Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Pahlen rapporte l’étonnante conversation qu’il a avec Paul, le 7 mars 1801. Le chef de la conspiration est alors gouverneur de Pétersbourg, chef de la police secrète et, nommé en remplacement de Rostoptchine victime du courroux de l’empereur, responsable de la politique étrangère et de l’administration des postes. Se présentant devant l’empereur, Pahlen entend : Vous étiez ici en 1762 ? – Oui, mais je n’ai été que témoin, et non acteur du coup de force. Pourquoi évoquez-vous cela ? demande Pahlen. Et on lui fait cette réponse : Parce qu’on veut rééditer 1762.
Montrant un sang-froid peu commun, le chef du complot confirme : « Oui, Majesté, c’est ce que l’on veut faire. Je le sais, je suis moi-même de la conspiration… J’en ai tous les fils en main. »
Pahlen explique de façon convaincante à l’empereur pourquoi il n’y a pas de danger : « Votre père était étranger ; vous êtes russe. Il haïssait les Russes, exprimait ouvertement son mépris à leur endroit, montant ainsi le peuple contre lui. Vous, au contraire, vous aimez les Russes, vous les respectez et les estimez… Il ne fut pas couronné, vous l’êtes. Il persécutait le clergé, vous le révérez. Il irrita au plus haut point contre lui les régiments de la garde ; à vous, ces régiments sont entièrement dévoués… » Paul est rassuré. Il met toutefois en garde le gouverneur de Pétersbourg : « Tout est bien ainsi, mais il ne faut pas somnoler6. »
Pahlen a un plan, des exécutants – les officiers de la garde –, l’accord d’Alexandre auquel il a affirmé que Paul serait épargné : on n’exigera de lui que son renoncement au trône. Pahlen jouit d’un pouvoir qui lui permet de ne pas laisser rentrer à Pétersbourg Araktcheïev, relégué en province par un caprice de l’empereur, puis rappelé. Il ne manque plus que l’homme susceptible de diriger la mise en application du plan.
Pahlen le trouve en la personne du comte Leonti Bennigsen (1745-1826). Originaire de Hanovre, lieutenant dans l’armée royale de son pays natal puis, à partir de 1773, au service de la Russie, général-major en 1794, chef d’état-major de l’armée envoyée prendre la Perse sous le commandement de Valerian Zoubov, c’est un soldat professionnel, un mercenaire qui exécute les ordres à la lettre. Napoléon l’évoquera à Sainte-Hélène : « Le général Bennigsen fut celui qui porta le coup ultime : il marcha sur le corps. » Napoléon se souviendra du général Bennigsen pour une autre raison : le comte Bennigsen commandait les troupes russes à Friedland où elles furent défaites par les Français ; toutefois, six mois auparavant, les Russes, sous la conduite du même Bennigsen, avaient tenu bon à Eylau.
Rien ne vient confirmer les propos de Napoléon. Le général Bennigsen ne « marche » pas « sur le corps » de Paul Ier. Mais c’est lui qui, dans la nuit du 11 au 12 mars, mène les conjurés au palais Michel, puis à la chambre de l’empereur.
Il existe près de quarante relations des événements survenus cette nuit-là. Toutes, cependant, ont été écrites d’après les récits des acteurs, voire de tierces personnes. À deux exceptions près : les carnets (incomplètement publiés) d’un des officiers, Constantin Poltoratski, et les Mémoires de Bennigsen. Et malgré tout, la manière dont fut tué l’empereur Paul reste incertaine ; plusieurs versions sont en concurrence. On rapporte le plus souvent qu’il fut étranglé ; on dit parfois que Nikolaï Zoubov (il se trouvait dans la chambre avec son frère Platon, dernier favori de Catherine), géant doué d’une force extraordinaire, frappa Paul à la tempe à l’aide d’une tabatière d’or.
« Quelqu’un des officiers me dit : “On en a fini avec lui”. » Ainsi le général Bennigsen rapporte-t-il l’affaire au général Alexandre Langeron, émigré français servant dans l’armée russe7.
