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L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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— Les yeux clairs et hardis, la mine haute, le teint vermeil. Les humeurs sont en place. J’ai appris ton élévation. Te souviens-tu que je l’avais prophétisée ? Je pressentais que M. de Sartine inclinerait le cours de ta vie. J’en ai souvent remercié le Seigneur.

Ils se perdirent dans les souvenirs d’un passé encore proche. Nicolas expliqua au père Grégoire les raisons de sa venue au couvent et apprit de son ami que la comtesse de Ruissec y avait ses habitudes et se confessait à l’un des pères carmes. Le temps passait et, tout au plaisir de leurs retrouvailles, Nicolas attendait les quatre coups au clocher de l’église. Il lui parut bientôt que ceux-ci tardaient. Ayant consulté sa montre, il bondit ; les cloches étaient en retard de plusieurs minutes. Le père Grégoire l’informa qu’elles ne sonnaient plus les heures afin d’épargner le repos d’un de leurs frères à l’agonie.

Le jeune homme arriva dans l’église, essoufflé par sa course. Elle était vide. Il respira, il était encore en avance. L’odeur d’encens, de cierges éteints et celle, plus insidieuse, de décomposition le saisirent. Il examina les quatre chapelles latérales : elles étaient également vides. Il admira, dans la croisée, la belle statue de la Vierge en marbre blanc dont le père Grégoire lui avait si souvent répété qu’elle avait été sculptée sur un modèle du Bernin. Au-dessus de lui, il reconnut la peinture du dôme où le prophète Élie est représenté enlevé au ciel sur un char de feu. Devant l’autel, le puits par lequel on descendait les corps des moines défunts était ouvert. Nicolas le connaissait bien, c’était par là qu’on jetait aussi l’eau bénite dans la crypte.

Nicolas perdait à nouveau le souffle ; l’encens lui procurait souvent ce malaise. Il s’assit sur un prie-Dieu et tenta de maîtriser sa sensation d’étouffement. Soudain, un cri suivi de pas précipités l’alertèrent. Ils résonnaient dans l’édifice, sans qu’on puisse déterminer leur provenance. Ils s’apaisèrent bientôt, pour laisser la place à un silence si profond qu’il entendit distinctement le grésillement des cierges et chaque craquement des boiseries. De nouveaux cris se firent entendre ; le père Grégoire surgit, le visage empourpré, suivi de trois moines. Il prononçait des mots sans suite.

— Il s’est passé… Oh ! mon Dieu, Nicolas, une chose terrible…

— Calmez-vous et dites-moi les faits par leur commencement.

— Lorsque vous m’avez quitté… On est venu m’annoncer la mort de notre prieur. En l’absence du père abbé, c’est moi qui prends les dispositions. J’ai demandé que l’on prépare la crypte pour les funérailles. Là, là…

— Là, quoi ?

— Le frère Anselme est descendu et a découvert… Il a trouvé…

— Mais quoi ?

— Le corps de la comtesse de Ruissec. Elle est tombée dans le puits des morts.

IV

OUVERTURES

Autour des corps qu’une mort avancée

Par violence a privés du beau jour

Les ombres vont, et font maint et maint tour.

Philippe Desportes

Nicolas eut l’impression qu’un abîme s’ouvrait devant lui ; l’angoisse le submergea. Quelle serait la réaction de Sartine à cette nouvelle ? Oui, assurément les morts se ramassaient à tous les coins de rue, dès qu’il touchait à une affaire. Il se reprit très vite, prêt à répondre, en mécanique intelligente, à tout ce que la situation imposait.

D’abord, rassurer le père Grégoire, que l’émotion étouffait et dont le teint cramoisi l’inquiétait. Ensuite, envisager toutes les hypothèses sans rien précipiter, après avoir bien examiné les circonstances du drame. Et d’abord, il convenait de vérifier si Mme de Ruissec était morte. Dans le cas contraire, il fallait calmer la panique des moines et prendre les dispositions nécessaires pour lui porter secours.

Il secoua le frère Anselme qui, hébété, se signait machinalement, et lui intima de le conduire dans la crypte. Ils durent sortir de l’église, emprunter une entrée latérale et un petit escalier. Une lanterne sourde abandonnée sur le sol leur servit d’éclairage. Nicolas eut tout d’abord du mal à s’y reconnaître, puis, une fois habitué à l’obscurité, il se vit entouré de bières accumulées les unes sur les autres. L’air était raréfié et la flamme de lampe se consumait avec des hoquets qui lui firent craindre de se retrouver dans l’obscurité au milieu du sépulcre. Le frère Anselme éprouvait sans doute les mêmes impressions, et la lanterne tremblait de plus en plus dans sa main. Sa lueur projetait des ombres mouvantes sur les parois de pierre ou révélait, au fond de réduits, les crânes rangés des morts plus anciens.

Après deux ou trois détours, ce qui les environnait disparut dans l’ombre. Le regard était désormais absorbé par un flot de lumière tombant à la verticale du puits des morts. Sur la dalle de marbre où étaient habituellement déposés les défunts gisait, disloqué comme une poupée de chiffon, un corps sans vie apparente. Nicolas s’approcha et pria le frère d’éclairer la scène, ce qu’il fit avec force tremblements. Agacé, le jeune homme se saisit de la lanterne, la posa près du corps et demanda au frère d’aller chercher du secours, un brancard et un médecin.

Resté seul, il considéra avec attention le corps et ses alentours. Vêtue d’une robe de satin noire — tenue de deuil pour son fils ou volonté de passer inaperçue — la comtesse de Ruissec semblait comme cassée, sur le dos, les deux bras ouverts ; la tête, dissimulée par des voiles noirs maintenus par un gros peigne de jais, faisait un angle étrange et horrible avec le reste du corps. Le doute n’était pas permis.

Nicolas s’agenouilla et souleva délicatement le voile. Le visage de la vieille femme apparut tourné de manière anormale vers la gauche ; il était blême, avec un peu de sang aux lèvres, et les yeux ouverts. Il posa sa main à la base du cou, aucune pulsation n’était sensible. Il sortit un petit miroir de poche qu’il plaça devant la bouche ; il demeura vierge de toute vapeur. Nicolas, avec douceur et respect, ferma les yeux de la vieille dame. Il frémit : la peau était encore tiède. Il palpa le corps sans le bouger. Il n’y avait trace d’aucune autre blessure que cette rupture évidente de la nuque.

Il se releva et récapitula ses constatations, qu’il prit le soin de noter sur son petit calepin. La comtesse paraissait être tombée du puits des morts. Celui-ci était donc ouvert. Pourquoi ? Était-ce l’habitude ?

Au vu de la disposition du puits, il y avait deux possibilités : soit Mme de Ruissec, dans la semi-pénombre du sanctuaire et sans doute distraite par la perspective de son rendez-vous, n’avait pas vu le trou béant et avait chu par accident. Mais alors, songea Nicolas, les deux ou trois toises de profondeur auraient dû occasionner des fractures aux jambes ou une plaie au visage, compte tenu du léger rebord du puits et du fait que la tête entraîne le corps. Celui-ci, de plus, aurait : dû se trouver sur le ventre. Or, Mme de Ruissec était sur le dos, jambes intactes. Soit elle était tombée en arrière, mais pour cela elle devait se trouver entre le puits des morts et le chœur, ou en train d’admirer le tableau de la présentation du Christ au Temple. Dans ce cas, la position du corps s’expliquait. Il restait que la circonférence du puits et son rebord auraient dû accrocher le corps, et notamment la tête. Il vérifia sous la nuque : aucune blessure n’apparaissait.

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