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Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 2 [The Urth of the New Sun - fr]

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Après bien des péripéties, voici Sévérian de retour sur Teur. Un Sévérian métamorphosé, fort de pouvoirs quasi divins et entraînant dans son sillage la Fontaine Blanche — cet objet astronomique qui est l’exact opposé d’un trou noir, un jaillissement de matière né de la semande de l’Autarque.
Mais cela suffira-t-il à redonner vie à Teur et à son soleil moribond ?
Dans cette deuxième et dernière partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian sera le moteur de bouleversements cosmiques — un nouveau Déluge, une plongée dantesque dans les Corridors du Temps — qui, ultime révélation, lui apprendront que les sauveurs des mondes sont forcés d’en être aussi les sacrificateurs.
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Nous entrâmes dans une structure ronde plus grande que toutes les autres, et l’on me conduisit le long d’allées bordées de vitrines et de sièges. Nous atteignîmes un rideau circulaire qui faisait songer à la paroi d’une tente ou d’un pavillon, comme si l’on avait dressé un tel abri à l’intérieur. J’avais déjà reconnu le bâtiment.

« Vous devez attendre ici, me dit le chiliarque. Le monarque va vous parler. Lorsque vous partirez, vous… »

Venant de derrière le rideau, une voix, épaisse par la boisson mais que néanmoins je reconnus, lança : « Détachez-le !

— Soumission et obéissance ! » fit le chiliarque en se raidissant au garde-à-vous, tandis que ses hommes saluaient. Pendant un instant, nous restâmes tous figés comme sur une image.

Comme la voix n’ajoutait rien, le vintanier me détacha les mains. Le chiliarque murmura : « Lorsque vous quitterez cet endroit, il ne faudra rien dire de ce que vous aurez pu voir ou entendre. Sans quoi vous mourrez.

— Vous vous trompez, lui répondis-je. C’est vous qui allez mourir. »

Il y eut soudain de la peur dans son regard. J’étais à peu près sûr qu’il n’oserait pas demander au vintanier de me frapper ici, sous le regard de son monarque invisible. Je n’avais pas tort ; l’espace d’un battement de cœur nous échangeâmes un regard, doublement bourreaux et victimes.

Le vintanier aboya un ordre et son escouade se plaça dos au rideau. Lorsque le chiliarque se fut assuré en personne qu’aucun des hommes ne pourrait voir ce qu’il y avait au-delà du rideau lorsque celui-ci s’ouvrirait, il m’ordonna d’avancer.

J’acquiesçai et m’approchai du rideau ; écarlate, fait d’une triple épaisseur de soie, il était d’un toucher ineffable. Je le repoussai et vis les visages que je m’attendais à voir. Je m’inclinai devant eux.

CHAPITRE XXXIX

Et de nouveau, la Griffe du Conciliateur

L’homme à deux têtes vautré sur le divan, de l’autre côté du rideau écarlate, souleva sa coupe en réponse à ma révérence. « Je vois que vous savez qui est en face de vous. » C’était celle de gauche qui avait parlé.

« Vous êtes Typhon, dis-je. Le monarque – le seul souverain, du moins à vous en croire – de ce monde placé sous une mauvaise étoile, ainsi que d’autres. Mais ce n’est pas devant vous que je me suis incliné ; c’est devant Piaton, mon bienfaiteur. »

Avec un bras puissant qui n’était pas le sien, Typhon porta la coupe à ses lèvres. Son regard, au-delà du bord doré, avait l’éclat empoisonné de celui de la sylvette jaune. « Vous l’avez connu dans le passé ? »

Je secouai la tête. « Je le connaîtrai dans l’avenir. » Typhon vida sa coupe et la posa sur une petite table. « Ce que l’on dit de vous est donc vrai. Vous affirmez que vous êtes prophète.

— Ce n’est pas ainsi que je me considère. Mais si vous le voulez, oui. Je sais que vous mourrez sur ce divan. Est-ce que cela vous intéresse ? Ce corps se retrouvera gisant parmi les liens dont vous n’avez plus besoin pour contrôler Piaton et les instruments dont vous n’avez plus besoin pour le forcer à manger. Les vents des hauteurs dessécheront son corps volé jusqu’à ce qu’il soit comme les feuilles qui meurent maintenant trop tôt, et des millénaires s’écouleront avant que mon retour ne vienne vous rendre à la vie. »

Typhon éclata de rire, exactement comme il l’avait fait lorsque j’avais dégainé Terminus Est. « Tu es un prophète minable, j’en ai bien peur ; mais je trouve les prophètes minables plus amusants que les vrais. Si tu t’étais contenté de me dire que je me retrouverais gisant parmi les pains mortuaires – si jamais je devais mourir, ce qui me parait de plus en plus douteux –, dans la cavité crânienne de ce monument, tu n’aurais fait que me dire ce qu’un enfant aurait pu imaginer. Je préfère tes songes fantaisistes, et il est possible que je puisse me servir de toi. On raconte que tu es l’auteur de guérisons prodigieuses. Possèdes-tu un véritable pouvoir ?

