L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
M. de Beurquigny lui tendit la main en souriant.
— Monsieur, je suis votre serviteur et votre parole me suffit. J’entends votre souci. Je ferai tout pour que soit accréditée cette version provisoire, c’est sans dire, et je vous fais confiance sur ce point. En outre, vous ignorez peut-être les conséquences de la perpétration d’un meurtre dans une église ?
— Je l’ignore en effet.
— Le lieu cesse d’être consacré et la messe y est interdite. Considérez le scandale.
— Mon cher confrère, je suis sensible à votre compréhension et ce dernier argument me conforte dans ma décision.
— Songez que je suis entré dans notre compagnie en 1737, et que j’ai longtemps eu comme adjoint un inspecteur que vous connaissez bien.
— Bourdeau ?
— Lui-même. Il m’a tant parlé de vous et avec une telle chaleur, lui qui est si méfiant, que je crois vous connaître assez bien.
Décidément, Bourdeau était toujours utile…
— Et M. Morand ?
— J’en fais mon affaire, c’est un ami.
— Je tiens d’ailleurs à ce qu’il dresse procès-verbal que nous signerons tous les trois et que vous conserverez par-devers vous jusqu’à plus ample informé. Encore une chose, mais j’ai le sentiment d’abuser : pouvez-vous faire porter le corps de la comtesse à son hôtel, plaine de Grenelle, et vous y rendre vous-même ? J’ai quelque raison pour ne pas me montrer. Elle se confessait aux Carmes, donc point de questions ni d’explications : un funeste accident…
Confiant dans la parole des deux magistrats, le médecin accepta de se taire ; il rédigea et signa le document demandé. Le corps fut relevé et conduit sous bonne escorte à Grenelle. Nicolas alla retrouver le père Grégoire dans son officine. Encore sous le coup du drame, il se réconfortait de quelques verres de liqueur de mélisse, spécialité de sa maison. Il lui confirma la thèse de l’accident. Le religieux se lamenta, jamais pareille chose n’était survenue. Le puits était ouvert en prévision des funérailles prochaines d’un de leurs frères.
— Mon père, existe-t-il d’autres entrées du couvent que la porte de Vaugirard ?
— Notre clôture est percée de trous, mon pauvre Nicolas ! Outre l’entrée principale, il existe des portes ouvrant sur nos dépendances, jardins, vergers et potagers. Il y a en outre plusieurs issues, donnant sur la rue Cassette, et enfin nous avons une porte commune avec les bénédictines du Saint-Sacrement. Sans compter celle qui rejoint les tenures de Notre-Dame-de-la-Consolation. Depuis cette dernière, tu peux aisément gagner la rue du Cherche-Midi. Notre maison est ouverte aux quatre vents, et d’ailleurs qu’aurions-nous à protéger d’autre que la vertu de nos novices… pour qui cette situation demeure une tentation. Mais pourquoi cette question ?
Nicolas ne répondait pas, il réfléchissait.
— Qui confessait Mme de Ruissec ?
— Le prieur. C’est notre défunt.
Nicolas n’insista pas et laissa son vieil ami pensif devant ses cornues. Il lui restait à examiner ce que Rabouine, sa mouche, avait pu observer de l’extérieur du couvent. La jument récupérée, qui manifesta son impatience par des ébrouements et des hennissements, il prit la rue de Vaugirard et se mit à imiter le merle, signal convenu, pour faire sortir l’homme de sa cachette. Une porte cochère s’entrouvrit en grinçant face à l’entrée du couvent. Rabouine en sortit, enveloppé dans une cape informe. Les petits yeux gris brillaient d’amitié dans un visage en lame de couteau. Il se serait jeté au feu pour Nicolas. Il demeura dans l’ombre tandis que son chef, les rênes passées dans son bras, s’approchait puis s’arrêtait, feignant de resserrer la sous-ventrière. La jument les séparait et dissimulait Rabouine.
— Au rapport, dit Nicolas.
— Je suis arrivé à trois heures. À la demie, je vous ai vu entrer. Quelques minutes avant quatre heures…
— Tu es sûr ? Les cloches n’ont pas sonné.
Nicolas entendit la sonnerie discrète d’une montre à répétition. Il sourit.
— À quatre heures moins cinq, donc, une voiture est arrivée et une femme âgée en est descendue et a gagné l’église.
— Le cocher ?
— N’a pas bougé de son siège.
— Ensuite ?
— La rue est demeurée déserte jusqu’au moment où un moine affolé s’est précipité au-dehors pour revenir avec deux hommes habillés en noir.
— Merci, Rabouine, tu peux lever la guette.
Il prit une pièce d’argent dans la poche de son habit et la jeta par-dessus la selle. Elle fut saisie au vol, car il ne l’entendit pas tomber.
Nicolas partit au grand trot. Il devait voir au plus vite M. de Sartine et lui rendre compte des événements pour justifier devant lui sa grave décision. Le principal motif de cette entorse aux règles était son souci d’éviter toute provocation vis-à-vis du comte de Ruissec et de ses protecteurs. Il n’oubliait pas non plus que la comtesse était dame d’honneur de Madame Adélaïde. Tout scandale ne pouvait qu’éclabousser le trône, et cela sous le regard de l’ennemi en ce temps de guerre. Plus il réfléchissait, plus il était convaincu du bien-fondé de sa démarche et certain de l’approbation de son chef.
Rue Neuve-Saint-Augustin, Sartine n’était pas là. Un commis confia à Nicolas que le lieutenant général de police avait été appelé à Versailles par M. de Saint-Florentin, le ministre de la Maison du roi. Il conduisit sa monture aux écuries en recommandant au palefrenier de lui octroyer un double picotin, puis s’enfonça dans la nuit tombante pour gagner le Châtelet.
La masse informe de la vieille prison faiblement éclairée se perdait dans l’obscurité et, déjà, la statue de la Vierge au-dessus du portail, tout érodée et noircie par les vapeurs et intempéries de la ville, se perdait dans l’ombre. Après avoir échangé quelques mots avec le père Marie, il rejoignit le bureau de permanence pour consulter les derniers rapports et écrire un billet à M. de Sartine relatant le détail des événements survenus aux Carmes. Après l’avoir raturé et recopié plusieurs fois, il le scella aux armes des Ranreuil, seule entorse qu’il autorisait à sa modestie, et le confia au vieil huissier en lui recommandant de le faire porter au plus vite ; il y avait toujours un gamin de confiance qui tramait sous la voûte dans l’attente de quelque course mercenaire.
Le tricorne abaissé sur les yeux, Nicolas s’accorda une pause et s’endormit. Bourdeau, qui venait le chercher pour leur rendez-vous avec Sanson, le trouva assoupi et hésita à l’éveiller. Le jeune homme sursauta en découvrant le visage de l’inspecteur.
— Nicolas, vous êtes comme les chats, vous ne dormez que d’un œil !
— Hé ! cela peut parfois nous sauver la vie, mon ami. Mais pour le coup, je dormais comme un sourd !
Il lui conta par le menu les derniers événements. L’inspecteur avait le visage crispé par la réflexion.
— Voilà un billet de comédie bien incongru et j’en déduis, vous connaissant…
— Que j’irai demain faire un tour à la Comédie-Italienne, les cryptes de nos couvents ne produisant pas spontanément du papier de ce genre.