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Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 2 [The Urth of the New Sun - fr]

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Après bien des péripéties, voici Sévérian de retour sur Teur. Un Sévérian métamorphosé, fort de pouvoirs quasi divins et entraînant dans son sillage la Fontaine Blanche — cet objet astronomique qui est l’exact opposé d’un trou noir, un jaillissement de matière né de la semande de l’Autarque.
Mais cela suffira-t-il à redonner vie à Teur et à son soleil moribond ?
Dans cette deuxième et dernière partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian sera le moteur de bouleversements cosmiques — un nouveau Déluge, une plongée dantesque dans les Corridors du Temps — qui, ultime révélation, lui apprendront que les sauveurs des mondes sont forcés d’en être aussi les sacrificateurs.
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La cuisinière de l’Alcyon lui jeta un regard significatif que je ne compris pas.

Herena intervint à son tour. « On aimerait maintenant que vous nous disiez tout sur la venue du Nouveau Soleil. J’en sais plus que les autres, et j’ai essayé de leur répéter ce que vous m’avez dit, mais ce n’était pas beaucoup. Est-ce que vous allez tout nous expliquer, maintenant ?

— J’ignore si je peux vous donner des explications dans des termes que vous puissiez comprendre, dis-je. Je ne suis pas sûr de bien comprendre moi-même.

— Je vous en prie », fit la cuisinière. Ce sont les seuls mots que je l’entendis jamais prononcer.

« Très bien, dans ce cas. Vous savez ce qui arrive au Vieux Soleil : il est en train de mourir. Cela ne veut pas dire qu’il va s’éteindre tout d’un coup comme une lampe à minuit. Il va lui falloir beaucoup de temps. La mèche n’a été raccourcie que de l’épaisseur d’un cheveu, et pourtant le blé moisit dans les champs. Vous ne le savez pas, mais au Sud, les glaces s’accumulent ; à celles de centaines de millénaires vont s’ajouter les neiges de l’hiver qui s’en vient, et glace et neige vont combiner leurs forces pour poursuivre comme deux sœurs leur marche vers les terres du Nord. Le grand Erebus, qui a établi là-bas son royaume, poussé par elles, ne tardera pas à lancer sur nous ses féroces guerriers à peau blanche. Il unira ses forces à celles d’Abaïa, lequel règne sur les eaux chaudes. Avec d’autres, moins puissants mais tout aussi rusés, il offrira son allégeance aux souverains des terres situées au-delà de la taille de Teur, ces terres que l’on appelle l’Ascie ; et une fois uni à eux, il les dévorera jusqu’au dernier. » Mais tout ce que je leur dis est bien trop long pour être rapporté ici mot à mot. Je leur racontai tout ce que je savais concernant la mort du Vieux Soleil, ainsi que ce qui arriverait alors à Teur, et leur promis que finalement quelqu’un ferait venir un Nouveau Soleil.

Herena demanda alors : « N’êtes-vous pas vous-même le Nouveau Soleil, s’gneur ? La femme qui était avec vous lorsque vous êtes venu au village l’a dit. » Je lui répondis que de cela je ne pouvais pas parler, redoutant que, le sachant et me voyant emprisonné, ils ne soient poussés au désespoir.

Declan voulut savoir ce qui se passerait sur Teur à l’arrivée du Nouveau Soleil ; et moi, qui savais si peu de plus que lui, je m’inspirai pour lui répondre de la pièce du Dr Talos, sans penser un instant que, dans un temps à venir, on tirerait la pièce du Dr Talos des paroles que j’avais prononcées.

Lorsqu’ils furent enfin partis, je me rendis compte que je n’avais pas encore touché à la nourriture que m’avait apporté le garçon. J’avais très faim, mais lorsque je tendis la main pour prendre le bol, mes doigts effleurèrent quelque chose d’autre – un paquet de haillons long et étroit placé de manière à se trouver dans la pénombre.

La voix de mon voisin flotta jusqu’à moi à travers les barreaux. « C’était un conte superbe. J’ai pris des notes aussi vite que j’ai pu, et je devrais en tirer un petit livre capital le jour où je serai relâché. »

J’étais occupé à dérouler les haillons, et c’est à peine si je l’entendis. J’y découvris un poignard – le long coutelas que le marin portait à bord de l’Alcyon.

