L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
Bourdeau l’attendait en fumant sa pipe. Nicolas parcourut hâtivement le cahier de permanence. Il releva, outre quelques incidents de routine, la mention de l’interception, à la porte de la Conférence, du carrosse du ministre de Bavière. Y figurait aussi le lot habituel de noyés, restes de cadavres repêchés pris dans les filets de Saint-Cloud, membres épars et fœtus, tous promis à la même exposition lugubre sur les tables de pierre des caveaux glacés de la Basse-Geôle. Tout cela le laissait indifférent ; c’était la vie et la mort de chaque jour à Paris.
Son entretien avec Bourdeau fut bref : compte rendu succinct de la rencontre avec Sartine et instructions diverses. L’inspecteur ne croyait pas au désintérêt de leur chef pour l’affaire qui les occupait : rien n’était plus trompeur que cet éloignement affiché dans les débuts d’une enquête.
Ils envisagèrent les priorités. Bourdeau retournerait à Grenelle pour élucider la question du double de la clef. Il informa Nicolas que Sanson procéderait à l’ouverture du corps du vicomte de Ruissec dans la soirée. Le bourreau était en effet requis toute la journée par une question extraordinaire donnée à des contrefacteurs.
Quant au rendez-vous de l’église des Carmes, il fut décidé d’y dépêcher Rabouine. Celui-ci, l’une des mouches les plus discrètes et les plus efficaces du service, avait montré, dans une affaire récente, tout son savoir-faire et sa diligence. Il surveillerait les abords du couvent et veillerait à toute éventualité. Ainsi, Nicolas pourrait disposer d’un auxiliaire pour lui prêter main-forte en cas de besoin et lui servir de messager le cas échéant.
Il proposa à Bourdeau de se retrouver pour dîner, à la demie de midi, à la boucherie Saint-Germain. Le lieu était bien choisi, à équidistance du quartier Saint-Paul et de la plaine de Grenelle. Il était, de surcroît, proche de l’église des Carmes où son mystérieux correspondant l’attendrait. Ils avaient tous deux leurs habitudes dans un de ces estaminets riches en vins de bon aloi et nourritures roboratives. La mère Morel, tripière de son état, se ferait une joie de les régaler. Le premier arrivé attendrait l’autre. Passé deux heures, chacun reprendrait sa liberté et vaquerait à ses occupations. Cette disposition était plus prudente, ni l’un ni l’autre ne sachant à l’avance ce que leur réserveraient les investigations du matin.
Cela réglé, Nicolas salua le père Marie, le vieil huissier auquel le liait une affectueuse complicité. À sa sortie, il retrouva le gamin qui, les rênes passées dans un bras, s’évertuait, empourpré par l’effort, à bouchonner la jument ; elle paraissait y prendre goût et soufflait dans le cou du garçon. Il y gagna une poignée de sols reçue avec un éclatant sourire édenté.
Nicolas reprit le bord de Seine, traversa la place de Grève et atteignit le port Saint-Paul. Comme chaque matin, l’agitation y était grande et une foule bigarrée se pressait pour monter dans les coches d’eau. Ces grands bateaux couverts, que des chevaux tiraient sur la berge, partaient à heure et à jour nommés pour la commodité des voyageurs et du commerce. Nicolas avait eu l’occasion d’emprunter le coche royal qui, chaque jour, remontait le fleuve en amont pour gagner Fontainebleau. Il arrêta sa monture, se dressa sur ses étriers et contempla l’immense rassemblement de bateaux disposés tout au long de la rive. Quelques instants après, il s’arrêtait devant l’hôtel de Beauvais, résidence du ministre de Bavière, non loin de l’église Saint-Paul. Il se souvint que les prisonniers décédés à la Bastille recevaient leur sépulture dans ce sanctuaire. Les guichetiers de la forteresse d’État portaient les cercueils et, seuls, les membres de l’état-major assistaient à l’office et à l’ensevelissement.
Un portier monumental, dont l’arrogance visait sans aucun doute à honorer la dignité de son maître, l’accueillit avec hauteur, et fit plusieurs allers et retours avant d’ouvrir la porte cochère et d’admettre le cavalier dans la cour intérieure de l’hôtel de Beauvais. L’attention de Nicolas fut aussitôt attirée par l’activité d’un jeune homme aux cheveux jaunes, en chemise, caleçon et pieds nus, qui nettoyait à grands coups de baquet d’eau une voiture aux armes de Bavière couverte de boue. Un majordome à l’accent prononcé fit entrer Nicolas dans une antichambre. Nicolas le jugea court sur la politesse ; l’irritation le gagna mais, conscient qu’il n’avait rien à gagner à se mettre en colère, il se convainquit de tout supporter et demeura glacial et insistant. On lui répéta du bout des lèvres ce qu’il savait déjà : que le cocher incriminé du plénipotentiaire de Bavière avait pris la fuite et qu’on ignorait l’endroit où il pouvait s’être réfugié. Comme il n’était pas dans ses possibilités ni dans ses intentions d’interroger à nouveau le baron Van Eyck, Nicolas demanda à rencontrer le laquais qui accompagnait la voiture lors du voyage à Versailles. On lui désigna d’un geste dégoûté l’homme en chemise qui s’évertuait dans la cour. On appela l’homme et on lui intima l’ordre d’avoir à répondre aux questions de « ce monsieur ». On demeura là car on souhaitait entendre ce qui allait être dit, mais on resta sur sa faim, car Nicolas entraîna le valet vers une remise.
Il ouvrit sa tabatière, la tendit à l’homme qui, après s’être essuyé les mains, en prit une pincée avec gaucherie et en se dandinant d’un pied sur l’autre. Il avait un bon gros visage rougeaud sur lequel transparaissait l’inquiétude d’avoir affaire à une autorité. Nicolas se servit à son tour et respira la prise sur le dos de sa main. Un moment fut occupé par une séance commune d’éternuements. Nicolas se moucha dans un de ces carrés de fine batiste que Marion lui repassait chaque jour avec un soin maniaque ; l’homme après quelques hésitations usa de sa chemise sans trop de vergogne. Il se rassérénait, et son trouble se dissipait. On ne soulignera jamais assez, songeait Nicolas, le caractère rassurant et fraternel de l’exercice sternutatoire. Un jour, il avait évoqué la question avec son ami le docteur Semacgus. Le chirurgien de marine estimait que cette réaction évacuatoire participait des « politesses de la tribu » ; tout comme le jeu ou le manger, elle dissipait les esprits confus et évacuait les vapeurs et humeurs déprimantes. Le plaisir ressenti suscitait la confiance réciproque.
Toujours est-il que le laquais prit un visage épanoui et dilaté et écouta avec une ouverture marquée les préliminaires prudents de Nicolas. Après quelques dévoiements destinés à donner le change, celui-ci l’interrogea sur son pays d’origine, la Normandie, et développa diverses considérations élogieuses sur ladite région, ses chevaux, ses vaches, la richesse de ses herbages et la beauté de ses femmes. Puis il en arriva à l’essentiel.