Sous les vents de Neptune
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #4
- Год: 2004
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878581904
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:
XIII
Adamsberg marcha longtemps dans le froid des rues, serrant les pans de sa veste, son sac de voyage toujours à l’épaule. Il traversa la Seine puis grimpa sans but vers le nord, pensées entrechoquées dans sa tête. Il aurait souhaité revenir au moment paisible où, trois jours plus tôt, il appliquait sa main sur la calandre froide de la chaudière. Mais depuis, il semblait s’être produit des explosions de tous bords, comme le crapaud qui fumait. Plusieurs crapauds qui fumaient ensemble en bonne compagnie et qui avaient explosé à de courts intervalles. Une nuée d’entrailles en tous sens, qui déversaient en pluie rouge leurs images mêlées. La remontée du juge en torpille, le mort-vivant, les trois trous de Schiltigheim, l’hostilité de son meilleur adjoint, le visage de son frère, la flèche de Strasbourg, cent quarante-deux mètres, le prince transformé en dragon, la bouteille brandie devant Favre. Des accès de colère aussi, contre Danglard, contre Favre, contre Trabelmann et, d’une façon insidieuse, contre Camille qui l’avait laissé. Non. C’est lui qui avait quitté Camille. Il mettait les choses à l’envers, comme le prince et le dragon. Colère contre tous. Colère contre vous-même, donc, aurait dit paisiblement Ferez. Va te faire foutre, Ferez.
Il s’arrêta de marcher lorsqu’il se rendit compte que, tanguant dans le chaos de ses pensées, il était en train de se demander si, en enfonçant un dragon tout entier dans le portail de la cathédrale de Strasbourg, celle-ci aspirerait et paf paf paf, exploserait ? Il s’adossa à un réverbère, vérifia qu’aucune image de Neptune ne le guettait sur le trottoir et se passa la main sur le visage. Il était fatigué et sa blessure l’élançait. Il avala deux cachets à sec et, levant les yeux, il s’aperçut que ses pas l’avaient porté jusqu’à Clignancourt.
La route était donc tracée. Obliquant à droite, il prit le chemin de la vieille maison de Clémentine Courbet, coincée au fond d’une ruelle en marge du marché aux puces. Il n’avait pas revu la vieille femme depuis un an, depuis la grande affaire des 4. Et il n’était pas prévu qu’il la revoie jamais.
Il frappa à la porte en bois, soudain heureux, espérant que la grand-mère serait bien à sa place, s’activant dans sa salle ou son grenier. Et qu’elle le reconnaîtrait.
La porte s’ouvrit sur une grosse femme serrée dans une robe à fleurs, enveloppée dans un tablier de cuisine d’un bleu passé.
— Excusez de pas pouvoir vous serrer la main, commissaire, dit Clémentine en lui tendant son avant-bras, mais je suis à ma cuisine.
Adamsberg secoua le bras de la vieille femme, qui frotta ses mains enfarinées sur son tablier et retourna à ses fourneaux. Il la suivit, rassuré. Rien n’étonnait Clémentine.
— Posez donc votre sac, dit Clémentine, installez-vous à vos aises.
Adamsberg s’assit sur une des chaises de la cuisine et la regarda faire. De la pâte à tarte était étalée sur la table en bois et Clémentine y découpait des ronds à l’aide d’un verre.
— C’est pour demain, expliqua-t-elle. C’est des galettes, je viens à manquer. Prenez-en dans la boîte, j’ai du restant. Et puis versez-nous deux petits portos, ça vous fera pas de mal.
— Pourquoi, Clémentine ?
— Ben parce que vous avez des tracas. Vous savez que j’ai marié mon petit gars ?
— Avec Lizbeth ? demanda Adamsberg en se servant de porto et de galettes.
— Tout juste. Et vous ?
— Moi, j’ai fait l’inverse.
— Allons, elle vous faisait des misères ? À un bel homme comme vous ?
— Au contraire.
— Alors c’est vous.
— C’est moi.
— Ben c’est pas bien, annonça la vieille femme en vidant le tiers de son porto. Une gentille gosse comme ça.
