Sous les vents de Neptune
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #4
- Год: 2004
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878581904
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:
— Non, pas du tout.
— Trêve de conneries, dit Clémentine en reprenant sa place. C’est quoi donc qui vous arrive ? Votre fiancée mise à part ?
— J’ai tendance à attaquer tout le monde en ce moment.
— C’est pour ça, votre bras ?
— Par exemple.
— Remarquez, je suis pas toujours contre la bagarre, ça passe les nerfs. Mais si c’est pas dans vos habitudes, faut se creuser la cervelle. Soye c’est les contrariétés à cause de la petite, soye c’est autre chose, soye c’est le tout à la fois. Vous allez pas me laisser de la côte, hein ? Faut finir votre assiette. On mange pas et puis après, on n’a plus de fesses. J’apporte le riz au lait.
Clémentine posa un bol de dessert devant Adamsberg.
— Je vous aurais quinze jours, je vous rembourrerais, moi, déclara-t-elle. C’est quoi d’autre qui vous mine ?
— Un mort-vivant, Clémentine.
— Bon, ben ça, ça peut s’arranger. C’est moins compliqué que l’amour. Qu’est-ce qu’il a donc fait ?
— Il a tué huit fois, et il vient de recommencer. Avec un trident.
— Et depuis quand qu’il est mort ?
— Seize ans.
— Et où ça qu’il vient de tuer ?
— Près de Strasbourg, samedi soir dernier. Une jeune fille.
— Elle y avait rien fait de mal, la jeune fille ?
— Elle ne le connaissait même pas. C’est un monstre, Clémentine, un beau et terrible monstre.
— Ben je veux bien le croire. C’est pas des façons, ça, neuf morts qui vous ont rien fait.
— Mais les autres ne veulent pas le croire. Personne.
— Ça, les autres, c’est souvent des têtes de bois. Faut pas s’user à leur faire entrer quelque chose dans le crâne s’ils veulent pas. Si c’est ce que vous essayez de faire, vous vous râpez les nerfs pour des noix.
— Vous avez raison, Clémentine.
— Bon, ben maintenant qu’on s’occupe plus des autres, trancha Clémentine en s’allumant une épaisse cigarette, vous allez me raconter votre affaire. Vous nous poussez les fauteuils devant la cheminée ? Ce coup de froid, on s’y attendait pas, hein ? Paraît que ça vient du pôle Nord.
Adamsberg prit plus d’une heure pour exposer paisiblement les faits à Clémentine, sans du tout savoir pourquoi il le faisait. Ils furent seulement interrompus par l’arrivée de la vieille amie de Clémentine, une femme presque aussi âgée qu’elle, de quelque quatre-vingts ans. Mais, au contraire de Clémentine, elle était maigre, menue et vulnérable, le visage froissé de rides régulières.
— Josette, je te présente le commissaire, sur qui je t’avais parlé un jour. Ne crains pas, c’est pas le méchant gars.
Adamsberg nota ses cheveux teints en blond pâle, son tailleur de dame et ses boucles d’oreilles en perle, souvenirs tenaces d’une vie bourgeoise depuis longtemps passée. En contraste, elle portait de grosses chaussures de tennis aux pieds. Josette salua timidement et s’éloigna à petits pas vers le bureau, encombré par les ordinateurs du petit gars de Clémentine.
— Qu’aurait-elle à craindre ? demanda Adamsberg.
— C’est quelque chose d’être flic, soupira Clémentine.
— Pardon, dit Adamsberg.
— On s’occupait de vos oignons, pas de ceux de Josette. C’était bien, le coup de dire que vous aviez joué aux cartes avec votre frère. C’est les idées simples, c’est souvent les meilleures. Dites, son poinçon, vous l’avez pas laissé tout ce temps dans la laune, des foyes ? Parce que ça va remonter.
Adamsberg poursuivit son récit, rechargeant le feu régulièrement, bénissant dieu sait quel souffle de l’avoir poussé chez Clémentine.
— C’est un con, ce gendarme, conclut Clémentine en lançant son mégot dans le feu. N’importe qui sait bien qu’un prince charmant peut se transformer en dragon. Faut quand même que ce soye bouché, un flic, pour pas comprendre ça.
