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Sous les vents de Neptune

Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:

Cette formation sur les empreintes génétiques au Québec, Jean-Baptiste Adamsberg l’accueille avec soulagement. Deux semaines sans subir l'inexplicable hostilité de son adjoint Danglard, le paradis ! Mais une coupure de presse ravive de pesants souvenirs sur un meurtre commis durant sa jeunesse qui mettait en cause son frère Raphaël, disparu depuis. Le tueur au Trident serait-il de retour ? Un malaise et un coma éthylique plus tard, Adamsberg perd le contrôle. Seules la mansuétude d’un Danglard et l’ingéniosité de sa collaboratrice Violette Retancourt pourront le sortir, presque indemne, des affres du passé.
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Les vitres du pavillon étaient obscurcies de crasse mais il n’avait pas été délaissé, comme l’avait cru Mme Coutellier. Ainsi que l’espérait Adamsberg, quelques marques signalaient une présence ponctuelle : la saleté du carrelage perturbée, un fauteuil d’osier propre et, sur la seule étagère, des traces ténues, probablement de quelques piles de livres. C’était là que se terrait Maxime Leclerc durant les trois heures du lundi et du jeudi, lisant dans ce fauteuil à l’abri des regards de la femme de ménage et du jardinier. Fauteuil et lecture solitaire qui rappelèrent à Adamsberg son père dépliant son journal, pipe en main. Toute une génération avait fumé la pipe et il se souvint avec précision que le juge en possédait une, d’écume, disait sa mère avec admiration.

— Vous sentez ? dit-il au jeune homme. L’odeur ? L’odeur de miel du tabac à pipe ?

Ici, la chaise, la table et les poignées de porte avaient toutes été essuyées avec une prudence éloquente. À moins, aurait dit Danglard, que rien n’ait été essuyé, car les morts ne laissent pas d’empreintes, voilà tout. Mais apparemment, ils lisent, comme tout le monde.

Adamsberg libéra l’employé à plus de vingt et une heures à la gare de Strasbourg où le jeune homme s’était fait un devoir de le reconduire, plus aucun train ne circulant à cette heure à Haguenau. Cette fois, le train partait dans six minutes et il n’y avait pas moyen d’aller vérifier si un quelconque dragon égaré était venu s’encastrer dans le porche de la cathédrale. Ça se serait su, estima Adamsberg.

Il prit des notes tout au long du retour, consignant dans le désordre les détails relevés dans le Schloss. Les quatre années passées par Maxime Leclerc portaient tous les signes de la plus grande discrétion. Une discrétion qui confinait à l’évaporation, à une évanescence significative.

L’homme rondelet qu’avait rencontré Mme Coutellier n’était pas Maxime Leclerc, mais l’un de ses factotums délégués pour cette courte mission. Le juge tenait en son pouvoir une importante cohorte d’hommes de main, un réseau parfaitement fragmenté qu’il s’était constitué au cours de ses longues années de magistrature. Une remise de peine, une indulgence accordée, un fait escamoté, et l’inculpé se retrouvait blanchi ou condamné à une courte peine. Mais il tombait alors dans la corbeille de ces êtres redevables que Fulgence utilisait ensuite selon son bon vouloir. Ce réseau étendait ses bras dans le monde des malfrats comme dans celui de la bourgeoisie, des affaires, de la magistrature et de la police elle-même. Se procurer de faux papiers au nom de Maxime Leclerc ne représentait aucune difficulté pour le Trident. Pas plus que de disperser des vassaux aux quatre coins de la France, si besoin était. Ou d’en rassembler une troupe sur l’heure pour un déménagement éclair. Aucun de ces otages ne pouvait se délier de la tutelle du juge sans révéler sa faute et risquer un nouveau procès. C’était l’un de ces ex-inculpés qui était venu brièvement tenir le rôle du propriétaire pour la femme de ménage. Puis le juge Fulgence avait pris possession des lieux sous le nom de Maxime Leclerc.

Que le juge déménage, il le comprenait. Mais la soudaineté de l’opération le surprenait. Cette hâte extrême entre la mise en vente et l’évacuation des lieux convenait mal aux puissantes capacités de prévoyance de Fulgence. À moins qu’un fait inattendu l’ait surpris. Certainement pas Trabelmann, qui ignorait son identité.

Adamsberg fronça les sourcils. Qu’avait dit Danglard, justement, à propos de l’identité du juge, de son nom ? Quelque chose en latin, comme le curé du village. Adamsberg renonça à appeler son adjoint qui, pour cause de Camille, de mort-vivant et de Boeing, lui devenait chaque jour un peu plus hostile. Il se résolut à suivre le conseil de Clémentine et se creusa longtemps la tête. Cela se passait chez lui, après l’incident de la bouteille. Danglard éclusait son verre de genièvre et il avait supposé que le nom de Fulgence allait au juge « comme un gant ». Et Adamsberg avait acquiescé.

