Intrigue à l'anglaise
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #1
- Год: 2008
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253123422
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
18.
Sur l’oreiller
Bayeux, vendredi 5 septembre 1997
« Éteins.
— Je lis, attends un peu. J’ai acheté tous les magazines sur l’aire d’autoroute de Beuzeville. Maintenant que je connais par cœur le petit livre de Solange.
— Tu sais que j’aime parler dans le noir.
— Je t’écoute.
— Je t’aime.
— Moi aussi.
— Tu préfères Paris ou Bayeux ? Pénélope ?
— Oui ?
— Tu préfères Bayeux ?
— C'est pas si mal, Bayeux, je m’y ferai. Il fait beau. Je trouve la cathédrale un peu froide. Elle me fait peur, enfin presque peur.
— Moi je suis fou de cette ville, j’ai eu le coup de foudre. Tu as vu le nombre de petits antiquaires. J’ai trouvé un pot à lait en porcelaine, tu verras, en forme de vache qui court, avec un des bateaux de la Tapisserie sur le ventre, le lait sort par ses naseaux, un pur joyau. Ta ville de Bayeux, c’est une merveille : ces maisons du Bessin, c’est tellement plus beau que tous ces colombages, que cette épouvantable Normandie pour Parisiens, tout ce pays d’Auge frelaté avec ses pommes rouges cirées comme des mocassins ! Vive la pomme clochard, mate, cabossée, avec un bon goût un rien acide, qui crisse sous le couteau. À quelques kilomètres d’ici, c’est Cabourg, les villas, les jardinets, le Grand Hôtel repeint en blanc trop agressif, pouah ! Ici, regarde ces belles pierres, ces portails accueillants, ces sculptures couvertes de lichens, ces arbres, et la mer toute proche qui ne se voit pas, mais qu’on sent. Partout. Si j’ouvrais grand la fenêtre, on respirerait l’iode, le sel, l’horizon, la nuit.
— Tu es fou, je vais avoir froid. Tu as l’air en forme.
— On ira voir Solange ? Dis, Pénélope.
— Tu as entendu la reine à la télévision ce soir, mine déconfite, chemisier le plus moche du monde, devant le drapeau en berne : “des leçons doivent être tirées de sa vie, mais aussi des réactions à sa mort.”
— Mais Solange n’est pas morte !
— Je crois qu’elle parlait plutôt de Diana. Solange est toujours à l’hôpital, je dois continuer à faire la directrice, je ne sais pas très bien en quoi ça consiste, je m’occupe surtout à demander les horaires des trains à la secrétaire. Tu l’as remarquée, ma secrétaire, plutôt jolie. Elle n’a pas l’air bête. Elle pense que le Louvre m’a chargée d’une mission importante. C'est un peu le cas d’ailleurs, d’une certaine façon. Il faudrait que je puisse parler à Solange, qu’elle me dise pourquoi il fallait préempter ce paquet de vieilleries. Solange en sait long, crois-moi.
— C'est pourquoi on lui a fait la peau. Elle avait des photos. Et la prochaine, si tu ne fais rien…
— Depuis toutes ces années où elle barbotait dans sa ville, dans leurs histoires, dans son Bessin.
— Tu balayes d’un revers de main, je vois, la thèse du complot international. Celui qui connaît bien le coin, avec ses ragots et ses histoires, c’est Pierre, l’homme à l’imper beige.
— Tu l’aimes bien, ce Pierre Érard, l’homme universel de La Renaissance, c’est drôle que vous vous soyez rencontrés. Il m’a envoyé des fleurs tu sais, celles qui sont sur la cheminée. Tu as vu, j’ai rapporté des vases, ils te plaisent ?
— À droite ou à gauche sur la cheminée ?
— Le bouquet de gauche, c’est mon admirateur anonyme, avec un petit lien en raphia du meilleur ton, un homme de goût qui n’a pas laissé sa carte. Encore un mystère à éclaircir, et ce n’est pas ton cher M. Érard…
— Pierre Érard est courageux, il enquête sur l’attentat de Solange alors que la planète s’intéresse à l’accident de Diana. C'est ça les petits titres de presse, la liberté superbe que permet La Renaissance du Bessin. C'est chic.
