L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
Nicolas une fois de plus se perdait dans des pensers informulés ; celle affaire de comédie lui rappelait vaguement quelque chose. Pourtant il fallait abandonner cette recherche pour l’instant, le déclic se produirait plus tard, s’il devait se produire.
Ils s’enfonçaient maintenant dans les caves de la vieille forteresse. La salle de la question jouxtant le greffe du tribunal servait ordinairement aux examens d’ouverture des corps. Chaque fois qu’il approchait de ce lieu de souffrances, Nicolas se sentait envahi par une lourde tristesse, même s’il avait une fois pour toutes surmonté ses répugnances, convaincu que son métier imposait qu’il fît violence à ses sentiments de compassion.
Bourdeau ayant sorti sa pipe, lui-même plongea la main dans son habit pour en tirer une tabatière. La fraîcheur du lieu et le salage des corps n’empêchaient pas toujours l’œuvre de la nature, et les remugles insidieux de décomposition, les relents de sueur et de sang des torturés l’emportaient sur l’acre odeur de la pierre humide des murailles moisies et salpêtrées.
Ils débouchèrent bientôt dans la salle d’examen éclairée par des flambeaux fixés à des anneaux. Deux hommes s’y tenaient, dont les ombres mouvantes se découpaient sur les murs. Le plus jeune, vêtu de son sempiternel habit couleur puce, portait perruque blanche et désignait du doigt quelque chose que l’autre, plus âgé et plus massif, observait, incliné les deux mains sur les genoux. L’objet de leur attention gisait sur une grande table. Dès l’abord, il avait reconnu Charles Henri Sanson, l’exécuteur des hautes œuvres, et le docteur Semacgus. Ce dernier, chirurgien de marine et grand voyageur, était l’ami et l’obligé de Nicolas qui l’avait tiré d’un fort mauvais pas en établissant son innocence dans une affaire d’assassinat, alors que tout conspirait à l’accabler : ses réticences à parler, ses imprudences et jusqu’à son goût du beau sexe.
— Voici, dit Nicolas, l’expérience appuyée sur la Faculté !
Un ton détaché et ironique présidait de tradition à ses rendez-vous avec la mort. Il créait la distance nécessaire en renforçant la carapace des témoins de ces scènes cruelles. Les deux hommes se retournèrent. Sanson, son visage juvénile animé par un doux regard, sourit en le reconnaissant. Il attendit que Nicolas lui tende la main pour la serrer. Ordinairement, on ne serrait pas la main du bourreau, mais la sympathie née dès leur première rencontre autorisait le geste. Le visage plein et toujours haut en couleur du docteur Semacgus s’épanouit à la vue de son ami.
— Docteur, reprit Nicolas, il est dit que je vous trouverai toujours errant dans les souterrains du Châtelet !
— Monsieur Nicolas, intervint Sanson, c’est moi qui ai demandé à notre ami de me prêter assistance pour ce cas qui, je ne vous le cache pas, pose quelques problèmes au modeste artisan que je suis.
— Nicolas, dit Semacgus, vous n’allez pas nous faire accroire que vous n’avez pas noté l’extraordinaire de ce sujet ?
Ses yeux bruns brillaient de malice et de contentement. Il tira une pipe d’écume de sa poche et demanda du tabac à Bourdeau.
— C’est même ce qu’on appelle un sujet de poids, ajouta-t-il en éclatant de rire.
Devant l’expression interdite de Nicolas et de Bourdeau, Sanson, après avoir longuement considéré les ongles de sa main gauche, entreprit d’expliquer les propos du docteur.
— Ce que M. Semacgus veut vous faire comprendre, commença-t-il, c’est que le cadavre qui gît sous nos yeux possède une masse spécifique sans relation avec son appartenance à l’espèce humaine. Nous avons tous deux soulevé la dépouille, ou plutôt, devrais-je dire, tenté de le faire. Nous n’y sommes parvenus qu’avec un maximum d’efforts qui ne correspondait nullement à ce à quoi la manipulation des corps nous avait jusque-là accoutumés. Mes aides m’avaient d’ailleurs signalé la chose.
