Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 2 [The Urth of the New Sun - fr]
- Автор: Вулф Джин Родман
- Серия: Le Livre du Nouveau Soleil #5
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Denoël
- ISBN: 2-207-30489-2
- Переводчик: William Olivier Desmond
- Жанр: Фэнтези
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Mais cela suffira-t-il à redonner vie à Teur et à son soleil moribond ?
Dans cette deuxième et dernière partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian sera le moteur de bouleversements cosmiques — un nouveau Déluge, une plongée dantesque dans les Corridors du Temps — qui, ultime révélation, lui apprendront que les sauveurs des mondes sont forcés d’en être aussi les sacrificateurs.
— C’est parce qu’il ne fait pas encore froid, m’expliqua-t-il. Je peux aller nager. En hiver, je n’ai pas beaucoup d’occasions de me laver, et on me fait travailler dur.
— Oui, je m’en souviens. Mais ton nom véritable est…
— Ymar. » Il retira sa main. « Pourquoi me regardez-vous comme cela ?
— Parce que lorsque je te touche, je vois l’éclat des pierres précieuses autour de ta tête. Ymar, je crois que je commence à m’étirer. À m’étirer à travers le temps. Ou plutôt, à me rendre compte que je suis étiré à travers le temps, puisque tous nous le sommes. Qu’il est étrange de se rencontrer de cette façon. »
J’hésitai un instant, ma voix pleine de stupéfaction au milieu du tourbillon de tant de pensées. « Ou peut-être n’y a-t-il là rien d’étrange, au fond. Quelque chose gouverne nos destinées, certainement. Quelque chose d’encore plus haut que les hiérogrammates.
— Mais de quoi parlez-vous ?
— Un jour, tu deviendras le souverain, Ymar. Tu seras le monarque, mais je ne pense pas que tu te donneras ce nom. Efforce-toi de régner pour Teur et non pas seulement au nom de Teur, comme tant d’autres l’ont fait. Gouverne avec justice, ou du moins avec toute la justice possible en fonction des circonstances.
— Dites, vous me faites marcher, hein ?
— Non, répondis-je. Bien que je n’en sache pas davantage, il est vrai que tu vas régner, et qu’un jour tu te retrouveras, travesti, assis sous un platane. Cela, je le sais. »
Lorsque le garçon et le compagnon furent repartis, je glissai le couteau dans le haut de ma botte et le recouvris de la jambe de mon pantalon. Ce faisant, puis assis ensuite sur ma couchette, je réfléchis à la conversation que je venais d’avoir.
Pouvait-on envisager que Ymar eût atteint le trône du Phénix seulement à cause de la prophétie d’un épopte, moi en l’occurrence ? Pour autant que je le sache, il n’en existe aucune trace historique ; et peut-être ai-je créé ma propre vérité. À moins qu’Ymar, ayant désormais le sentiment de chevaucher sa destinée, ne s’avère incapable de l’effort surhumain qui lui aurait valu une victoire signalée.
Qui peut le dire ? Le rideau d’incertitude de Tzadkiel ne voile-t-il pas l’avenir même à ceux qui ont émergé de ses brumes ? Le présent, quand nous le laissons devant nous, redevient l’avenir. Je savais l’avoir quitté et attendais, loin dans un passé qui n’était guère plus qu’un mythe à mon époque.
Les veilles succédèrent aux veilles, fastidieuses, comme les fourmis rampent de l’automne à l’hiver. Lorsque je finis par conclure que les informations d’Ymar étaient erronées, et que les prétoriens ne viendraient pas aujourd’hui mais demain (s’ils venaient jamais). J’allai jusqu’au hublot dans l’espoir de m’amuser à observer les rares personnes que quelques affaires amèneraient à traverser l’ancienne cour.
Un atmoptère s’y trouvait à l’ancre, aussi fuselé qu’une flèche d’argent. Je venais juste de le voir lorsque j’entendis le lourd martèlement cadencé d’hommes marchant au pas – pas cadencé interrompu quand ils montèrent les marches, et repris lorsqu’ils arrivèrent au niveau où je me trouvais. Je me précipitai à la grille.
Un compagnon empressé ouvrait le chemin. Un chiliarque couvert de médailles avançait derrière lui d’un pas nonchalant ; les pouces profondément enfoncés dans son baudrier, toute son attitude proclamait son infinie supériorité. Venait ensuite une escouade de gardes, sous la responsabilité d’un vintanier, avançant à la file indienne dans un ordre aussi impeccable que les soldats de plomb coloriés à la main d’un enfant, bien que ceux-là fussent presque aussi invisibles que de la fumée.
