L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
— C’est vous qui conduisez ce carrosse ?
— Mon Dieu non, monsieur. Je le voulions bien, mais pour l’heure c’est derrière la caisse que je me tiens. Oui, pardié, je le voulions bien pour les bottes et tout le galon du pied à la tête…
Ses yeux poursuivaient un rêve impossible peuplé de chevaux fringants, de coups de fouet et d’exaltantes cavalcades sur les chemins et dans les rues. Il s’imaginait trônant sur son siège et dominant la route.
— Il a pris le large, le bougre ! Mais il sera remplacé par un autre tout aussi hausse-col.
— Hausse-col ?
— À force d’être assis au-dessus des autres, on se croit plus malin ! N’était pourtant que sur son cul, sauf vot’respect.
Il parut méditer cette forte parole, puis reprit, l’air pensif.
— L’était le mieux gagé d’entre nous, et avec le passage du tabac, il pouvait accumuler les écus.
— Vous connaissiez son trafic ?
— Nous tous, mais pas un pour parler. Il nous aurait fait jeter à la rue, c’était sa parole contre la nôtre.
— Vous plairait-il de me faire le récit de la soirée d’hier ?
— Je pourrions rien refuser à un monsieur aussi honnête avec un tabac aussi fin.
Nicolas saisit l’allusion et l’invita à se resservir. Plusieurs éternuements suivirent, précédant une nouvelle maculation de la chemise.
— Nous rentrions de Versailles par la grand-route de Paris, reprit l’homme. Le Guillaume, not’cocher, n’était pas à son aise. Peut-être bien qu’il n’avait pas la conscience tranquille avec le tabac. Mais il y avait aussi la jument de tête, à droite, qui s’était fait coincer la jambe au sortir du château par la voiture du nonce qui voulait passer outre. La chair était à vif. Arrivés au pont de Sèvres, le cocher a demandé la permission à not’maître d’approcher la rivière pour laver la plaie ; la pov’bête boitait bas. Ne voilà-t-y pas qu’on s’embourbe ! Je sautions à terre après avoir tiré mes souliers et troussé mes chausses. C’était tout gadoues et ordures, cela puait comme une sentine. J’y avions gâché une belle paire de bas.
Nicolas écoutait avec attention.
— La nuit tombait. Près de l’eau, on arrive pile sur une autre voiture. Deux hommes plongeaient un corps clans l’eau. Il paraissait mal en point. Le Guillaume leur a demandé ce qu’ils faisaient. Ils revenaient de partie fine. Leur ami était pris de boisson et avait perdu connaissance. Fallait-y qu’il en ait avalé pour être ainsi raide comme un passe-lacet ! M’est avis que ces godelureaux n’étaient pas très catholiques. Ils ont remonté vite fait leur lascar dans la voiture et ont filé le feu aux fesses, sauf vot’respect. La bête a été soignée, l’eau l’avait soulagée. Nous sommes repartis sur Paris et, à la porte de la Conférence, le guet nous a arrêtés et le tabac a été découvert. Je parions mes gages que c’est toute la boue que j’étions en train de décrasser sur la voiture à votre arrivée qui nous a mis dedans. A-t-on jamais vu carrosse d’ambassadeur crotté d’aussi belle manière de Versailles à Paris ? Les gabelous ne pouvaient que sauter sur l’occasion.
— Tout cela est fort clair, fit Nicolas, vous racontez à merveille.
L’autre, flatté, se rengorgea et tira sur sa chemise l’air béat.
— Ces gens que vous avez dérangés sur la berge, vous les avez bien vus ?
Les yeux mi-clos, l’homme parut rassembler ses idées.
— Ils étaient sombres.
— Agités par quelque chagrin ?
— Non, entre chien et loup. C’était ben difficile de les dévisager. Manteaux et chapeaux, c’est tout ce que j’ai vu.
— Et l’homme ivre ?
— Je n’ai rien vu, sauf une perruque basculée sur le visage. Pour sûr que dans son état, même le noir lui faisait mal au crâne.
Nicolas réfléchissait. Des pensées informulées lui traversaient l’esprit. Un mécanisme intérieur s’était déclenché, mais la fragilité de ses rouages et de ses engrenages imposait de ne rien faire qui entraverait son mystérieux mouvement. Le but de son enquête lui revint.
— Et votre cocher ?
— Les exempts ont escorté le carrosse jusqu’ici. À peine dételé, voilà le Guillaume qui prend la poudre d’escampette. J’avions pensé voir un chat échaudé tant prestement il a disparu.
Nicolas estimait avoir accompli son devoir. L’enquête avait été diligentée, rapport serait fait à M. de Sartine, qui lui-même rendrait compte à Choiseul. Des assurances seraient adressées au ministre de Bavière et tout rentrerait dans l’ordre. Un petit incident de barrière se dissiperait dans le néant ; seuls l’orgueil et la susceptibilité en étaient la cause, et l’escalade des conséquences retomberait tout aussi vite qu’elle s’était établie. Il n’y avait pas de mystère. Les nom et signalement du cocher seraient envoyés aux commissaires et aux intendants dans le royaume et, avec un peu de chance, l’homme serait rattrapé et envoyé aux galères. Nicolas récupéra sa jument qui, du bout des lèvres, décapitait quelques roses tardives le long d’un mur blanchi à la chaux.
Elle le conduisit sans encombre par le Pont-Neuf et la rue Dauphine jusqu’au carrefour de Bussy. Dans la rue des Boucheries-Saint-Germain, il retrouva des lieux familiers. Le quart d’une heure venait de sonner. Dans la petite auberge aux vieilles tables usées et tailladées de coups de couteau, la mère Morel le serra sur sa vaste poitrine. Ses dignités nouvelles de commissaire de police au Châtelet n’avaient pas désarmé l’affection qu’elle lui vouait. C’était une satisfaction pour elle de le tenir pour un habitué et, qui sait, pour un recours en cas de besoin. Il est vrai qu’elle servait clandestinement des abats de porc au mépris des règlements de police et des privilèges reconnus des charcutiers. Elle connaissait ses goûts et lui apporta aussitôt un verre de cidre accompagné d’une assiette de couenne frite taillée en bâtonnets qui croustillaient sous la dent. Bourdeau fît son apparition quelques instants plus tard.
L’un et l’autre tenaient pour affaire sérieuse l’organisation d’un dîner. L’hôtesse réapparut, à qui ils demandèrent conseil.
— Mes gamins, dit-elle avec cette familiarité maternelle qui était l’un de ses charmes, j’ai sur le coin de mon potager deux plats que je vous réservais sans savoir que je vous verrais. Primo, un potage d’abattis d’agneau…
Elle s’interrompit pour remettre en place une partie de sa poitrine dérangée par sa manifestation d’affection.
— Pour des amateurs comme vous, je vais dévoiler mes secrets. Je mets dans un pot quatre ou cinq livres de bon bœuf de l’endroit qui vous plaira…
— Du paleron ? dit Bourdeau.
— Du paleron si vous voulez ; c’est une bonne pièce, bien goûteuse. Quand il est bien écumé, j’ajoute du lard et les abattis d’un agneau. Il ne faut pas pleurer le sel, le girofle, le thym et même quelques laitues pommées ou oseille à poignées, encore que cette dernière aurait tendance à changer la couleur et, bien sûr, quelques oignons blancs. Bien écumé et bien réduit, je donne du corps et de l’appétissant en jetant dans le tout quelques jaunes d’œufs délayés dans un bon vinaigre. En prime, cela vous réchauffera car il commence à faire sacrément frisquet en dépit de ce soleil insolent.