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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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« Enfermer tout ça. N’en parler à personne… Attendre l’heure ! »

L’heure qu’il prévoyait, c’était celle où, fatalement, la démoralisation commencerait à travailler les masses mobilisées, et où, pour hâter cette démoralisation, pour l’envenimer, il ne serait pas négligeable de pouvoir frapper un grand coup, en divulguant cette preuve décisive de la machination des gouvernements.

Il eut un bref sourire, un sourire de possédé :

« À quoi tiennent les choses ? La guerre, la révolution, dépendent peut-être, dans une certaine mesure, des trois enveloppes que j’ai là ! »

Il les avait prises dans sa main, et les soupesait machinalement.

Quelqu’un frappa à la porte.

— « C’est toi, Freda ? »

— « Non. Thibault. »

— « Ah ! »

Il rangea vivement les enveloppes dans la mallette et la ferma à clef avant d’aller ouvrir.

D’instinct, le premier mouvement de Jacques fut de jeter, sur le désordre de la pièce, un coup d’œil circulaire, à la recherche des papiers.

— « Freda n’est pas revenue avec toi ? » demanda Meynestrel, cédant à un mouvement de contrariété, presque d’angoisse, qu’il refoula aussitôt. « Je ne t’offre pas de t’asseoir », reprit-il plaisamment, désignant d’un geste le fouillis des vêtements féminins qui encombraient les deux chaises de la chambre. « D’ailleurs, j’allais sortir. Je voudrais voir un peu ce qu’ils font à la Maison du Peuple… »

— « Et… ces papiers ? » demanda Jacques.

Tout en parlant, le Pilote avait poussé la mallette sous le lit.

— « Je crois bien que Trauttenbach a complètement perdu sa peine », dit-il calmement. « Et toi aussi… »

— « Vrai ? »

Jacques était plus stupéfait encore que consterné. L’idée que ces papiers pussent être sans intérêt ne l’avait jamais effleuré. Il hésitait à questionner davantage. Il hasarda cependant :

— « Qu’est-ce que vous en avez fait ? »

Du pied, Meynestrel indiqua la mallette.

— « Je croyais que vous aviez l’intention de communiquer tout ça, ce soir, au Bureau… À Vandervelde, à Jaurès… ? »

Le Pilote sourit lentement : un sourire froid, des yeux plus que des lèvres ; et, dans son visage au teint de mort, le sourire de ce regard était à la fois si lucide et si peu humain, que Jacques baissa les yeux.

— « À Jaurès ? À Vandervelde ? » fit Meynestrel, de sa voix de fausset. « Ils n’y trouveraient même pas de quoi faire un discours de plus ! » Devant l’attitude désappointée de Jacques, quittant le ton sarcastique, il ajouta : « J’éplucherai, bien entendu, toutes ces notes de plus près, à Genève. Mais, à première vue, non, rien : des détails stratégiques, des énumérations d’effectifs… Rien qui, pour l’instant, puisse servir. »

Il avait remis sa veste, et pris son chapeau :

— « Viens-tu avec moi ? Nous irons doucement, en causant… Quelle chaleur ! Bruxelles, en juillet, je m’en souviendrai !… Où peut être Alfreda ? Elle m’avait dit qu’elle viendrait me prendre… Passe, je te suis. »

Pendant tout le trajet, il interrogea Jacques sur son séjour à Paris, et ne souffla plus mot des documents.

Il traînait la patte, plus que de coutume. Il s’en excusa, avec brusquerie. Pendant l’été, surtout après une période de fatigue, les muscles de sa jambe le faisaient parfois souffrir comme au lendemain de son accident d’aviation.

— « Ça fait “invalide de guerre” », remarqua-t-il, avec un rire bref. « Ça sera très bien porté, dans quelque temps… »

Au seuil de la Maison du Peuple, comme Jacques allait s’éloigner, il lui toucha brusquement le bras :

— « Et toi ? Qu’est-ce qu’il y a, mon petit ? »

— « Ce qu’il y a ? »

— « Je te trouve changé. Je ne sais comment dire… Très changé. »

Il le dévisageait, de son regard dur, noir, clairvoyant.

Le souvenir de Jenny flotta, quelques secondes, devant les yeux de Jacques. Il avait rougi. Il répugnait à mentir, autant qu’à s’expliquer. Il sourit mystérieusement, et détourna la tête.

