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Intrigue à l'anglaise

Электронная книга - «Intrigue à l'anglaise». Краткое содержание книги:

Trois mètres de toile manquent à la fameuse tapisserie de Bayeux, qui décrit la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Que représentaient-ils ? Les historiens se perdent en conjectures. Une jeune conservatrice du patrimoine, Pénélope Breuil, s'ennuie au musée de Bayeux, jusqu'au jour où sa directrice, dont elle est l'adjointe, est victime d'une tentative de meurtre ! Entre-temps, des fragments de tapisserie ont été mis aux enchères à Drouot. Pénélope, chargée par le directeur du Louvre de mener discrètement une enquête, va jouer les détectives et reconstituer l'histoire millénaire de la tapisserie, de 1066 à la mort tragique de Lady Diana sous le pont de l'Alma…
Intrigue à l'anglaise a reçu le prix Arsène Lupin.
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Wandrille dispose d’un épais dossier de fiches et d’articles, des centaines de photos du duc et de la duchesse, tous les livres écrits sur eux, depuis l’autobiographie châtrée intitulée Histoire d’un roi jusqu’aux tissus d’ordures les plus putrides — insistant sur la formation initiale de la future duchesse dans les bordels de Shanghai et autres détails parfaitement invérifiables.

Parmi les photos, le mariage au château de Candé, dans une France de conte de fées, la lune de miel dans les îles de la côte dalmate, le duc jeune homme, avant son mariage, avec les mineurs du pays de Galles, une photo floue prise à Monte-Carlo et trouvée, sans mention de provenance, sur Internet, Wandrille puise un peu au hasard, pour alimenter chacun de ses chapitres. Il écrit toujours avec quelques photos sous les yeux, pour donner à son récit une plus grande authenticité, comme s’il était un témoin oculaire. Il puise dans une boîte à chaussures, cette fois, une image archi-connue qui le retient un peu plus. Il sent que la page suivante va éclore. Il se rassied au clavier.

Il installe l’image devant lui, à la place d’honneur, sur son bureau : la photo quasi officielle du couple, dans les années soixante, à Paris, dans la maison du Bois de Boulogne, posant sur le canapé de leur salon au temps béni de la Café-Society. Quasi officielle, parce qu’ils ont accroché derrière eux une sorte de couverture brodée aux armes d’Angleterre — avec le lambel blanc, cette traverse horizontale à trois pendants verticaux, caractéristique des princes de Galles, qui figure depuis le Moyen Âge sur les armoiries de l’héritier du trône. Sur la série de photos qui montre la maison, ce riche tissu brodé sert de dessus-de-lit dans la chambre du duc, qui ne manquait pas d’humour. Mais cette fois, sur la photo posée dans le salon, ils l’ont accroché pour faire un fond.

Le duce britannique sourit, aucune ride car le cliché a été retouché à sa demande, la duchesse paraît vingt-cinq ans, un prodige. Ils se regardent. Tout est parfait : sa robe bleue, sa broche Cartier, cadeau de mariage, ses chaussures à lui, glacées comme des miroirs.

Wandrille fixe du regard un élément anodin du décor. C'est le canapé, gris clair, avec cinq ou six coussins à la mode anglaise, le chic cosy des Windsor. Et là, image extraordinaire ! Il pousse un cri, rebranche son téléphone, fait le numéro de Pénélope. S'arrête au dernier chiffre. Raccroche. Il appellera plus tard. Débranche à nouveau la ligne fixe, vérifie que le portable qu’il a éteint dix minutes plus tôt l’est toujours.

L'un des coussins sur lequel repose le couple maudit est une de ces merveilles que l’on achète à Bayeux, dans la boutique de la place de la cathédrale. Un coussin avec une scène de la Tapisserie : ils y sont donc allés ? À quelle date ? Il faudra vérifier. Un cadeau de bon goût choisi par la reine mère ? Pénélope va en redemander.

Wandrille tente de reconnaître le motif, la scène ; si c’était le couronnement du félon, ce serait drôle. Une espièglerie de plus de celui qui aimait commencer ses phrases, en exil, par « Du temps où j’étais encore Empereur des Indes… ».

Oui, c’est bien cela, la touche d’ironie, le sacre d’Harold, le roi « saxon », à Westminster. Ce qui aurait pu se produire avec l’appui de la Luftwaffe, puisque le sacre d’Édouard VIII n’avait pas pu avoir lieu durant son court règne officiel. Wandrille pioche sur sa table basse La Tapisserie de Bayeux de Lucien Musset, achat récent effectué à la librairie du musée. Seconde surprise, plus grandiose encore.