Adamsberg s’allongea à moitié sur le vieux canapé, tenant son bras blessé sur son ventre.
— Dix minutes de repos, Clémentine, et je reprends la route.
— Je comprends que ça vous mine parce que avec votre mort-vivant, vous êtes pas tiré du pétrin. Mais suivez votre idée, mon petit Adamsberg. C’est pas que ce soye sûr, mais c’est pas que ce soye faux non plus.
Le temps que Clémentine se retourne pour tisonner le feu, Adamsberg s’était profondément endormi. La vieille femme prit un des plaids qui couvraient les fauteuils et l’étendit sur le commissaire.
Elle croisa Josette en allant se coucher.
— Il dort sur le canapé, expliqua-t-elle d’un geste. Ce gars-là, il nous file un drôle de coton, Josette. Ce qui me tracasse, c’est qu’il a plus de fesses, t’as remarqué ?
— Je ne sais pas, Clémie, je ne l’ai pas connu avant.
— Ben je te le dis, moi. Faudrait le rembourrer.
Le commissaire buvait son café dans la cuisine, en compagnie de Clémentine.
— Désolée, Clémentine, je ne me suis pas rendu compte.
— Y a pas de gêne. Si vous avez dormi, c’est qu’il y avait besoin. Faut manger la deuxième tartine. Et si vous devez aller voir votre chef, va falloir vous mettre sur votre propre. Je vais donner un coup de fer à la veste et au pantalon, vous pouvez pas y aller tout chiffonné comme ça.
Adamsberg passa la main sur son menton.
— Prenez le rasoir de mon petit gars dans la salle de toilette, dit-elle en emportant les habits.
XIV
À dix heures du matin, Adamsberg quittait Clignancourt le ventre plein, le visage rasé, les habits repassés, et l’esprit provisoirement défroissé par les exceptionnels bienfaits de Clémentine. À quatre-vingt-six ans, la vieille femme savait donner sans compter. Et lui ? Il lui rapporterait quelque chose du Québec. Ils avaient sûrement là-bas des vêtements bien chauds qu’on ne connaissait pas à Paris. Une bonne grosse veste d’intérieur en peau d’ours à carreaux, ou bien des bottines en poil d’élan. Du jamais vu, tout comme elle.
Avant de se présenter au divisionnaire, il se remémora les consignes anxieuses du lieutenant Noël, que Clémentine n’avait pas désavouées : « Se mentir à soye, c’est une chose, mais mentir aux flics, c’est des fois de la nécessité. C’est pas la peine de boire le bouillon pour une question d’honneur. L’honneur, ça regarde que soye et pas la flicaille. »
Le divisionnaire Brézillon appréciait en comptable les résultats d’Adamsberg qui dépassaient largement ceux de ses autres commissaires. Mais il n’éprouvait pas d’inclination pour l’homme et sa manière d’être. Néanmoins, il se souvenait de ses tourments lors de la récente affaire des 4, qui avait atteint des proportions telles que le Ministère avait manqué le choisir comme fusible. En homme de loi, jaugeant avec une attention rigide les poids de la justice, Brézillon savait ce qu’il devait à Adamsberg. Mais cette rixe avec un brigadier était embarrassante et, surtout, elle le surprenait de la part de son nonchalant commissaire. Il avait entendu le témoignage de Favre, et l’obtuse vulgarité du brigadier lui avait souverainement déplu. Il avait écouté six témoins et tous avaient défendu Adamsberg avec obstination. Ce détail de la bouteille cassée était cependant particulièrement sérieux. Adamsberg n’avait pas que des amis dans la police des polices et la voix de Brézillon serait décisive.
Le commissaire lui exposa une version sobre des faits, verre brisé pour casser la morgue de Favre, un simple geste de semonce. « Semonce », Adamsberg avait trouvé le mot en marchant et l’avait jugé approprié à son mensonge. Brézillon l’avait écouté d’un air soucieux, et Adamsberg l’avait senti plutôt disposé à le sortir de ce guêpier. Mais il était clair que l’affaire n’était pas jouée.