Sous les vents de Neptune
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #4
- Год: 2004
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878581904
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:
— Je vous mets sérieusement en garde, commissaire, lui dit-il en le quittant. Les conclusions ne seront pas rendues avant un mois ou deux. D’ici là, pas d’incartade, pas de divagation, pas d’embrouille. Faites-vous petit, vous saisissez ?
Adamsberg acquiesça.
— Et mes félicitations pour le dossier d’Hernoncourt, ajouta-t-il. Cette blessure ne vous empêchera pas de mener le stage au Québec ?
— Non. Le légiste m’a laissé ses instructions.
— À quand le départ ?
— Dans quatre jours.
— Ça ne tombe pas si mal. Au moins vous ferez-vous oublier.
Sur ce congédiement ambigu, Adamsberg quitta le Quai des Orfèvres, pensif. « Faites-vous petit, vous saisissez ? » Trabelmann aurait ri. Flèche de Strasbourg, cent quarante-deux mètres. « Vous me faites rire, Adamsberg, au moins vous me faites rire. »
À quatorze heures, les sept membres de la mission Québec étaient rassemblés pour une série d’instructions techniques et comportementales. Adamsberg leur avait distribué des reproductions des grades et des insignes de la Gendarmerie Royale du Canada, que lui-même n’avait pas encore mémorisés.
— Pas de gaffe, c’est le mot d’ordre général, commença Adamsberg. Révisez à fond les insignes. Vous aurez affaire à des caporaux, sergents, inspecteurs et surintendants. Ne confondez pas les titres. Le responsable qui nous accueillera est le surintendant principal Aurèle Laliberté, en un seul mot.
Il y eut quelques rires.
— C’est ce qu’il faut éviter : les rires. Leurs noms et leurs prénoms ne ressemblent pas aux nôtres. Vous trouverez à la GRC des Ladouceur, des Lafrance, et même des Louisseize. Pas de rires. Vous rencontrerez des Ginette ou des Philibert plus jeunes que vous. Pas de rires non plus, pas plus qu’à propos de leur accent, de leurs expressions ou de leur manière de parler. Quand un Québécois parle vite, ce n’est pas si facile à suivre.
— Par exemple ? demanda le précis Justin.
Adamsberg se tourna vers Danglard, interrogateur.
— Par exemple, répondit Danglard : « Tu veux-tu qu’on gosse autour toute la nuitte ? »
— Ce qui veut dire ? demanda Voisenet.
— « On ne va pas tergiverser là-dessus la nuit entière. »
— Voilà, dit Adamsberg. Tâchez de saisir et évitez l’ironie facile, ou c’est la mission tout entière qui tombe à l’eau.
— Les Québécois, interrompit Danglard d’une voix molle, tiennent la France pour le pays mère mais ils n’apprécient guère les Français, et ils s’en méfient. Ils les trouvent méprisants, hautains et railleurs, à juste titre, comme s’ils prenaient le Québec pour une basse province de ploucs et de bûcherons.
— Je compte sur vous, enchaîna Adamsberg, pour ne pas vous conduire en touristes, parisiens qui plus est, parlant fort et dénigrant tout.
— Où sera-t-on logés ? demanda Noël.
— Dans un immeuble à Hull, à six kilomètres de la GRC. Chacun sa chambre, avec vue sur la rivière et les oies bernaches. Des voitures de fonction seront mises à notre disposition. Car là-bas, on ne marche pas, on roule.
La mise au point dura encore près d’une heure puis le groupe se dispersa dans un murmure de contentement, à l’exception de Danglard qui se traîna comme un condamné hors de la salle, blême d’anxiété. Si les étourneaux ne se fourraient pas dans le réacteur gauche à l’aller, par on ne sait quel miracle, ce seraient les oies bernaches au retour, dans le réacteur droit. Et une bernache vaut dix fois un étourneau. Tout est plus grand, là-bas, au Canada.