Tandis que je regardai, le compagnon agita ses clefs en direction de ma cellule ; le chiliarque acquiesça d’un air plein de bonhomie et s’approcha, toujours aussi nonchalant, pour m’inspecter ; quant au vintanier, il beugla un ordre auquel les bottes s’immobilisèrent dans un dernier retentissement de pas, suivi d’un autre, celui des crosses des dix gardes fantômes heurtant le sol.
L’atmoptère ne présentait que très peu de différences avec celui dans lequel j’avais inspecté mes années, au cours de la troisième bataille d’Orithyia ; et il aurait d’ailleurs pu s’agir du même appareil, ceux-ci étant entretenus génération après génération. Le vintanier m’ordonna de m’allonger sur le plancher. Je m’exécutai, mais demandai au chiliarque (un homme d’une quarantaine d’années, à la figure taillée à la serpe) si je ne pouvais pas regarder par-dessus bord pendant le vol. Il refusa, craignant sans aucun doute que je ne fusse un espion – ce qui en un certain sens était vrai. Je dus me contenter d’imaginer le geste d’adieu du petit Ymar.
Les onze gardes qui s’alignaient sur la banquette de poupe, indistincts comme autant de fantômes sur le pointillé de son rembourrage, devaient leur presque invisibilité à cette même armure catoptrique que portaient aussi mes prétoriens ; et je ne tardai pas à comprendre qu’il s’agissait en fait de mes prétoriens, de leur armure et, ce qui était plus important, que leurs traditions s’étaient perpétuées, inchangées, de cette époque inimaginablement reculée jusqu’à la mienne. Mes gardes étaient ainsi devenus mes gardiens.
Comme notre atmoptère ne prenait guère d’altitude (d’où j’étais, je voyais parfois les nuages filer au-dessus de nous) je m’attendais à un voyage court ; mais une veille s’écoula, puis peut-être même toute une seconde, avant que je sentisse l’appareil perdre de l’altitude et que je visse lancer le filin d’atterrissage. Les parois lugubres d’une roche vivante s’élevèrent sur notre gauche, roulèrent et disparurent.
Quand notre pilote ouvrit le dôme, le vent qui vint me fouetter au visage était si glacé que je supposai que nous avions volé vers les champs de glace du Sud. Je descendis et vis au lieu de cela, en levant les yeux, un éboulis de roches et de neige immensément haut. Tout autour de nous des sommets déchiquetés et sans visage perçaient les nuages. Nous nous trouvions au milieu des montagnes, mais de montagnes qui n’avaient pas encore été sculptées à l’effigie d’hommes et de femmes ; des montagnes, autrement dit, comme on en voit encore dans les images les plus anciennes. Je serais resté là à les contempler jusqu’au crépuscule, mais une violente claque sur l’oreille m’envoya au tapis.
Je me relevai, bouillant d’une rage impuissante ; j’avais été victime de mauvais traitements identiques lors de mon arrestation à Saltus, et avais néanmoins réussi à faire de l’officier un ami. J’avais maintenant le sentiment que cela n’avait servi à rien, que tout recommençait à partir de zéro, que je ne pouvais rien y faire, que tel était mon destin jusqu’à la mort. Je décidai de me révolter contre un tel sort. Avant la fin du jour, le couteau dissimulé dans ma botte aurait mis un terme à une existence.
Cette existence, en attendant, se manifestait par un bruyant tintement d’oreille – une oreille qui me brûlait terriblement.
On me conduisit au milieu d’un flot d’énormes véhicules fonçant à vive allure et chargés de rochers brisés ; des véhicules qui roulaient sans être tirés par des bœufs ou des esclaves et quel que fût le degré de la pente, en rejetant d’épais nuages de poussière et de fumée dans l’air brillant et en poussant des mugissements de taureaux lorsque nous croisions leur chemin. Très haut sur la montagne, un géant en armure creusait la pierre avec des mains de fer, l’air plus petit qu’une souris.
Les véhicules pressés laissèrent la place à des hommes pressés lorsque nous nous avançâmes entre des hangars sommaires et même assez laids, dont les portes ouvertes laissaient voir de curieux instruments, de bizarres machines. Je demandai au chiliarque que j’avais l’intention de tuer où il m’avait conduit. L’homme adressa un geste au vintanier, qui me souffleta derechef avec son gantelet.