça vaudrait cher ?

— Inestimable.

— Et dans ta vente aux enchères ? Tu les avais vus ces bouts de tissu que la mère Fulgence voulait préempter, tu ne peux pas en avoir des photos chez le commissaire-priseur ? Si c’était la scène finale qu’on t’avait piquée ?

— Tu sais, j’y ai pensé. »

Ils sont seuls, dans la lumière de la vitrine courbe. Leurs yeux sont habitués à l’obscurité. Wandrille fixe Pénélope, comme s’il voulait l’embrasser. Il souffle, un prestidigitateur.

« Abracadabra, maintenant, puisque tu as été sage, je te révèle le mystère des mystères : la scène finale, je l’ai vue, elle existe. Je t’avais dit que je me donnais une heure pour élucider le mystère, nous y sommes. J’ai triché, je possédais un indice secret depuis le début. La scène finale, on me l’a montrée. Enfin, une copie faite au XIXe siècle, un beau dessin dans un cadre Empire que Marc a acheté aux Puces.

— Une copie qui daterait alors du passage par Paris de la Tapisserie sous Napoléon. Figure-toi que le patron du Louvre enquête sur le sujet en ce moment, Marc le sait ?

— Je ne crois pas. On en connaît des copies anciennes de la Tapisserie, vous en avez dans vos réserves ?

— Les Anglais ont voulu en faire une, au XIXe siècle, j’ai appris ça hier dans le livre de Mogens Rud. Un certain Charles Stothard, membre de la Société des Antiquaires de Londres, en 1818, est venu s’installer à Bayeux. Il passa deux ans à exécuter un relevé minutieux et complet. C'est lui qui, en étudiant de très près le tissu et les traces presque invisibles des petits trous laissés par les aiguilles a permis de reconstituer beaucoup de tracés disparus, qui ont été restaurés ensuite sur l’original, en particulier dans les lettres des inscriptions latines. Mais en son temps déjà, la Tapisserie se terminait sur les scènes que nous voyons aujourd’hui. La femme de Stothard fut soupçonnée d’avoir dérobé un petit morceau de l’original, qui passa aux enchères et fut acheté par le Victoria and Albert Museum de Londres. On dit qu’elle était innocente, mais rien n’a jamais été prouvé.

— Encore un coup des Anglais, tu veux dire que le Victoria and Albert Museum possède un fragment de la Tapisserie ?

— Il a été restitué à Bayeux en 1871, mais comme la Tapisserie avait déjà été restaurée à cette date, on l’a laissé dans un carton, qui se trouve en effet dans nos réserves.

— Des réserves ? les journalistes n’aiment que ça dans les musées. Tu me montres ? »

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