Sanson tira sur les revers de son habit, comme s’il avait voulu dissimuler son gilet noir aux boutons de jais et fit un pas en arrière, se rejetant dans l’ombre.
— Et à quoi attribuez-vous ce phénomène ? demanda Nicolas. Je n’avais pas constaté que le corps fut revêtu d’une cuirasse, ni ses habits lestés de quelque manière que ce fut.
Sanson avança d’un pas, remua la tête et désigna Semacgus qui tirait sur sa pipe.
— Avez-vous considéré le visage du mort, Nicolas ?
— Jamais je n’ai vu spectacle plus horrible. Il m’est apparu comme rétréci et semblable à ces têtes réduites figurées sur un ouvrage d’un père jésuite consacré aux peuplades sauvages des Indes occidentales que j’ai lu un jour que je faisais antichambre dans la bibliothèque de M. de Sartine.
— Notre ami Nicolas trouve moyen de faire sa cour aux disciples de Loyola même en faisant antichambre, plaisanta Semacgus. Cette apparence monstrueuse nous a aussi frappés.
Il disparut dans l’ombre et reparut, tenant à la main une lancette qu’il introduisit délicatement dans la bouche du cadavre. Ils s’étaient tous penchés sur le corps et tous entendirent distinctement l’instrument tinter contre une masse métallique. Semacgus ressortit la lancette, puis fourragea dans la poche de son habit pour en sortir une petite pince qu’il inséra à son tour dans la bouche du cadavre. Ils frémirent en entendant grincer les dents sur du métal. Le docteur s’efforça un long moment à sa tâche. Quand il ressortit la pince, il avait réussi à prélever un morceau gris-noir qu’il éleva au-dessus de sa tête.
— Lourd et ductile ! Du plomb, messieurs. Du plomb.
Il frappa de son autre main sur la poitrine du mort.
— Cet homme a un ventre de plomb. Il a été tué, torturé, massacré… On lui a fait boire du plomb fondu ; l’intérieur a été consumé, la tête réduite, les viscères détruits !
Il y eut un lourd silence, que Nicolas rompit enfin d’une voix qui tremblait un peu.
— Et la balle, demanda-t-il, et le coup de pistolet ?
Comme dans un ballet bien réglé, Semacgus recula d’un pas et fit signe à Sanson d’avancer et d’expliquer.
— Il y a, en effet, impact d’une arme à feu, dit-il. Le docteur et moi avons sondé la plaie. La balle est logée dans les vertèbres, mais elle n’a pas été à l’origine de la mort pour les raisons qui viennent d’être exposées.
— Mais encore… fit Nicolas.
— C’est à vous de nous dire ce que vous aviez constaté.
Nicolas sortit son calepin, tourna quelques pages et se mit à lire :
— « Visage réduit, convulsé, effrayant. Coup de feu à bout portant. Tissus de mousseline de la cravate et de la chemise brûlés. Plaie noire. Ouverture de la largeur de la balle à demi fermée sur l’épiderme. Un peu de sang coagulé visible, mais surtout épanché dans les chairs. »
Semacgus applaudit.
— Excellent. Je vous engage comme assistant. Quel œil ! Maître Sanson, quelles conclusions ?
Le bourreau regarda à nouveau sa main gauche et, après cette inspection, rendit sa sentence.
— Cher monsieur Nicolas, je partage le sentiment de mon confrère… je veux dire de M. le docteur Semacgus. Ses travaux font autorité, c’est un maître en la matière…
Il rougit. Nicolas sentait son trouble et souffrait pour lui. « Monsieur de Paris » n’avait en effet d’autres « confrères » que les « Messieurs » des grandes villes du royaume, tous commis aux mêmes sinistres travaux et condamnés à la même solitude…