— Il est drôle, avec son imper, je crois qu’il a un petit béguin pour moi.
— Qui resterait insensible ?
— Il prépare sa Une. Il me laisse message sur message. Il veut me revoir.
— Cède. C'est un bon challenge, faire passer Solange à la Une, détrôner la princesse morte.
— Dieu sauve Solange ! Conservatrice des cœurs, ambassadrice de bonne volonté, téléguideuse des opprimés et audioguideuse des âmes. Solange contre les mines antipersonnel, Solange luttant contre les maladies héréditaires, Solange marraine du Téléthon. Solange contre l’enfance maltraitée. »
Wandrille se tait un peu, pour écouter un silence absolu, comme il n’y en a jamais à Paris. Il ferme les yeux, respire.
« Tu sais, ma Pénélope, je crois que les trois bouts de tissu qu’on t’a volés à Paris étaient ceux qu’avait possédés le duc de Windsor, ceux que je t’ai montrés sur la photo, tout à l’heure, au café, les motifs brodés sous les fesses de la duchesse. Tu dois passer chez le commissaire-priseur pour voir s’il a une photo et si ça correspond, je suis prêt à prendre des paris, mon intuition…
— Ta part féminine ?
— Ensuite, il faudra lui faire avouer la provenance du lot vendu, au besoin avec l’aide des flics.
— Et après ?
— Après, je continue mon enquête comparative, je veux confronter les scènes finales telles qu’elles ont été dessinées sous l’Empire dans le grand cadre de Marc et ces coussins sur la photo chez les Windsor.
— Tu as pu joindre Marc ?
— Il se cache ou il a disparu. Il ne voudra jamais rien nous montrer. Tu représentes l’État, il a peur…
— Je suis conservatrice de l’État, mais rassure-le en lui disant que j’ai accepté un premier poste dans un musée municipal…
— Il s’en moque, il veut vendre au plus offrant. Il va essayer d’entrer en contact avec le père de Dodi.
— Faire parler Marc, faire parler Solange.
— Tu as prévenu le directeur du Louvre, pour le vol et l’agression ?
— Pas tout de suite, j’ai besoin de l’épater. Je vais faire monter la sauce.
— Tu sais que tu cours des risques en ne prévenant personne. On t’a attaquée. Et tes hautes autorités ? Le ministère de la Culture ? Ils enverraient des policiers pour monter la garde rue de la Maîtrise.
— J’ai mon garde du corps personnel, Wandrille.
— Tu m’occupes à plein temps, ma chronique va prendre du retard.
— Goujat.
— Je n’ai pas regardé la télévision depuis au moins douze heures. Tu imagines ? Et on néglige le Club. Les clients vont finir par se plaindre.
— M. Richard s’en occupe, il les fait patienter, tu sais, on a eu raison de l’associer à notre affaire, il est de taille à faire tourner la boîte. Demain, samedi matin : personne ne pense ici que j’aie pu rentrer pour le week-end, alors que j’étais à Paris. Je vais aller rendre visite à cette pauvre Solange sur son grabat. Je veux du calme, du silence, la paix et l'harmonie. »
Wandrille se lève, va entrouvrir la fenêtre qu’il cale avec l’espagnolette. Il se recouche, sans que Pénélope proteste parce qu’un petit vent frais entre dans la chambre.
« Tu dors ? Pénélope ?
— Je prie. Tais-toi. Tu sais que Mère Teresa est morte aujourd’hui. C'était une sainte.
— Tu redeviens croyante de temps en temps ? Tu ferais mieux de prier saint Wandrille, tout le monde l’a oublié, le pauvre vieux frère.
— Mère Teresa, pas besoin de croire à grand-chose pour comprendre que c’est une sainte. Ça fait du bien de prier une nouvelle sainte. Les autres, sainte Geneviève, sainte Rita, sainte Thérèse, n’en pouvaient plus de m’entendre geindre et gémir. Je n’obtenais plus rien. »