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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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« Mais c’est vrai que deux mamans, c’est embarrassant, écrivit Zoé, comme toi avec le blouson et les baskets du Chauve. Ça me fait penser que j’ai vu les nouveaux propriétaires qui s’installent dans ton ancien appart, ce soir, en rentrant de l’étude. Ça fait bizarre de voir des gens chez toi… »

Elle n’avait jamais été invitée chez Gaétan. Ses parents interdisaient à leurs enfants de recevoir des copains. Ils se retrouvaient dans la cave de Paul Merson. C’est là qu’ils avaient échangé leur premier baiser.

Quand elle avait vu les déménageurs dans l’appartement de Gaétan, elle avait passé la tête et aperçu deux messieurs, un qui devait avoir dans les trente-cinq et un autre plus vieux. Ils discutaient de l’emplacement des meubles. Ils n’avaient pas l’air d’accord et le ton montait. Mais on a dit que ça, c’était notre chambre, disait le plus jeune, alors on met notre lit là et on n’en parle plus !

Leur lit ! Ils dormaient dans le même lit.

« … tu sais qui habite chez toi maintenant ? Un couple d’homos. Un vieux et un moins vieux… Yves Léger et Manuel Lopez. C’est ce qui est écrit sur l’interphone. Ils ont tout fait repeindre, tout changé, le plus vieux parlait de son bureau, et le plus jeune de sa salle de gym. Qu’est-ce qu’ils font comme boulots, d’après toi ? Tu veux qu’on fasse des paris ? »

Elle voulait surtout lui changer les idées pour qu’il pense à autre chose.

« … et l’appart des Van den Brock aussi a été vendu. À un couple tout à fait convenable. M. et Mme Boisson. Ils pourraient s’appeler Poisson, ils ont des yeux de cabillaud froid. Ils ont deux fils qui viennent les voir le dimanche. Deux grosses têtes, c’est Iphigénie qui me l’a dit, ils ont fait tous les deux de grandes études. Et quand Iphigénie dit ça, faut voir comme elle arrondit la bouche ! Deux grosses têtes, avec des lunettes, des chemises boutonnées sous un pull en V et des cheveux bien aplatis. Toujours habillés pareil. Un parapluie accroché au bras. Ils montent les escaliers en levant les genoux très haut. On dirait les Dupond. Ils prennent jamais l’ascenseur. Le père a l’air sévère ; sa bouche est comme une fermeture Éclair, et la mère, on dirait bien qu’elle n’a jamais pété de sa vie ! Tu te rappelles quand Mme Van den Brock mettait ses airs d’opéra et qu’on entendait la musique dans tout l’escalier ? Eh bien, c’est fini, ça va être plus calme à moins que les deux homos soient des danseurs de tango ! »

Si elle ne lui arrachait pas un sourire avec cette galerie de portraits, elle se retirait de la littérature. Elle adorait noter les petits détails de la vie. Comme Victor Hugo. Elle aimait beaucoup Victor Hugo. Et Alexandre Dumas. « Ah ! Ah ! dit-il en brésilien, langue qu’il ne connaissait pas. » Cette phrase la faisait mourir de rire. Elle l’avait offerte à Gaétan, mais il n’avait pas ri.

Elle avait été déçue.

Elle mit When the rain begins to fall, poussa le son à fond et dansa comme toutes les fois qu’elle voulait oublier ou célébrer quelque chose. Elle se déhanchait, faisait les deux voix et finissait en sueur, débraillée, avec le collant qui la grattait tellement elle avait transpiré. Elle faisait claquer l’élastique en hurlant You’ve got to have a dream to just hold on, et envoyait des baisers à Gaétan. Il était son rainbow in the sky, the sunshine in her life ! And I will catch you if you fall

Elle finit son mail en lui donnant rendez-vous sur MSN et en lui demandant quand il venait à Paris. Pas de problème, il habiterait chez elle. Et comme ça, sa mère pourrait roucouler avec le Chauve. Elle regretta d’avoir écrit ça et l’effaça. Elle signa : « Ton amoureuse. »

Elle appuyait sur « Envoyer maintenant » quand elle entendit la porte d’entrée claquer. C’était sa mère qui rentrait.

