L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
Nicolas s’inclina.
— Point du tout, monsieur. Procédez, vous constaterez vous-même que le corps est, si j’ose dire, intact.
Les hommes posèrent le brancard portant la bière sur le sol. Ils ôtèrent le couvercle, écartèrent les pans du suaire qui avait été préparé à l’intérieur puis, avec une visible répugnance, l’apparence du corps ayant à nouveau jeté l’effroi, ils le soulevèrent avec peine. Nicolas entendit le porteur le plus proche de lui jurer et marmonner sourdement : « Il bouffait des cailloux, le bougre ! »
— Monsieur, reprit Nicolas, auriez-vous l’obligeance de m’indiquer ce qui a conduit à cette décision ?
— Rien ne s’y oppose, monsieur. M. le duc de Biron, colonel des gardes françaises, saisi par la famille, est intervenu auprès du ministre lui-même. Nous sommes de la même maison ; je puis vous confier que M. de Ruissec a apporté des éléments nouveaux. Il s’agissait, au bout du compte, d’un accident lors du nettoyage d’une arme. Chacun peut se tromper.
Nicolas se maîtrisa. Bourdeau, inquiet, le regardait, prêt à le retenir. Le jeune homme avait éprouvé l’envie de prendre le magistrat par le bras et de lui plonger la tête dans le cercueil afin de lui faire entendre, dans un horrible tête-à-tête, la vérité. Le cortège se reforma et, après de nouveaux saluts, il disparut et sa rumeur se dissipa dans le lointain. La voix grave de Semacgus rompit le silence.
— Le devoir des juges est de rendre la justice ; leur métier, de la différer. Quelques-uns savent leur devoir et font leur métier !
Nicolas se taisant, ce fut Bourdeau qui répondit :
— S’il se fût agi d’un bourgeois, on aurait diligenté, et la loi eût été respectée. Il faudra bien qu’un jour la justice soit la même pour tous, grands ou petits.
— Mes amis, dit Nicolas, je suis désolé, mais le nécessaire avait été fait grâce à vous et je sais ce que je voulais savoir.
— Vous n’allez pas continuer cette enquête ? dit Semacgus. Vous vous jetteriez dans la gueule du loup.
— Je sais, je ne fais pas mon métier, je m’opiniâtre ! Je n’ai reçu aucune nouvelle instruction de M. de Sartine, et ce n’est pas cette mascarade qui me déviera de mon chemin. Je découvrirai le coupable de ce crime odieux.
— Alors, à la grâce de Dieu ! Et vous, ami Bourdeau, je vous le confie. Veillez sur lui.
Ils remontèrent jusqu’à la voûte d’entrée. Semacgus proposa vaguement d’aller prendre quelque réconfortante mangeaille autour d’une bouteille. Le premier, Sanson pria qu’on l’excusât et salua ses amis avant de se perdre dans la nuit. Nicolas s’inquiéta pour le docteur, qui devait regagner sa maison de Vaugirard. Il risquait de ne pouvoir franchir le contrôle du guet. Mais il comprit vite que le fringant chirurgien n’y songeait pas, et devait avoir quelque bonne fortune en ville. Le docteur lui souhaita le bonsoir en l’engageant à être prudent. Lui aussi disparut dans l’ombre, seul et pressé.
Nicolas resta un long moment à parler avec Bourdeau. Il lui confirma qu’il conduirait son enquête jusqu’à son terme, à moins d’une instruction formelle du lieutenant général de police d’avoir à renoncer. Jusque-là, il estimait conserver carte blanche dans cette affaire, et il ne dévierait pas de sa route, dût-il tirer quelques bords pour y parvenir. Comme un navire qui a pris son erre, il était lancé et rien ne l’arrêterait.
L’inspecteur, qui n’avait rien à objecter, observa que si le meurtre du vicomte était désormais avéré, cette certitude élargissait d’autant plus le champ des interrogations que les motifs d’un crime aussi exorbitant étaient toujours aussi obscurs, et enfin que le mystère du corps rapporté dans une chambre close demeurait inexpliqué. À quoi s’ajoutait désormais la mort de la comtesse.
Pour Nicolas, lorsqu’un nœud compliqué se présentait, et à moins d’être Alexandre, la solution consistait à saisir le fil le plus lâche pour commencer à démêler l’ensemble. C’est ainsi qu’ils procéderaient. Pour sa part, il irait à la pêche à la Comédie-Italienne. Il le ferait le nez au vent, sans en avoir l’air, et sous le premier prétexte venu. Après tout, le lieutenant général de police avait les théâtres dans son domaine de compétence. Il fouinerait et ferait parler. Ce billet de comédie n’était pas venu par l’effet du seul hasard sur le corps de la comtesse de Ruissec. Cette femme âgée et dévote, de la Maison de la fille aînée du roi, pouvait accompagner sur ordre une princesse à l’Opéra, mais elle ne s’abaissait pas aux saynètes des Italiens.
Enfin, Nicolas informa Bourdeau de ses soupçons sur le lieu d’immersion du corps du vicomte. Il fallait retrouver le cocher en fuite du ministre de Bavière. Et, brochant sur le tout, il éviterait de rencontrer Sartine, le service de renseignements de son chef étant suffisamment au point pour le retrouver si le besoin s’en faisait sentir : ce serait autant de temps gagné sur une éventuelle suspension de l’enquête en cours.
Quant à Bourdeau, il était chargé d’une mission particulièrement délicate à l’hôtel de Ruissec. Il s’y rendrait à nouveau et se présenterait benoîtement sous le prétexte de lever les scellés sur l’appartement du vicomte. Nicolas était sûr que la chose avait déjà dû être effectuée d’autorité, mais ce n’était qu’un moyen de pénétrer dans la place. Il faisait confiance à l’inspecteur pour se livrer à une perquisition discrète. Il avait suffisamment de métier et d’astuce pour parer au coup par coup aux difficultés et aux objections qu’on ne manquerait pas de lui opposer. Nicolas aimerait qu’il lui dressât une liste complète des livres de la bibliothèque du vicomte.
Il proposa à Bourdeau de l’escorter jusqu’à son domicile. Celui-ci déclina en lui recommandant d’aller de suite prendre un repos mérité. Il ne mêlait jamais son activité de policier et son existence familiale. Et pourtant, Nicolas se rappelait qu’un jour qu’il était à la rue, Bourdeau n’avait pas hésité à lui proposer de venir s’installer chez lui. Ils se séparèrent. Chacun parlait avec sa solitude, songea Nicolas ; c’était, en ce monde, le bien le mieux partagé. Chacun en éprouvait les atteintes et les chagrins. Pour Sanson, c’était l’horreur de son office, pour Semacgus son goût effréné du plaisir, pour Bourdeau la blessure jamais refermée de la mort injuste d’un père. Quant à lui, il ne souhaitait pas trop s’interroger.
Ces réflexions douces-amères l’occupèrent jusqu’à la rue Montmartre. À l’hôtel de Noblecourt, tout le monde semblait dormir, y compris Cyrus. Catherine seule veillait et préparait un pâté de lapin. Elle voulut qu’il soupât, mais les événements de la soirée l’avaient contrarié et il n’avait pas d’appétit. Il écouta un moment la cuisinière lui recommander de ne jamais user du couteau pour couper un lapin. Il convenait d’inciser la chair jusqu’à l’os et de la rompre par une torsion, de manière à éviter les esquilles si dangereuses. Elle illustra son propos en séparant la tête du corps.