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Marina

Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:

Dans la Barcelone des années 1970, Oscar, quinze ans, a l'habitude de fuir le pensionnat où il est interne. Au cours de l'une de ses escapades, il fait la connaissance de Marina. Fascinée par l'énigme d'une tombe anonyme, Marina entraîne son jeune compagnon dans un cimetière oublié de tous. Qui est la femme venant s'y recueillir ? Et que signifie le papillon noir qui surplombe la pierre tombale ?
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— … Non. Rien.

Marina colla la dernière bande de sparadrap et m’observa en silence. Je crus qu’elle allait me dire quelque chose, mais elle se borna à se relever et à sortir de la salle de bains.

Je restai seul avec les bougies et un pantalon hors d’usage.

13

Il était minuit passé quand j’arrivai à l’internat et tous mes camarades étaient couchés, même si quelques rais de lumière filtraient des portes de leurs chambres en éclairant le couloir. Je me glissai sur la pointe des pieds jusqu’à la mienne. Je fermai la porte avec d’infinies précautions et jetai un œil au réveil sur la table de nuit. Presque une heure du matin. J’allumai et tirai de mon sac l’album de photographies que nous avions pris dans le jardin d’hiver.

Je l’ouvris et m’immergeai de nouveau dans la galerie de personnages qui le peuplaient. Une image montrait une main dont les doigts étaient unis par des membranes, comme ceux d’un amphibie. Près d’elle, une fillette vêtue de blanc avec de longues anglaises blondes offrait un sourire quasi démoniaque, des crocs canins pointant entre ses lèvres. Page après page, les cruels caprices de la nature défilèrent devant moi. Deux frères albinos dont la peau semblait sur le point de prendre feu sous le seul éclairage d’une bougie. Des siamois unis par le crâne, leurs visages se faisant face pour la vie. Le corps nu d’une femme dont la colonne vertébrale était aussi tordue qu’un cep de vigne… C’étaient surtout des enfants ou des jeunes gens. Beaucoup paraissaient plus jeunes que moi. Il n’y avait presque pas d’adultes ou de vieux. Je compris que, pour ces malheureux, l’espérance de vie était réduite au minimum.

Je me souvins des paroles de Marina : cet album ne nous appartenait pas et nous n’aurions jamais dû l’emporter. Maintenant que l’adrénaline s’était évaporée, cette idée prenait un sens nouveau. En l’examinant, je profanais une collection de souvenirs qui n’étaient, pas les miens. Je me rendais compte que ces images de tristesse et de malheur étaient, à leur manière, un album de famille. Je tournai les pages plusieurs fois de suite avec le sentiment qu’il devait y avoir entre elles un lien qui allait au-delà de l’espace et du temps. Finalement, je le fermai et le remis dans mon sac. J’éteignis, et l’image de Marina marchant sur la plage déserte me revint à l’esprit. Je la regardai s’éloigner sur le rivage jusqu’à ce que le sommeil fasse taire le murmure des vagues.

Pour une journée, la pluie se lassa de Barcelone et partit vers le nord. M’affranchissant de toute règle, je séchai la dernière classe de l’après-midi pour aller retrouver Marina. Les nuages s’étaient ouverts sur une toile de fond bleue. Les rues étaient semées de taches de soleil. Elle m’attendait dans le jardin, concentrée sur son cahier secret. Dès qu’elle me vit, elle s’empressa de le fermer. Je me demandai si elle était en train d’écrire sur moi ou sur ce que nous avions vécu dans le jardin d’hiver.

— Comment va ta jambe ? demanda-t-elle en tenant le cahier contre elle, les bras croisés dessus.

— Je survivrai. J’ai quelque chose à te montrer.

Je sortis l’album et m’assis à côté d’elle sur le bord de la fontaine. Je l’ouvris et en tournai les pages. Marina soupira en silence, perturbée par ces images.

— Tiens, c’est ici, dis-je en m’arrêtant sur une photographie vers la fin de l’album. Ce matin, en me levant, ça m’est venu tout d’un coup. D’abord, je n’avais rien remarqué, mais maintenant…

Marina observa la photographie. C’était une image en noir et blanc qui avait l’étonnante netteté que seuls possèdent d’habitude les anciens portraits exécutés en studio. On pouvait y voir un individu dont le crâne était brutalement déformé et que la faiblesse de sa colonne vertébrale maintenait difficilement debout. Il s’appuyait sur un homme jeune portant une blouse blanche, des lunettes rondes et une cravate assortie à sa moustache soigneusement taillée. Un médecin. Le docteur regardait l’objectif. Le patient avait mis une main devant ses yeux comme s’il avait honte de sa condition. Derrière eux, on distinguait le panneau d’une penderie et ce qui semblait être un cabinet médical. Dans un coin, une porte était entrouverte. Sur le seuil, observant timidement la scène, une très petite fille tenait une poupée. La photographie ressemblait plus à un document médical qu’à autre chose.

