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L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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— Et en seconde ? dit Nicolas.

— En seconde, un de mes plats de derrière le fourneau : des hâtereaux de foie de porc. Je suis bonne fille et vais tout vous dire : je hache un foie avec la tierce partie de lard, Unes herbes, clou pilé, poivre, muscade, ail et trois jaunes d’œufs. Je fais des boulettes que j’enveloppe étroitement dans de la crépine. Je les fais cuire dans une tourtière avec un peu de lard fondu et une jetée de vin blanc. Avec de la moutarde, c’est à s’en lécher les doigts.

Les deux amis applaudirent et la matrone disparut. Ils pouvaient parler à leur aise.

— Votre visite à Grenelle a-t-elle apporté du nouveau à notre affaire ? demanda Nicolas.

L’inspecteur fit une moue dubitative.

— J’y fus fort mal reçu par le maître de maison, toujours aussi outrecuidant, réplique fidèle du portrait que vous m’en aviez tiré. N’eût été l’aide de Picard, j’aurais été bien en peine d’obtenir quoi que ce soit. Pour la clef, les choses sont peu claires. Il y a bien eu un double qui aurait été perdu au moment des travaux qui ont suivi le rachat de l’hôtel. De ce côté-là, nulle certitude.

— D’autres constatations ?

— Pas précisément. J’ai refait le tour général de l’appartement du vicomte. Il est impossible d’y rentrer ou d’en sortir autrement que par les issues normales, la porte ou les fenêtres. J’ai même vérifié le conduit de la cheminée, au plus grand péril de ma tenue.

Il se frotta le devant du pourpoint où subsistaient encore quelques traces noirâtres.

— En revanche, j’ai été frappé par les titres des livres contenus dans le réduit bibliothèque. Curieux mélange, pour un jeune homme, que celui de la dévotion et de la théologie.

— Ainsi, la chose vous a également frappé ? Il faudra examiner cela.

— Et quant au cabinet de toilette…

Bourdeau laissa sa phrase en suspens d’un air entendu.

La mère Morel réapparut avec une soupière fumante. Ils se jetèrent sur son contenu et, pendant un long moment, ne pensèrent plus à autre chose.

— Vraiment, fit Bourdeau, il manque à ce mangement quelque savoureux flacon ! Le cidre a bien piètre allure sur d’aussi goûteux morceaux.

— Notre hôtesse n’a pas le droit d’en servir. Déjà en butte à la méfiance des charcutiers, elle ne veut pas se mettre à dos les marchands de vin. Elle m’a confié qu’ils lui envoyaient des espions pour vérifier si les règles étaient respectées dans son échoppe.

— M’est avis, dit Bourdeau, qu’elle réserve à certains des pichets de vin franc.

— Pas pour nous. Elle estime nous tenir par la gueule sur la question…

— Je connais votre raffolement pour sa fricassée de pieds de porc. Et la loi de violer la loi…

— C’est sans doute ma fonction qui lui en impose, et sur le chapitre du vin, elle n’ose.

Bourdeau soupira. Son visage, tout empreint d’une bonace à laquelle certains se laissaient prendre, offrait l’image d’un homme heureux. Il appréciait ses agapes en tête à tête avec Nicolas.

— Revenons à notre affaire, Nicolas. Que pensez-vous trouver à l’église des Carmes ?

— Tout laisse à penser que le message émane de la comtesse de Ruissec. L’écriture est féminine et de bonne tenue. Qui d’autre ?

— Lorsque j’ai quitté Grenelle, le comte demandait son équipage pour Versailles.

La mère Morel apportait un grand plat de terre cuite où grésillaient les hâtereaux dans leur crépine dorée par la cuisson.

— Alors, mes gamins, qu’en dites-vous ? Et voilà la moutarde !

— Nous disons que c’est bel et bon comme toujours, et mon ami Bourdeau ajoutait il y a un instant que tout cela mériterait d’être arrosé…

L’hôtesse mit un doigt sur les lèvres.

— Il ferait beau voir que j’en risque pour un pichet qui appéterait le matou à l’affût ! Non que je vous crois capable de me chercher noise, mais il y a toujours quelque malfaisant qui traîne ses basques ici et qui serait trop content de me prendre en défaut, à la grande joie de qui vous savez.

Elle jeta un regard terrible autour d’elle et se retira.

— Vous aviez raison, Bourdeau, elle n’a pas mordu à l’hameçon… Que disions-nous ? Ah ! oui, Versailles… Cela ne présage rien de bon. Notre homme va aux nouvelles et se plaindre à ses protecteurs.

— Hélas oui, c’est un homme qui a bouche à Cour !

Ils demeurèrent un instant silencieux.

— Vous demeurez persuadé qu’il s’agit d’un meurtre ? demanda enfin Bourdeau.

— Oui, c’est ma conviction. Je n’entrerai pas dans les détails qui la fondent ; j’attendrai les conclusions de Sanson. Une fois que nous serons sûrs, nous aurons marqué un point sur le meurtrier, et gagné du temps sur ceux qui voudraient s’opposer au cours de la justice. Tout restera à faire ; le pourquoi, le qui, le comment…

Les boulettes de porc fondaient sous la langue ; les assiettes furent nettoyées à grands coups de croûtons. Bourdeau, repu, alluma sa pipe.

— L’ouverture est prévue vers neuf heures ce soir. N’oubliez pas votre tabac à priser…

Nicolas sourit ; c’était une vieille plaisanterie entre eux. Pour les ouvertures des corps à la Basse-Geôle, l’inspecteur avait conseillé à Nicolas d’user et d’abuser du tabac.

À trois heures, ils se séparèrent. Nicolas choisit de rejoindre au pas le couvent des Carmes. Dès son arrivée dans la capitale, il était tombé amoureux de la ville et appréciait plus que tout la déambulation rêveuse dans Paris. Sa connaissance des quartiers louchait aux détails de ceux-ci et avait étonné Sartine en plusieurs occasions. Cela le servait beaucoup dans ses fonctions. La carte de la grande cité était inscrite dans sa tête. Il pouvait dans la minute s’y transporter en imagination et y retrouver le moindre cul-de-sac. Par la rue du Four et celle du Vieux-Colombier, il rattrapa la rue Cassette, passa devant le couvent des Bénédictines du Saint-Sacrement et gagna la rue de Vaugirard, sur laquelle donnait la porte principale des Cannes. Les pas de son cheval résonnaient dans la rue déserte. Il s’arrêta, ému du spectacle d’un lieu qui avait vu ses premiers jours à Paris. C’est de là qu’un matin, il était parti pour être reçu au Châtelet par le lieutenant général de police.

Rabouine était bien toujours la mouche la plus discrète de son équipe. Pas la moindre trace de sa présence ; où diable pouvait-il se cacher ? Il était là, pourtant, qui l’observait ; Nicolas sentait son regard sur lui. Il disposait du temps nécessaire pour aller saluer le père Grégoire, son vieil ami. Après avoir attaché sa jument, il remit ses pas dans les couloirs familiers du couvent, traversa une cour et entra dans l’apothicairerie submergée par l’odeur des simples. Un moine âgé, besicles sur le nez, pesait des herbes sur une balance. Nicolas retrouva les senteurs fortes qui, naguère, l’avaient abruti. Il toussa, le religieux se retourna.

— Qui ose me déranger, j’avais bien spécifié…

— Un ancien apprenti, Breton de basse Bretagne.

— Nicolas !

Il serra le jeune homme dans ses bras puis l’éloigna pour le considérer.

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