Aucune image ne correspond. C'est bien Westminster, comme dans la scène de l’enterrement d’Édouard le Confesseur, la première scène de la Tapisserie ; on reconnaît la nef, mais les personnages ne sont pas du tout les mêmes.

Sous la fesse de Wallis, par où le scandale est arrivé, le coussin est comme ombré de satin bleu, on voit dépasser de petits pieds du XIe siècle qui ne sont pas ceux qui figurent sur cet épisode de la Tapisserie.

Comparaison immédiate : Wandrille, qui se trouve de plus en plus fort, au comble de la surexcitation, comme s’il avait déjà compris, et qu’il était sûr de ce qu’il allait trouver, va chercher le vieux numéro du magazine de déco où l’on voit, photographiée pièce par pièce et avec un soin maniaque, la maison du Bois de Boulogne : « Le duc et la duchesse de Windsor nous ouvrent leurs portes. » Deuxième page, en plein soleil, non pas un coussin, sur le canapé gris perle, mais trois, l’un sur l’autre, bien alignés, un peu en biais, pour que l’on voie celui du dessus et les motifs des deux autres qui dépassent. Trois scènes de la Tapisserie de Bayeux qui ne se trouvent pas à Bayeux. Les scènes qui manquent. Difficile à voir en détail, mais la masse générale des couleurs ne trompe pas. Wandrille contrôle scène par scène. Il va falloir faire un agrandissement de ce détail. La perspective empêche de voir ce que représentent les scènes, mais elles sont bel et bien là.

Le duc de Windsor avait mis bien en évidence, dans son salon et sous sa femme, pour leur portrait d’apparat — puis devant les yeux des centaines d’invités ravis et abrutis, les grandes figures de l’archéojet-set, qui avaient défilé chez eux à Paris pendant trente ans — le trésor inestimable, plus précieux que tous les joyaux de la Tour de Londres, le trésor avec lequel il avait quitté le trône… Wandrille médite un instant la pensée qui vient de naître, pousse un nouveau cri de triomphe. Il tient tout : son roman, Pénélope, les mystères de Bayeux ! Ces trois scènes !

Les trois images que le duc, mis au rancart par son frère et sa belle-sœur, avait tenté de vendre à Adolf Hitler ! Ça va faire parler, ça ! L'image fondatrice de la monarchie britannique : les trois scènes finales que tout le monde croit perdues depuis la nuit des temps, la conclusion de la Bayeux Tapestry, la victoire d’Hastings, l’entrée de Guillaume dans Londres, le couronnement du Bâtard conquérant à Westminster.

Des milliers d’yeux avaient vu cette image qui avait fait le tour du monde, tous les snobs de la terre avaient épluché, un genou à terre, ce reportage montrant la maison des Windsor, personne n’avait remarqué ce détail, personne avant Wandrille. Personne sauf sans doute Élisabeth la reine mère et Élisabeth II, la reine, furieuses et impuissantes. Wallis et Édouard possédaient chez eux, à Paris, les derniers mètres de la Tapisserie de Bayeux, l’image fondatrice de l’histoire de la monarchie en Angleterre. Ils en avaient fait des coussins.

Wandrille lui-même ne savait plus très bien si ce qu’il se racontait, depuis deux minutes, à voix haute, était son roman ou la réalité. Il cria encore, pour entendre le son de sa propre voix : c’était réel, incroyable, invraisemblable, il venait de le découvrir, lui, le premier.

Reste à savoir comment les Anglais possédaient ces morceaux de toile normande. Pourquoi nul n’en avait parlé, pourquoi aucun historien n’avait semble-t-il jamais été admis à les voir. Et surtout, énigme plus actuelle, ce qui avait poussé Édouard VIII à les emporter avec lui en abdiquant.

À la mort du duc, Élisabeth, la reine actuelle, est venue voir son oncle. Là aussi, on a des photos, Wandrille les sort d’une enveloppe. Les journaux ont écrit que le matin de sa mort Philippe d’Édimbourg était venu brûler des lettres. La correspondance avec Hitler ? Peut-être, mais surtout, Wandrille en est certain, il est venu reprendre trois coussins, pour les emporter à Londres, les trois coussins qui fondent en droit la monarchie en Angleterre.

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