Du Guesclin se leva d’un bond et courut renverser Joséphine qui dut s’appuyer contre le mur pour rester debout. Zoé éclata de rire.

— Qu’est-ce qu’il t’aime, ce chien ! Ça va, petite mère ?

— J’en ai ras le bol de traîner en bibliothèque, c’est plus de mon âge ! Et je vais te dire un autre truc : j’en ai ras le bol du douzième siècle.

— Mais tu vas quand même te présenter à ton HDR…, demanda Zoé, inquiète.

— Bien sûr ! T’es bête ! T’as vu ? Y a des nouveaux au quatrième !

— Oui. Un couple d’homos.

— Et comment tu sais ça ?

— J’ai pointé mon nez dans leur appart et y a qu’un seul lit !

— Deux homos dans l’appartement de Lefloc-Pignel ! La vie a de ces ironies !

— Tu veux que je te fasse des pâtes au saumon, ce soir ?

— Avec plaisir. Je suis morte…

— Je vais chercher la recette dans mon cahier noir…

— Tu la connais pas par cœur ?

— Si. Mais j’aime bien la relire pour être sûre de rien oublier… Qu’est-ce que je ferais si je le perdais ? Elle soupira et fronça les sourcils. J’y tiens à ce cahier, maman, y a toute ma vie dedans !

Joséphine sourit et pensa mais elle ne fait que commencer ta vie, mon amour.

Dans son cahier, Zoé ne se contentait pas de recopier des recettes de cuisine, elle marquait scrupuleusement qui les lui avait données et dans quelles circonstances. Elle notait aussi la plupart de ses pensées et la progression de ses états d’âme. Ça l’aidait à faire le point quand elle se sentait triste.

Il y avait des choses qu’elle ne disait qu’à son cahier.

« Maman, elle croit qu’elle peut s’en sortir toute seule parce qu’elle l’a déjà fait, mais c’est parce qu’elle était bien obligée. Mais il lui manque quelqu’un à ses côtés. Elle est trop fragile. Elle a eu une vie pas drôle… La vie lui a trop bousillé l’âme. Même si je ne sais pas tout, je le sais quand même. Et moi, je dois absorber le malheur pour le lui retirer…

C’était un gros cahier noir. Sur la couverture, elle avait collé des photos de son père, de sa mère, d’Hortense, de Gaétan, de sa copine Emma, du chien Du Guesclin, ajouté des vignettes, des gommettes, des perles, des morceaux de mica, dessiné un soleil, une lune qui rigolait, découpé un morceau de carte postale du Mont-Blanc et un autre morceau d’une île tropicale avec palmiers et crustacés.

À la recette « tagliatelles au saumon », elle avait noté : « C’est Giuseppe, un copain de maman, qui me l’a donnée. Il fait des recherches sur le Moyen Âge comme maman. Il chante Funiculi funicula en roulant des yeux presque blancs. Je ne sais pas comment il se débrouille pour qu’on ne voie que le blanc de ses yeux. Il fait des tours de magie aussi. Il parle très bien français. Il dit qu’il aurait aimé avoir une fille comme moi, parce que lui, il n’a que des garçons. Je crois bien qu’il est amoureux de maman, mais maman dit que non. Depuis la rentrée, il vient dîner à la maison quand il est à Paris. C’est un soir après un dîner où j’avais fait des endives au gratin qu’il m’a donné la recette des pâtes au saumon pour me remercier tellement mes endives étaient bonnes. Il a précisé que c’était un secret de famille, qu’il la tenait de sa maman, Giuseppina. Ça veut dire Joséphine en italien et, quand il a dit ça, il a appuyé son regard sur maman. C’est un homme très séduisant, avec des chemises qui portent ses initiales, des cachemires de toutes les couleurs. Il a de très beaux yeux gris-bleu. Il est italien, mais ça, on le sait tout de suite, ça saute aux yeux. Il est très scrupuleux pour le temps de cuisson des pâtes ; il faut les remuer sans arrêt pour qu’elles ne collent pas et ne pas oublier de mettre de l’huile d’olive dans l’eau de cuisson et du gros sel. Il dit pas “huile”, il dit “ouile, amore”. La première fois que j’ai voulu faire la recette, j’ai laissé tomber le saumon par terre et Du Guesclin a tout mangé ! J’étais furax de chez furax. »

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