Fulgence, la foudre, l’éclair, tels avaient été les mots de Danglard. L’éclair, Leclerc. Et s’il ne faisait pas erreur, Maxime signifiait le plus grand, comme maximum. Maxime Leclerc. Le plus grand, le plus clair. La plus grande clarté, la foudre. Le juge Fulgence n’avait pu se résoudre à se doter d’un humble patronyme.

Le train freinait pour entrer en gare de l’Est. L’orgueil fait chuter les plus grands des hommes, se dit Adamsberg. Et c’est là-dessus qu’il l’aurait. Si sa propre cathédrale s’élevait gothiquement à cent quarante-deux mètres, ce qui restait à prouver, celle de Fulgence devait percer les nuages. Faisant sa loi là-haut, jetant des faucilles d’or dans le champ des étoiles. Jetant son frère comme tant d’autres devant les tribunaux et dans les geôles. Il se sentit soudain très petit. Faites-vous petit, avait ordonné Brézillon. Eh bien, c’est ce qu’il faisait, emportant néanmoins dans son sac quelques cheveux perdus par un mort.

XVI

Le mardi 14 octobre, les huit membres de la mission Québec attendaient leur embarquement à bord du Boeing 747, décollage 16 h 40, arrivée prévue à minuit, dix-huit heures heure locale. Adamsberg sentait combien ce terme d’arrivée prévue que répétait la voix émolliente des haut-parleurs soulevait le cœur de Danglard. Il le surveillait avec attention, depuis deux heures qu’ils tournaient dans l’aéroport de Roissy.

Le reste de l’équipe régressait, désorientée par ce contexte inhabituel, transformant la brigade en une colonie d’adolescents agités. Il jeta un œil au lieutenant Froissy, une femme à l’esprit assez enjoué mais encore sonné par une atteinte dépressive — tracas d’amour, à ce qu’il avait entendu dire en salle des Racontars. Sans qu’elle participe à la turbulence infantile de ses collègues, cette parenthèse paraissait la distraire et il l’avait vue sourire quelques fois. Mais pas Danglard. Rien ne semblait pouvoir arracher le capitaine à ses anticipations funèbres. Son long corps, déjà naturellement mou, se liquéfiait à mesure que l’heure du départ approchait. Comme si ses jambes ne pouvaient plus le porter, il ne quittait plus son siège métallique moulé, qui semblait le retenir comme une cuvette à eau. Trois fois, Adamsberg l’avait vu fouiller dans sa poche et porter un cachet à ses lèvres décolorées.

Conscients de son malaise, ses collègues l’ignoraient par discrétion. Le scrupuleux Justin, qui hésitait toujours à donner son avis de crainte de léser autrui ou d’altérer une idée, alternait plaisanteries de pure forme et révision fiévreuse des insignes québécois. À l’inverse de Noël, tout en action, qui participait à tout et trop vite. Tout mouvement était bon pour Noël et ce voyage ne pouvait que lui plaire. De même qu’à Voisenet. L’ex-chimiste et naturaliste attendait du séjour des apports scientifiques mais aussi des émotions géologiques et faunistiques de tous ordres. Pour Retancourt, aucun problème évidemment, elle était l’adaptation faite femme, se calant avec excellence à la situation demandée. Quant au jeune et timide Estalère, ses grands yeux verts étonnés ne demandaient qu’à se poser sur toute source de curiosité nouvelle. Il n’en sortirait que plus étonné. Bref, se dit Adamsberg, chacun y trouvait quelque profit ou liberté, déterminant une bruyante excitation collective.

Sauf Danglard. Ses cinq enfants avaient été confiés à la généreuse voisine du sixième étage, avec La Boule, et tout allait bien de ce côté si ce n’était la perspective de les laisser orphelins. Adamsberg cherchait un moyen d’arracher son adjoint à sa panique croissante mais la dégradation de leurs relations lui laissait peu de marge pour la consolation. Ou bien, se dit Adamsberg, fallait-il attaquer l’édifice par son autre versant : le provoquer, l’obliger à réagir. Et quoi de mieux que le récit de sa visite chez le fantôme du Schloss ? Voilà qui foutrait assurément Danglard en colère, et la colère est bien plus stimulante et distrayante que la terreur. Il y songeait depuis un moment en souriant quand l’appel des passagers pour le vol de Montréal-Dorval les arracha de leurs sièges.

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