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Le retour de Münchhausen

Электронная книга - «Le retour de Münchhausen». Краткое содержание книги:

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Le geste est si magnanime et chrétien, au meilleur sens du terme, que certains journaux refusent d’ajouter foi à cette nouvelle. Mais le journal de Chilcher est détenteur d’un texte autographe dont la photographie, montrant l’ample écriture du baron, dissipe les ultimes doutes. Le capital de gloire du baron, que ce dernier semblait vouloir dilapider, se voit soudain grossi d’une multitude de petites larmes rondes, suspendues aux cils comme autant de minuscules zéros accrochés à la barre oblique des pourcentages. Le Daily Mail s’émerveille de ce cœur que le temps n’a pas desséché et dont les soixante-douze coups minute n’ont d’autre but que de servir l’humanité. Le Times écrit que l’excellent baron de Münchhausen ressuscite l’image de ces originaux des livres de Dickens, excentriques jusque dans leurs bonnes actions ; le prédicateur de la chapelle Saint-James, rattachée à la Cour, fait un prêche sur la défense de la veuve et de l’orphelin ; quant au solennel Pall Mall qui, on le sait, mène au Palais de Buckingham, le voici qui s’étend, tapis d’asphalte, sous les pas de Münchhausen. Bref, le baron va être reçu par le roi. C’est alors que survient la troisième bizarrerie, qui… Mais procédons par ordre.

Le baron de Münchhausen et Mister Wilkie Dowly, leurs fauteuils rapprochés, devisent dans le cabinet du cottage de Bayswater road. Aux vitres brille, somptueuse, une journée de soleil rare pour la cité des brumes, et un rayon joyeux va jusqu’à scintiller sur le cornet acoustique pointant à l’oreille du professeur Dowly, savant d’âge canonique.

— Dans une heure, vous allez paraître… Dowly tente d’écarter son fauteuil de celui de son interlocuteur, mais les doigts du baron ne lâchent pas son accoudoir.

— Une heure, cela représente trois mille six cents mouvements de balancier. Permettez-moi donc de vous faire part, Mister Dowly, à vous, autorité incontestée de la mathématique, d’un doute que j’ai, d’une pensée oscillant entre deux chiffres.

Le cornet acoustique se rapproche du baron, manifestement prêt à écouter. Après un instant de silence, Münchhausen reprend :

— Certes, je ne suis qu’un mathématicien amateur. Cependant, j’ai toujours porté le plus extrême intérêt à l’élaboration et aux conclusions pratiques de la fameuse théorie des probabilités à laquelle vous avez vous-même, très estimé Mister Wilkie, consacré nombre de vos traités des plus détaillés et circonstanciés. Ma première question est celle-ci : la théorie des probabilités ne nous conduit-elle pas à la non moins fameuse théorie des erreurs ?

Le cornet acquiesce : si fait !

— Dans ce cas, autre question : et si, appliquée à la théorie des probabilités, la théorie des erreurs en démontrait la fausseté ? Je veux dire par-là que le serpent symbolique qui se mord la queue peut très bien, au bout du compte, s’étouffer avec, non ? Il en résulte que la cause est parfaitement en mesure d’être anéantie par sa conséquence et la théorie des probabilités de se révéler fausse, pour peu que la théorie des erreurs ne le soit pas.

Le front de Mister Dowly se ride, telle la surface d’une onde dans laquelle on jette une pierre :

— Mais permettez, le théorème de Bernoulli…

— C’est bien de cela que je parle. Ne peut-on, en effet, formuler comme suit l’idée de Bernoulli : en augmentant le nombre d’expériences, on augmente aussi la précision du calcul des probabilités, la différence « m /n – p » devient infiniment petite ; autrement dit, plus le nombre des événements mesurés dépasse l’unité, plus l’amplitude des chiffres se réduit, ce qui était de l’ordre de la supposition devient certitude et la théorie des probabilités acquiert des contours mathématiques précis et une existence concrète. Bref, chiffres et faits coïncident. Ai-je correctement formulé la loi des grands nombres ?