XV
Adamsberg occupa une bonne partie de son samedi à téléphoner aux agences immobilières dont il avait dressé la liste, très longue, pour tous les environs de Strasbourg, laissant de côté la ville elle-même. La tâche était fastidieuse et il reposait chaque fois la même question, dans les mêmes termes. Un homme âgé et seul aurait-il loué ou acheté, à une date indéterminée, une propriété, plus exactement une vaste demeure isolée ? Cet acquéreur aurait-il dénoncé son bail ou mis son bien en vente, il y a peu de temps ?
Jusqu’au terme de sa traque, seize ans plus tôt, les accusations d’Adamsberg avaient assez inquiété le Trident pour l’inciter à changer de région sitôt le meurtre accompli, lui passant ainsi entre les doigts. Adamsberg se demandait si, même mort, le juge avait conservé ce réflexe de prudence. Des diverses résidences qu’Adamsberg lui avait connues, il s’était toujours agi de maisons particulières, luxueuses et manoriales. Le juge avait acquis une fortune assez considérable et ces demeures avaient toutes été siennes, et non des locations, Fulgence préférait se passer du regard d’un propriétaire.
Il devinait aisément comment l’homme avait pu amasser un tel capital. Les remarquables qualités de Fulgence, la profondeur de ses analyses, sa redoutable habileté et son exceptionnelle mémoire des procès du siècle, le tout accru d’une beauté mémorable et charismatique, lui avaient acquis une popularité tenace. Il avait la réputation de « l’homme qui sait », à l’instar de Saint Louis sous son chêne tranchant entre bien et mal. Ce autant parmi le public que parmi ses confrères, débordés ou irrités par son excessive influence. L’intègre magistrat ne passait jamais les limites du droit et de la déontologie. Mais si l’envie lui en prenait à l’occasion d’un procès, il lui suffisait par un subtil mouvement de faire savoir où penchait sa conviction pour que la rumeur se propage et que les jurés le suivent comme un seul homme. Adamsberg supposait que bien des familles d’inculpés, et même des magistrats, avaient largement payé le juge pour que la rumeur incline d’un côté plutôt que d’un autre.
Cela faisait plus de quatre heures qu’il téléphonait obstinément aux agences sans obtenir de réponse positive. Jusqu’à son quarante-deuxième appel, quand un jeune homme admit avoir vendu une demeure de maître environnée d’un parc, entre Haguenau et Brumath.
— À combien de kilomètres de Strasbourg ?
— Vingt-trois à vol d’oiseau, vers le nord.
L’acquéreur, Maxime Leclerc, avait acheté le domaine — Der Schloss, Le Château — il y avait presque quatre ans, mais il l’avait mis en vente la veille au matin, pour motifs de santé impératifs. Le déménagement avait eu lieu de suite et l’agence venait tout juste de récupérer les clefs.
— Il vous les a remises lui-même ? Vous l’avez vu ?
— Il les a fait déposer par sa femme de charge. Personne ne l’a jamais rencontré à l’agence. La vente s’est faite par l’entremise de son homme de loi, par correspondance et envois-retours de papiers d’identité et de signatures. À l’époque, M. Leclerc ne pouvait se déplacer en raison des séquelles d’une opération.
— Tiens, dit simplement Adamsberg.
— C’est légal, commissaire. Dès l’instant où les papiers étaient certifiés conformes par la police.
— Cette femme de charge, auriez-vous son nom et son adresse ?
— Mme Coutellier, à Brumath. Je peux me procurer ses coordonnées.
Denise Coutellier criait au téléphone pour couvrir les cris d’une troupe d’enfants en bagarre.
— Madame Coutellier, pourriez-vous me décrire votre employeur ? demanda Adamsberg d’une voix forte, par mimétisme.
— C’est-à-dire, commissaire, cria la femme, je ne le voyais jamais. Je faisais trois heures le lundi matin et trois heures le jeudi, en même temps que le jardinier. Je laissais les repas tout prêts et je déposais les provisions pour les autres jours. Il m’avait prévenue qu’il serait absent, c’était un homme très pris par ses affaires. Il avait à voir avec le tribunal de commerce.