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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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On assiste à un rapprochement avec la France. Pour Paul, l’ennemi numéro un est l’Angleterre. Ambassadeur anglais à Pétersbourg, lord Withword écrit à Londres, en mars 1800 : « … Nous devons être prêts à tout ce qui peut arriver. Mais il est un fait… que l’empereur a littéralement perdu la tête… Depuis son avènement, sa folie s’est peu à peu accentuée… L’empereur n’est guidé dans ses actes par aucune règle ni principe précis. Toutes ses actions sont le fruit de son caprice ou de sa fantaisie déréglée… » La dépêche de lord Withword est saisie et lue. On enjoint à l’ambassadeur anglais de quitter Pétersbourg.

La prise de Malte par les Anglais (qui l’enlèvent aux Français) accélère le processus de rapprochement entre Paul et Bonaparte. Simultanément, les sentiments anti-anglais de l’empereur se concrétisent. En octobre, les navires de commerce britanniques sont séquestrés dans les ports russes, tous les capitaines et les matelots (ils sont mille quarante-trois) sont placés en état d’arrestation et relégués (par groupes de dix) dans des villes de gouvernements et de districts. À la fin de décembre, Paul reçoit une lettre du premier consul de France, lui proposant une alliance. Paul accepte aussitôt (le 2 janvier 1801). Pour preuve de la sincérité de ses sentiments pro-français tout neufs, l’empereur chasse de Russie tous les émigrés, et parmi eux le futur Louis XVIII.

Accélérant les préparatifs de guerre contre l’Angleterre, Paul Ier ordonne à l’ataman de l’armée du Don d’« aller conquérir l’Inde ». Le 27 février 1801, les Cosaques partent en campagne. Ils sont censés porter un coup à l’Angleterre, là où elle ne l’attend pas. Contre la flotte anglaise doivent agir conjointement les flottes de Russie, de Suède, de Danemark et de la Prusse, qui ont scellé une alliance contre la « perfide Albion ».

Mais les jours de Paul sont comptés.

17 Le régicide

En Russie le gouvernement est un despotisme mitigé par la strangulation.

Mme de STAËL.

Le XVIIIe siècle s’achève en Russie le 11 mars 1801, par l’assassinat de l’empereur Paul Ier. Le même jour, le XIXe siècle commence par l’avènement de l’héritier légitime, Alexandre Ier. Il n’y a pas de crise dynastique, la loi de succession au trône, signée par le défunt souverain, fonctionne parfaitement.

En définissant le système de gouvernement en Russie par une formule qui devait entrer dans l’histoire, Mme de Staël a vu juste. Le mécontentement suscité par la politique « anti-nobles » de Paul croît de jour en jour. Nikolaï Karamzine note un « trait curieux pour l’observateur » : en « ce règne de l’horreur, les habitants de Russie… parlaient, et avec audace !… Un esprit de sincère fraternité dominait dans les capitales : le malheur commun rapprochait les cœurs et une magnanime exaspération devant les abus du pouvoir étouffait la voix de la prudence personnelle1 ». Le prince Adam Czartoryski reprend presque mot pour mot l’observation de Karamzine : « En 1797 déjà, avant mon départ de Pétersbourg, il était de bon ton parmi la jeunesse de la Cour de critiquer et de railler les actes de Paul, de composer des épigrammes à son sujet et, généralement, de se permettre des licences que l’on criait en outre à tous les échos. On confiait des secrets d’État à tout un chacun, jusques aux femmes et aux jeunes élégants, or nul ne lâchait par mégarde un seul mot, nul ne vendait la mèche2 ».

Paul a contre lui toute la société « des capitales », comme dit Karamzine, ou la « jeunesse de la Cour », pour reprendre l’expression de Czartoryski. Alexandre, l’héritier, devient, « en partie consciemment, en partie involontairement, le centre d’attraction des forces antipavloviennes3… ». Dans le cercle des « jeunes amis » qui se forme autour de lui, comprenant le prince Czartoryski, le comte Nikolaï Novossiltsev et le comte Paul Stroganov, on débat de divers projets visant à « faire au peuple le don de la liberté », à instaurer une Constitution.