— C’est à vous de le dire. »

Il s’assit, et le torse musculeux qui n’était pas le sien oscilla. « Je suis habitué à ce que l’on réponde à mes questions. Un simple appel de ma part, et cent hommes s’emparent de toi pour te jeter », il s’interrompit et sourit pour lui-même, « du haut de ma manche. Cela te plairait-il ? C’est ainsi que l’on traite les ouvriers qui ne veulent pas travailler. Réponds-moi, Conciliateur ! Peux-tu voler ?

— Je l’ignore, n’ayant jamais essayé.

— Tu pourrais en avoir bientôt l’occasion. Je te l’ai demandé deux fois. » Il rit de nouveau. « Après tout, cela convient bien à mon état présent. Mais il n’y en aura pas de troisième. Possèdes-tu des pouvoirs ? Prouve-le, ou meurs. »

Je soulevai mes épaules d’un doigt et les laissai retomber. Mes mains étaient encore engourdies d’avoir été attachées ; je me frottai les poignets tout en parlant. « Admettriez-vous que je dispose de pouvoirs si je pouvais tuer un certain individu qui m’a blessé, simplement en frappant cette table, devant nous ? »

Le malheureux Piaton ouvrit de grands yeux, tandis que Typhon souriait. « Oui, ce serait une démonstration satisfaisante.

— Sur votre monde ? »

Le sourire s’agrandit. « Si tu veux, répondit-il. Prouve-le. »

Je tirai le poignard et l’enfonçai dans le plateau de la table.

Je doute qu’eussent été prévues des cellules pour l’incarcération des prisonniers sur la montagne ; et à voir l’endroit où l’on me confina, il me vint à l’esprit que ma cellule dans le vaisseau qui n’allait pas tarder à devenir notre tour Matachine devait être également une installation provisoire – un provisoire qui ne devait pas durer depuis bien longtemps. Si Typhon avait simplement voulu m’empêcher de partir, il aurait pu facilement m’enfermer dans l’un des hangars en dur en faisant verrouiller et garder la porte. Il était manifeste qu’il avait autre chose en tête : me terrifier et me soumettre, afin de me gagner à sa cause.

Ma prison était une saillie rocheuse que l’on n’avait pas encore détachée de la sculpture géante dans laquelle on reconnaissait déjà ses traits. On avait installé pour moi un petit abri de toile et de pierre sur cet endroit balayé par les vents ; on m’y apporta des viandes et un vin rare qui devait être réservé à Typhon lui-même. Sous mes yeux, on enfonça à la base de la saillie rocheuse un poteau presque aussi gros que le mât de misaine de l’Alcyon, quoique moins long, auquel on enchaîna un smilodon. Le chiliarque pendait du haut de ce poteau par un crochet passé entre ses mains attachées comme les miennes l’avaient été.

Je contemplai l’un et l’autre tant qu’il fit jour, non sans me rendre compte rapidement qu’une bataille se déroulait au pied de la montagne. Il semblait que l’on avait volontairement affamé le smilodon ; il sautait de temps en temps, tentant d’attraper le chiliarque aux jambes. À chaque fois, celui-ci les soulevait et l’animal manquait sa proie d’une coudée ; ses grandes griffes avaient beau entailler le bois du poteau comme des ciseaux, elles ne suffisaient pas à soutenir son poids. Cet après-midi-là, ma vengeance fut satisfaite autant que vengeance peut l’être. Au crépuscule, j’apportai de la nourriture au smilodon.

Une fois, lors de mon voyage à Thrax en compagnie de Dorcas et de Jolenta, j’avais libéré une bête attachée comme l’était en ce moment le chiliarque ; elle ne m’avait pas attaqué car je portais sur moi le joyau que l’on appelle la Griffe du Conciliateur, peut-être ; ou bien simplement parce qu’elle se sentait trop faible pour cela. Or ce smilodon-ci mangea dans mes mains qu’il lécha ensuite de sa grande langue râpeuse ; je touchai ses défenses incurvées, semblables à l’ivoire des mammouths, et je lui grattai les oreilles comme je l’aurais fait à Triskélé, lui disant : « Nous avons aussi porté l’épée. Nous savons ce que c’est, n’est-ce pas ? »

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