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L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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En se relevant, il aperçut sur une aumônière de fils et de perles, que Mme de Ruissec portait au bras gauche, un petit carré de papier imprimé. Il ne l’avait pas remarqué jusque-là. Il le saisit et l’approcha de la lanterne. Sa surprise fut grande de découvrir un billet pour une représentation de la Comédie-Italienne.

Il vérifia que l’aumônière était bien fermée. De fait, le cordon coulissant était coincé dans la main crispée, et rien n’aurait pu s’en échapper. Il le dégagea et, avec ce tremblement qui le prenait toujours lorsqu’il entrait par effraction dans l’intimité d’une victime, se mit à en inventorier le contenu. Il trouva un petit miroir d’argent, un morceau de velours amarante avec des épingles, une ampoule en verre filé contenant ce qui lui parut être du parfum et plus précisément de l’« Eau de la reine de Hongrie » (il se rappelait avoir décelé cette odeur sur le billet lui donnant rendez-vous dans l’église des Carmes), une petite bourse métallique contenant quelques louis, un chapelet et un petit livre de piété relié aux armes des Ruissec.

Cet inventaire le déçut ; rien qui ne fût habituel pour une femme de cet âge et de cette distinction. Il remit tout en place. Le billet de théâtre continuait à l’intriguer comme une incongruité. Ce billet ne pouvait se trouver par pur hasard dans la crypte d’un couvent, et, propre et intact, il n’avait pas non plus été apporté, collé à quelque soulier. Compte tenu de l’endroit où il l’avait découvert, il ne pouvait avoir été posé sur le corps qu’après sa chute.

Des pas se faisaient entendre. Nicolas rangea le billet dans son calepin. Le père Grégoire, remis de son émotion, surgit, la chandelle à la main, suivi de deux hommes et de deux porteurs de brancard dans lesquels Nicolas devina des exempts de police. L’un des hommes lui tendit la main ; il reconnut M. de Beurquigny, commissaire de police du quartier, dont les bureaux se trouvaient rue du Four. Il fut heureux d’avoir affaire à ce confrère amène et respecté. L’âge de Nicolas, sa rapide promotion, la rumeur persistante qui le présentait comme le protégé de M. de Sartine ne lui avaient pas valu que des amitiés dans la compagnie ; il ne pouvait pas mieux tomber que sur cet aîné bienveillant.

Le père Grégoire lui présenta l’autre inconnu, c’était le docteur Morand, de la rue du Vieux-Colombier, qui avait la pratique exclusive des Cannes et qui fut nommé avec un clin d’œil expressif et un haussement de sourcils encore plus éloquent.

— Monsieur, dit Nicolas, je crains que votre aide ne soit inutile, la victime est décédée. En revanche, je serais heureux d’avoir votre avis sur les causes de cette mort.

Le médecin se pencha sur le cadavre et refit à peu près les examens auxquels Nicolas avait déjà procédé. Il prêta l’oreille en faisant pivoter le crâne, observa le cou de la comtesse après avoir ôté la perruque ; enfin, il considéra le puits des morts.

— Avant que je ne me prononce, fit-il, pourrions-nous remonter dans la chapelle ?

— Je vous accompagne, dit Nicolas.

Il ajouta à voix basse :

— Moi aussi je souhaitais voir s’il y a des traces là-haut.

Le docteur Morand hocha la tête.

— Je vois, monsieur le commissaire, que vous n’avez pas perdu votre temps.

Ils remontèrent en silence dans l’église. Le puits des morts et son rebord ne leur apprirent rien. Morand réfléchit longuement.

— Je ne vous cacherai pas ma perplexité, dit-il enfin : tout laisse supposer, à s’en tenir à l’apparence des choses, que cette dame est morte d’une chute dans ce puits.

— Vous avez dit : en apparence ?

— En effet, et j’irai rapidement au fait car je vous soupçonne d’avoir déjà tout compris. Si la comtesse avait buté sur le rebord du puits, il était difficile qu’elle tombât. Et si elle l’avait fait, elle se serait heurté la nuque au passage. Vous pourriez m’opposer que la perruque a pu faire bourrelet, mais pour le coup elle eût été dérangée. Or, vous avez constaté qu’elle est en place et que, de plus, la victime est sur le dos. Je constate entre le crâne et le reste du corps une mobilité contre nature et une crépitation lorsque la tête est manipulée. Un peu de sang aux lèvres, trace d’un épanchement interne d’une blessure qui n’a pas trouvé d’issue. Ainsi, je déduis et soutiens que la victime a été attaquée, qu’on lui a brisé la nuque et que le corps a été jeté dans le puits des morts.

Il s’approcha de Nicolas, se plaça derrière lui, et disposa son bras droit pour lui envelopper la poitrine de telle sorte que sa main porte sur l’épaule gauche, et de la main gauche saisit la tête de Nicolas et la tourna vers la gauche.

— Voilà comment on a procédé. Je force un peu et je vous brise les vertèbres, et pourtant vous êtes un vigoureux jeune homme ; la comtesse était une vieille femme…

Une pensée traversa Nicolas, mais il se retint de l’exprimer. Le docteur respecta sa méditation. Il fallait se décider sans délai. Le choix était décisif, et lui seul pouvait en assumer la responsabilité : Bourdeau n’était pas là, dont le conseil aurait été utile.

Cette fois encore, il s’agissait d’un crime. Quelqu’un avait tout fait pour empêcher la comtesse de lui parler. Il éprouva comme une tristesse de ne pas avoir pris des dispositions plus efficaces pour éviter le drame. Pourtant, il pressentait que rien n’aurait pu être évité : eût-il paru dans l’église le premier, c’est Mme de Ruissec qui n’y serait sans doute pas parvenue. Le moment était à l’action, pas au remords, celui-là reviendrait dans les nuits sans sommeil. L’essentiel était d’agir vite.

Son devoir imposait de déférer la cause à un magistrat, de faire dresser un procès-verbal et d’auditionner les témoins. Son esprit échauffé se remémorait les termes des ordonnances royales de 1734 et de 1743. La publicité du crime entraînerait l’ouverture du corps à la Basse-Geôle. Il mesurait le risque, vu l’impéritie manifeste des médecins attachés au Châtelet. De surcroît, cette nouvelle affaire se croisant avec le crime de Grenelle, tout pouvait être mélangé au grand risque de n’y plus rien comprendre. « Après tout, conclut-il, je suis préposé aux enquêtes extraordinaires. » Il suffisait de convaincre le docteur Morand et le commissaire de faire passer provisoirement ce crime pour un malheureux accident. Ainsi, peut-être, parviendrait-on à ne pas donner l’éveil à l’assassin.

Nicolas entraîna le docteur Morand dans la crypte. Les moines étaient en prière autour du corps. Il fit signe au commissaire Beurquigny de venir le rejoindre.

— Mon cher confrère, je serai franc. Les constatations du médecin recoupent les miennes. La victime n’est pas tombée par accident, elle a été précipitée dans le puits après avoir eu la nuque rompue de main d’homme. J’avais rendez-vous avec elle dans le cadre d’une autre affaire criminelle, qui touche les intérêts d’une famille proche du trône. La publication du meurtre peut faire échouer la recherche sur le premier crime. Je ne vous demande pas d’abandonner cette affaire, mais d’en différer l’éclat. Pour le bien de la justice, il faut que l’on continue à croire à l’accident. Je vous signerai toutes les décharges que vous voudrez et M. de Sartine en sera dûment informé dès ce soir. Puis-je compter sur vous ?

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