— « À tout à l’heure », dit le Pilote, sans insister. « J’irai dîner avec Freda à la Taverne, avant le meeting. Nous te garderons une place près de nous. »

LII

Dès huit heures, non seulement les cinq mille places assises du Cirque Royal étaient toutes occupées mais les travées étaient pleines de manifestants debout, et, dehors, dans les rues étroites qui enserraient le Cirque, était massée une foule grouillante, que des militants enthousiastes évaluaient déjà à cinq ou six mille personnes.

Jacques et ses amis eurent grand-peine à se frayer un passage, et à pénétrer dans la salle.

Les « officiels », retenus à la Maison du Peuple, où continuait à siéger le Bureau international, n’étaient pas arrivés. Le bruit courait que la séance était mouvementée, qu’elle se prolongerait sans doute assez tard. Keir-Hardie et Vaillant s’acharnaient à obtenir de tous les délégués présents l’adhésion au principe de la grève générale préventive, et l’engagement formel, au nom de leurs partis, de travailler activement, dans leurs pays respectifs, à la préparation de cette grève, pour que l’Internationale pût, en cas de guerre, faire obstacle aux projets belliqueux des gouvernements. Jaurès avait soutenu avec énergie cette proposition, et la discussion se poursuivait, âprement, depuis le matin. Deux thèses s’affrontaient, toujours les mêmes. Les uns admettaient bien le principe de la grève dans le cas d’une guerre offensive ; mais, dans le cas d’une guerre défensive, — un pays paralysé par la grève, étant voué fatalement à l’invasion de l’agresseur, — ils soutenaient qu’un peuple attaqué a le droit, et le devoir, de se défendre par les armes. La plupart des Allemands, beaucoup de Belges, de Français, pensaient ainsi, et se bornaient à chercher une définition claire, incontestable, de l’État agresseur. Les autres, s’appuvant sur l’histoire, et tirant un argument persuasif des échos tendancieux parus ces jours derniers dans la presse française, allemande ou russe, dénonçaient le mythe des guerres de légitime défense : « Un gouvernement », disaient-ils, « résolu à entraîner son peuple dans la guerre, trouve toujours un subterfuge pour être attaqué, ou pour le paraître ; si l’on veut déjouer cette manœuvre, il est donc indispensable que le principe de la grève préventive soit proclamé à l’avance, de façon que la réponse à toute menace de guerre soit automatique ; il est indispensable que ce principe soit admis, dès maintenant, à l’unanimité et sans échappatoire possible, par les chefs socialistes de tous les pays, afin que cette résistance collective — la seule efficace, la résistance par la cessation générale du travail, — puisse être, à l’heure du péril, déclenchée partout à la fois, et simultanément. » On ignorait encore les résultats de ce débat, où se décidait peut-être le sort prochain de l’Europe.

Jacques sentit que quelqu’un lui poussait le coude. C’était Saffrio, qui l’avait aperçu et s’était glissé jusqu’à lui.

— « Je voudrais te parler de la bellissime lettre que Palazzolo a reçue de Mussolini », dit-il en tirant plusieurs feuillets pliés, qu’il gardait précieusement entre sa chemise et sa poitrine. « J’ai recopié le meilleur… Et Richardley l’a traduit en bon style, pour le Fanal. Tu vas voir… »

Le brouhaha était si intense que Jacques dut approcher son oreille tout près des lèvres de Saffrio.

— « Écoute… D’abord ça : “Par la guerre, la bourgeoisie met le prolétariat en face de ce choix tragique : ou bien se rebeller ; ou bien prendre part à la boucherie. La rébellion, elle est vite noyée dans le sang ; et la boucherie, elle se protège derrière de grands mots, comme le Devoir, la Patrie…” Tu écoutes ?… Benito écrit encore : “La guerre entre nations est la plus sanguinaire forme de la collaboration de classes. La bourgeoisie est contente quand elle peut écraser le prolétariat sur l’autel de la Patrie !…” Et aussi : “L’Internationale, c’est l’aboutissement inévitable des événements futurs…” Oui », fit-il d’une voix vibrante. « Il dit bien ! L’Internazionale, c’est le but ! Et tu vois : l’Internazionale, elle est déjà assez forte pour sauver les peuples ! Tu vois, ce soir, ici ! L’union des prolétariats, c’est la paix du monde ! »

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