— Comment le savez-vous, Clémentine ?
— Dites voir, j’en ai passé des moments dans votre commissariat. Alors ma foye, on joue, on s’occupe, on cause.
Clémentine enfourna ses galettes dans son vieil appareil à gaz, en referma la porte grinçante et les observa d’un œil sourcilleux à travers la vitre enfumée.
— Ce qu’il y a, reprit-elle, c’est que les coureurs de jupes, ils font des tracas quand ils ont le vrai béguin, c’est pas vrai ? Ils le reprochent à leur fiancée.
— Comment cela, Clémentine ?
— Ben vu que cet amour, ça leur fait des embarras pour courir. Alors la fiancée, faut qu’elle soye punie.
— Et comment la punit-il ?
— Dame, en lui faisant assavoir qu’il la trompe de droite et de gauche. Après quoye la gosse se fout à pleurer, et lui, c’est pas de son goût. Forcément, parce que c’est du goût de personne de faire pleurer les gens. Alors il la laisse.
— Et ensuite ? demanda Adamsberg, attentif au récit comme si la vieille femme lui dévidait quelque étonnante épopée.
— Ben le voilà emmerdé puisqu’il a perdu la gosse. Vu que courir, c’est une chose et qu’aimer, c’est autre chose. Ça fait deux.
— Pourquoi deux ?
— Parce que courir, ça fait pas le bonheur d’un homme. Et aimer, ça y gêne pour courailler. Alors le coureur, ça va d’un côté puis ça va de l’autre, et jamais content par-dessus le marché. C’est la gosse qui trinque et après, c’est lui.
Clémentine ouvrit la porte du four, observa, referma.
— C’est très vrai, Clémentine, dit Adamsberg.
— Faut pas être grand clerc pour comprendre, dit-elle en passant un large coup de chiffon sur la table. Je vais enrouter mes côtes de porc.
— Mais pourquoi le coureur couraille-t-il, Clémentine ?
La vieille femme cala ses gros poings sur sa taille.
— Ben parce que c’est plus facile. Pour aimer, faut donner de soye, au lieu que pour courailler, y en a pas besoin. La côte de porc, ça vous va avec des haricots ? Je les ai pluchés moi-même.
— Je dîne ici ?
— Ben c’est l’heure. Faut vous nourrir, vous avez plus de fesses.
— Je ne veux pas vous priver de côte de porc.
— J’en ai deux.
— Vous saviez que j’allais venir ?
— Je suis pas devineresse, dites. J’héberge une amie par ces temps. Mais ce soir, elle sera rendue plus tard. Ça m’embêtait pour ma côte. Je l’aurais mangée demain mais j’aime pas avoir du porc deux fois de suite. Je sais pas pourquoi, c’est mon idée. Je vais remettre du bois, vous me surveillez le four ?
La pièce principale, petite et encombrée de fauteuils à fleurs usés, n’était chauffée que par une cheminée. Dans le reste de la maison, deux poêles à bois.
La température dans la pièce ne dépassait pas 15°. Adamsberg mit la table pendant que Clémentine relançait la flambée.
— Pas dans la cuisine, objecta Clémentine en prenant les assiettes. Pour une fois que j’ai du beau monde, on va se mettre bien à notre aise dans le salon. Finissez votre porto, ça fait de l’énergie.
Adamsberg obéissait en toutes choses et se trouva en effet parfaitement à son aise à la table du petit salon, le dos aux flammes de la cheminée. Clémentine emplit son assiette et lui servit d’autorité un verre de vin jusqu’à ras bord. Elle glissa une serviette à fleurs dans son encolure et en tendit une à Adamsberg, qui s’exécuta.
— Je vais vous couper la viande, dit-elle. Vous pouvez pas, avec votre bras. Ça aussi, ça vous donne à penser ?
— Non, Clémentine, je ne pense pas beaucoup en ce moment.
— Quand on pense pas, ça amène des ennuis. Faut toujours se creuser la cervelle, mon petit Adamsberg. Ça vous gêne pas au moins que je vous appelle par votre nom, des foyes ?