— Regarde bien, insistai-je.

— Je ne vois rien d’autre qu’un pauvre homme…

— Pas lui. Derrière.

— Il y a une fenêtre…

— Et qu’est-ce que tu vois par cette fenêtre ?

Marina fronça les sourcils.

— Tu le reconnais ? demandai-je en indiquant le dragon qui décorait l’immeuble faisant face à la pièce où la photographie avait été prise.

— Je l’ai déjà vu quelque part.

— C’est ce que j’ai pensé, moi aussi, confirmai-je. Ici, à Barcelone. Sur les Ramblas, en face du Théâtre du Liceo. J’ai vérifié une par une toutes les photographies de l’album, et c’est la seule qui ait été prise à Barcelone.

Je décollai l’image et la tendis à Marina. Au dos, en caractères presque effacés, on lisait :

Estudio Fotográfico Martorell-Borrás – 1951

Copia – Doctor Joan Shelley

Rambla de los Estudiantes 46-48, 1.o Barcelona

Marina me rendit la photographie en haussant les épaules.

— Il y a presque trente ans qu’elle a été prise, Óscar… Ça ne signifie rien…

— Ce matin, j’ai consulté l’annuaire du téléphone. Le dénommé Shelley y figure toujours, au 46-48 de la Rambla de los Estudiantes, premier étage. Je savais que ça me disait quelque chose. Et puis je me suis souvenu que Sentís avait mentionné que le docteur Shelley avait été le premier ami de Mihaïl Kolvenik à son arrivée à Barcelone…

Marina m’étudia.

— Et toi, pour fêter ce succès, tu ne t’es pas contenté de consulter l’annuaire…

Je le reconnus :

— J’ai appelé. C’est la fille du docteur Shelley qui m’a répondu, María. Je lui ai dit qu’il était de la plus haute importance pour nous d’avoir une conversation avec son père.

— Et elle t’a cru ?

— Au début, non. Mais quand j’ai mentionné le nom de Mihaïl Kolvenik, sa voix a changé. Son père a accepté de nous recevoir.

— Quand ?

Je consultai ma montre.

— Dans moins de trois quarts d’heure.

Nous prîmes le métro jusqu’à la place de Catalogne. Le soir venait quand nous sortîmes par l’escalier débouchant sur les Ramblas. Noël approchait et la ville était décorée de guirlandes lumineuses. Les lampes dessinaient des halos multicolores sur le Paseo. Des bandes de pigeons voletaient entre les kiosques de fleuristes et les cafés, les musiciens ambulants et les péripatéticiennes, les touristes et les autochtones, les policiers et les pickpockets, les citadins d’aujourd’hui et les fantômes des temps passés. Germán avait raison : une avenue comme celle-là, il n’y en avait aucune autre au monde.

La silhouette du Grand Théâtre du Liceo se dressa devant nous. C’était soir d’opéra et le diadème de lumières des marquises brillait de tous ses feux. De l’autre côté du Paseo, nous reconnûmes le dragon vert de la photographie au coin d’une façade, contemplant les passants. En le voyant, je me dis que l’histoire avait réservé les autels et les images pieuses à saint Georges, mais que le dragon, lui, avait hérité de la ville de Barcelone ad vitam æternam.

Ce qui avait été le cabinet médical du docteur Joan Shelley occupait le premier étage d’un vieil immeuble aux relents d’ancien temps et à l’éclairage funèbre. Nous traversâmes un vestibule caverneux qui conduisait à un somptueux escalier en spirale. Marche après marche, nous entendions se perdre l’écho de nos pas. J’observai que les heurtoirs des portes étaient forgés en forme de visages d’anges. La lumière tombait du haut de l’escalier par des vitraux dignes d’une cathédrale, faisant de cet immeuble le plus grand kaléidoscope du monde. Comme dans toutes les constructions de cette époque, le premier étage était en réalité le troisième. Nous passâmes l’entresol et l’étage dit principal pour arriver enfin devant la porte sur laquelle une vieille plaque en bronze annonçait : Dr Joan Shelley. Je jetai un coup d’œil à ma montre. Au moment où Marina sonna, il restait tout juste deux minutes avant l’heure de notre rendez-vous.

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