Le chancelier Alexandre Bezborodko, autrefois secrétaire de Catherine, est l’auteur d’une note intitulée Des besoins de l’Empire de Russie. À la fin des années 1798-1799, la note est remise confidentiellement à Alexandre. On y trouve formulé le principe de l’absolutisme éclairé, de cet État autocratique réglementé cher à Catherine, mais rejeté par Paul. « Le plus petit affaiblissement de l’autocratie, lit-on dans la note, entraînerait la défection de nombreuses provinces, l’affaiblissement de l’État et d’innombrables malheurs pour le peuple. Mais le souverain autocrate, s’il est doté des qualités requises par sa dignité, doit sentir qu’un pouvoir illimité ne lui est pas donné pour qu’il gouverne selon son caprice… Ayant formulé sa loi, il doit être… le premier à l’observer et à s’y soumettre4. »

Il n’est aucun moyen d’écarter du pouvoir un souverain non « doté des qualités requises par sa dignité ». Sauf un. Alexis Orlov, frère de Grigori, grand favori de Catherine et héros de Tchesmé, s’étonne, dans une conversation avec Natalia Zagriajskaïa, très influente à la Cour, que « l’on supporte un tel monstre ». « Mais que faire ? » demande Zagriajskaïa. « On ne peut tout de même pas l’étrangler ? » « Et pourquoi pas, ma toute bonne ? » répond Alexis Orlov, visiblement effaré. La stupéfaction du comte Orlov n’est pas feinte : trente-six ans plus tôt, il a tué Pierre III.

La conversation d’Orlov et de Zagriajskaïa a lieu dans la troisième année du règne de Paul Ier. L’idée de lui retirer la couronne prend des formes de plus en plus concrètes. Vice-chancelier et l’un des responsables de la politique étrangère, le comte Nikita Panine élabore secrètement un projet de régence, justifié par le mal mental dont souffre l’empereur. Le rôle du régent reviendrait à l’héritier, le grand-duc Alexandre. Panine se réfère à deux cas analogues, parfaitement d’actualité : en Angleterre, durant la maladie de George III, le gouvernement est maintes fois confié au prince de Galles ; au Danemark, sous le règne de Christian VII, malade lui aussi, la régence est assurée, à compter de 1784, par le futur roi Frédéric VI.

Tous ceux qui connaissent Paul sont convaincus qu’il ne renoncera pas au trône. On songe, un temps, à obtenir l’accord du Sénat pour réaliser le plan de Panine. « Mais la plupart des sénateurs, rappelle le comte von der Pahlen, sont des nigauds sans âme ni inspiration5. » Il ne reste donc qu’une voie. Homme résolu et sans pitié, le comte von der Pahlen (1745-1826), originaire de Courlande mais ayant fait toute sa carrière dans l’armée russe, prend en main l’organisation du complot.

La conjuration de 1801, dont acteurs et témoins parleront abondamment, peut être considérée comme un modèle de coup de force. La prise du pouvoir par Catherine II était un putsch improvisé, qui avait réussi par hasard. La participation personnelle de la future impératrice et le comportement insensé de Pierre III avaient assuré le succès de l’opération. La prise du pouvoir par Alexandre Ier est soigneusement organisée et conçue grâce à Pahlen. Dans les deux cas, les exécutants sont les hommes de la garde. Dans les deux cas, le successeur est prêt ; avec cette nuance qu’Alexandre donne son accord mais ne participe pas personnellement à l’attaque du palais. En théorie, il est plus difficile de renverser Paul, parce qu’il règne depuis quatre ans, et non six mois comme son père, et que les soldats de la garde, à la différence des officiers, lui sont dévoués.

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