CHAPITRE XXXVIII

Jusqu’à la tombe du monarque

Je restai dans la contemplation du poignard pendant tout le reste de la soirée. Pas réellement, en fait ; je l’avais enroulé de nouveau dans les guenilles et caché sous le matelas de ma couchette. Mais tandis que, allongé dessus, j’avais les yeux perdus sur le plafond de métal qui me rappelait tellement celui du dortoir où je dormais enfant, je sentais l’arme sous mes mollets.

Plus tard, je le vis tournoyer devant mes yeux fermés, lumineux dans l’obscurité et parfaitement distinct, de sa garde en os à la pointe aiguë de sa lame. Lorsque enfin je m’endormis, il vint aussi hanter mes rêves.

C’est peut-être pour cette raison que je dormis mal. Je ne cessais de m’éveiller à chaque instant, clignant des yeux à la lumière qui brillait au-dessus de ma tête ; je me levais, m’étirais et m’approchais du hublot, à la recherche de l’étoile qui était un autre moi. Dans ces moments-là, j’aurais fort joyeusement abandonné mon corps à la mort, si j’avais pu le faire de manière honorable, et me serais envolé dans le ciel nocturne pour unifier mon être. Dans ces moments-là, j’avais conscience de mon pouvoir, d’être capable d’attirer à moi des mondes entiers et de les calciner comme fait un artiste à la recherche de pigments de terre. Dans le livre brun, actuellement perdu, que j’avais conservé et lu pendant si longtemps que j’en avais mémorisé tout le contenu (alors qu’il m’était pourtant apparu inépuisable) se trouvait ce passage : Vois, j’ai fait un rêve de plus ; le soleil, la lune et onze étoiles ont fait leur acte d’allégeance. Ces paroles montrent parfaitement à quel point ceux des époques depuis longtemps passées étaient plus sages que nous ; et ce n’est pas pour rien que l’ouvrage s’intitule Le Livre des Merveilles de Teur et de Ciel.

Moi aussi je fis un rêve. Dans ce rêve, je faisais appel au pouvoir de mon étoile et, me levant (Thécla tout autant que Sévérian), me dirigeais vers les barreaux de la porte que je saisis et pliai jusqu’à ce que fût ménagé un passage assez grand pour moi. Mais en même temps que je les pliais, nous eûmes l’impression d’écarter les rideaux, avec derrière d’autres rideaux devant lesquels Tzadkiel, ni plus grand ni plus petit que moi, se tenait avec le poignard en flammes.

Lorsque le jour nouveau, comme une coulée d’or terni, s’engouffra enfin par le hublot ouvert, et tandis que j’attendais mon vol et ma cuillère, j’examinai ces barreaux ; si la plupart se trouvaient à leur place, ceux du centre n’étaient pas aussi droits que les autres.

Quand le garçon arriva avec le plateau il dit : « Même si je ne vous ai entendu qu’une fois, j’ai beaucoup appris de vous, Sévérian. Je serai désolé de vous voir partir. »

Je lui demandai si je devais être exécuté.

Comme il posait mon plateau, il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule en direction du compagnon de garde, adossé au mur. « Non, ce n’est pas cela. Ils vont simplement vous amener ailleurs. Un atmoptère va venir vous chercher aujourd’hui, avec des prétoriens.

— Un atmoptère ?

— Sans doute parce qu’il peut voler au-dessus de l’armée rebelle. Est-ce que vous êtes déjà monté dans un de ces appareils ? Moi je les ai juste vus décoller et atterrir. Ça doit être terrible.

— Oui, c’est impressionnant. La première fois, nous avons été descendus. Depuis, j’ai souvent volé sur ces appareils, et j’ai même appris à les piloter. Mais en vérité, j’ai toujours aussi peur. »

Le garçon acquiesça. « Moi aussi j’aurai peur, mais j’aimerais tout de même essayer. » D’un geste embarrassé, il me tendit la main. « Bonne chance, Sévérian, quel que soit l’endroit où l’on vous emmène. »

Je lui serrai la main ; il l’avait crasseuse mais sèche, et elle me parut toute petite. « Reechy, ce n’est pas ton véritable nom ? lui demandai-je.

— Non, fit-il avec un sourire, ça veut dire que je pue.

— Pas pour mon nez.

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