De l’avis des contemporains, le général Pahlen ne suit pas les conjurés dans la chambre ; il se contente de les attendre. Si Paul en réchappe, ce qui peut arriver, le gouverneur de Pétersbourg volera à son secours. Apprenant le décès de Paul Ier, les hésitations des soldats de la garde, rangés devant leurs officiers acteurs du complot, et le désespoir d’Alexandre à l’annonce de la mort de son père, Pahlen va trouver l’héritier, « le saisit rudement par le bras et lui dit : “Assez d’enfantillages ! Allez régner, montrez-vous à la garde”. »
Le complot a réussi. L’héritier légitime monte sur le trône.
CHAPITRE TROISIÈME
Le siècle des empereurs
1 La réalité et les rêves d’Alexandre Ier
Il n’est pas d’État où le lexique politique soit autant en contradiction avec la réalité qu’en Russie.
Mikhaïl SPERANSKI.
Ouvert à toutes les séductions généreuses, tour à tour épris d’un vague libéralisme et d’un mysticisme autoritaire, Alexandre Ier sentit le malaise de son peuple et pendant des années rêva de le guérir.
Anatole LEROY-BEAULIEU.
Les contemporains sont unanimes : l’annonce de la mort de Paul Ier déclenche l’enthousiasme, la liesse. Poète le plus célèbre de son temps, Gavriil Derjavine écrit :
Le vent rauque du Nord a tu son hurlement,
L’œil terrible, effrayant, s’est clos…
Le poète-ministre sait pertinemment que cet « œil » ne s’est pas clos tout seul, qu’on l’a contraint à se fermer. Il oublie en outre qu’il avait salué l’avènement de l’année 1797 par une ode qui proclamait :
Oui, sous la conduite de Paul
Plus radieux nous serons, et plus florissants.
Derjavine, comme tout un chacun, en est sûr : un nouveau règne commence, qui ne saurait être pire que le précédent. Bien plus, le manifeste annonçant l’avènement du jeune empereur, affirme qu’il gouvernera « selon les lois et le cœur de Catherine ». Après le passage de Paul, la manière de Catherine semble le paradis.
Joseph de Maistre, qui fuit la Savoie occupée par l’armée française révolutionnaire et trouve refuge en Russie, non comme émigré mais comme émissaire du roi de Sardaigne, ennemi acharné du libéralisme et de la philosophie des Lumières, n’a pas complètement raison d’écrire, fielleux : « Si la fantaisie prenait à l’empereur de Russie de brûler Saint-Pétersbourg, nul ne lui dirait que pareille action présenterait quelques inconvénients, que même sous des climats aussi rigoureux il n’est point besoin d’un aussi grand feu ; non, tous se tairaient, à l’extrême rigueur les sujets assassineraient leur souverain (ce qui, on le sait, ne signifie aucunement qu’ils ne le révèrent point) et, là encore, nul ne soufflerait mot1. »
Incontestablement, Paul Ier pouvait, pour des raisons qu’il eût été le seul à comprendre, décider de brûler sa capitale. Mais il était des gens qui – plus volontiers entre eux – eussent condamné cet incendie. Secrètement – comme cela s’est produit –, ils auraient préparé son assassinat. La seule forme de limitation de l’absolutisme connue au XVIIIe siècle, la « strangulation », pour reprendre l’expression de Germaine de Staël, agissait et influait sur l’action du souverain.
Poète et philosophe, Alexis Khomiakov (1804-1860), l’un des théoriciens du mouvement slavophile, prédira, à la mort de Nicolas Ier, que son successeur, Alexandre II, sera un tsar réformateur. Car, estimera Khomiakov, « en Russie, les bons et les mauvais gouvernants alternent : Pierre III fut mauvais, Catherine II bonne, Paul Ier mauvais, Alexandre Ier bon, Nicolas Ier mauvais, Alexandre II bon2 ». Alexis Khomiakov verra juste, tout comme, un siècle plus tard, l’écrivain français Romain Gary qui découvrira qu’en Union soviétique alterneront dirigeants chauves et chevelus : après Lénine, Staline, puis Khrouchtchev, etc., jusqu’à la fin. Répliquant à l’enthousiasme de Mme de Staël qui estime qu’un empereur aussi remarquable vaut mieux qu’une Constitution, Alexandre Ier fait ce constat : « Je ne suis qu’un heureux hasard. »