Mister Dowly mâchonne ses lèvres :

— En faisant abstraction de certaines bizarreries dans votre terminologie, je suis d’accord.

— Parfait. Il suffit donc que le nombre de ce qu’on nomme les événements ou expériences, dépasse l’unité, pour que nous ayons Bernoulli : le théorème de l’accroissement des grands nombres et la théorie des probabilités entrent en action. Cependant, il suffit également au nombre des événements de se tasser un soupçon, de devenir inférieur à l’unité pour qu’apparaissent, tout aussi infailliblement : Münchhausen, le contre-théorème, la loi des événements non advenus et des attentes non réalisées ; les roues repartent en sens inverse et l’on est en pleine théorie des improbabilités. Vous avez laissé échapper votre cornet, sir. Le voici.

Mais, déjà, le vieux mathématicien pilonne le non-sens, son long et noir appendice auditif martelant le bras du fauteuil :

— Avez-vous toutefois considéré, excellent Mister Münchhausen, que la théorie des probabilités opère en nombres entiers, prenant chaque événement pour unité ? En bon dilettante de la mathématique, vous vous livrez à une surabstraction de ses symboles, bref vous vous voulez plus mathématicien que la mathématique elle-même. Il va de soi que la réalité concrète, se composant d’actions – les miennes, les vôtres, celles que vous voudrez – ignore les événements inférieurs à l’unité. Nous autres, hommes réels dans un monde réel, agissons ou non, les événements adviennent ou n’adviennent pas. J’insiste : les calculs de probabilités ne s’effectuent qu’en nombres entiers – en unités et multiples.

— Dans ce cas, martèle Münchhausen dans l’appendice qui a regagné l’oreille de son interlocuteur, dans ce cas, chiffres et faits ne peuvent aller de conserve, il ne leur reste plus qu’à se saluer et à suivre chacun sa route. Vous dites : « Les événements adviennent ou n’adviennent pas. » J’affirme, moi, que les événements n’adviennent toujours qu’à demi. Vous me proposez vos nombres entiers. Mais de quel usage sont-ils, ces nombres entiers, à la créature non entière appelée « homme » ? Les hommes sont des fractions qui se prétendent l’unité et compensent leur taille par des mots. Il n’en demeure pas moins que, même haussée sur la pointe des pieds, une fraction n’est pas un nombre entier, une fraction n’est pas l’unité, de même que les actions de la fraction sont fractionnaires et que les événements du monde non entier le sont aussi. Seules, chez les non-entiers, sont entières les finalités qui, notez-le, demeurent invariablement inaccessibles, pour la bonne raison que votre théorie des probabilités, radotant ses histoires de coïncidence entre des événements prévisibles et des événements advenus, ne colle pas avec votre monde d’improbabilités où le prévisible n’advient jamais, où les promesses sont une chose et les faits une autre, où la vie jure de commencer dans un éternel lendemain. En représentant par p la réalisation et par q la non-réalisation, les mathématiciens se débrouillent plus mal de leurs signes que le plus bête des coucous qui va annonçant, toujours et partout, son : q.

Incapable de détacher son cornet des mots, le vieux mathématicien souffle déjà du nez et fait claquer son dentier de colère :

— Permettez, Mister, vous jetez le monde en même temps que nos chiffres. Ni plus ni moins. Si votre… heu… métaphysique venait à être diffusée, elle se transformerait en désastre intellectuel. Vous biffez tous les chiffres, excepté le zéro. Pour ma part, j’exige plus de loyauté envers l’être. Un gentleman digne de ce nom a l’obligation d’admettre que la réalité est réelle, faute de quoi il… mon Dieu, je ne sais comment le formuler… Que diable, ces murs, les rues, Londres, la terre, le monde ne sont pas la cendre que, d’une pichenette, je fais tomber de mon cigare ! C’est autrement plus sérieux et je m’étonne, sir

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