Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 2 [The Urth of the New Sun - fr]
- Автор: Вулф Джин Родман
- Серия: Le Livre du Nouveau Soleil #5
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Denoël
- ISBN: 2-207-30489-2
- Переводчик: William Olivier Desmond
- Жанр: Фэнтези
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Mais cela suffira-t-il à redonner vie à Teur et à son soleil moribond ?
Dans cette deuxième et dernière partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian sera le moteur de bouleversements cosmiques — un nouveau Déluge, une plongée dantesque dans les Corridors du Temps — qui, ultime révélation, lui apprendront que les sauveurs des mondes sont forcés d’en être aussi les sacrificateurs.
— Sinon, vous devrez reprendre ses fers maintenant.
— J’ai signé pour ça, répondit-il avec un haussement d’épaules.
— Alors reprenez-les. » Elle se tourna vers son petit serviteur. « Il se peut qu’il cherche à s’enfuir, Reechy. Dans ce cas, tu me donneras ta lampe et tu le rattraperas. »
L’officier murmura : « N’essayez pas » tout en me libérant les mains ; puis il recula d’un pas et m’adressa un rapide salut. L’homme à l’épée sourit, ouvrit la petite porte de la poterne, l’officier et sa troupe s’y engagèrent, la porte se referma bruyamment. Je venais de perdre mon seul ami.
« Par là, au cent deux », dit la femme avec un geste vers la porte par laquelle elle était arrivée.
J’avais regardé autour de moi, tout d’abord avec l’espoir de m’échapper puis avec une stupéfaction confinant à l’hébétude qu’il m’est impossible de décrire. Les paroles jaillirent de ma bouche ; je n’aurais pas pu davantage m’empêcher de les prononcer que je n’aurais pu empêcher mon cœur de battre. « Mais c’est notre tour Matachine ! Et là c’est le donjon des Sorcières ! Mais c’est clair, maintenant ! Et voilà la tour de l’Ours !
— Vous êtes un saint homme d’après ce que l’on dit, remarqua la femme, mais sain d’esprit, sûrement pas. » Tandis qu’elle parlait, elle tendit les mains pour que je pusse voir qu’elle n’était pas armée et m’adressa un sourire torve qui aurait été un avertissement suffisant si l’officier ne m’avait pas déjà mis en garde. Il était clair que le garçon en haillons qui l’accompagnait n’avait pas d’arme et ne constituait pas un danger ; en revanche, je la soupçonnais de dissimuler un pistolet ou quelque chose de pire encore sous son riche uniforme.
On ne le sait généralement pas, mais il est difficile d’apprendre à frapper un autre être humain de toute sa force ; quelque ancien instinct fait que même les plus brutaux retiennent un peu leurs coups. On m’avait appris, chez les bourreaux, à surmonter cet instinct. Du tranchant de la main je la frappai au menton, aussi violemment que j’aie jamais frappé dans ma vie, et elle s’effondra comme une marionnette. Je donnai un coup de pied dans la lanterne qui s’éteignit en allant valser au loin.
Le garde à l’intérieur de la poterne leva son épée mais seulement pour me barrer la route. Je fis volte-face et fonçai vers la Cour Cassée.
La douleur qui me frappa à ce moment-là fut comme celle infligée par la révolutionnaire, la seule que j’aie jamais éprouvée qui puisse lui être comparée. C’était comme si j’étais mis en pièces, et que l’arrachement des membres se prolongeait indéfiniment ; le tranchant de l’épée n’aurait été rien à côté de cela. Le sol sembla bondir et tournoyer en dessous de moi, même lorsque eut disparu cet épouvantable éclair de douleur et que je restai gisant dans l’obscurité. Tous les gros canons de la bataille d’Orithyia tonnaient ensemble.
Je me trouvai alors de retour sur le monde de Yesod. Son air pur emplissait mes poumons, et la musique de ses brises était un baume pour mes oreilles. Je m’assis pour découvrir que ce n’était que Teur, telle qu’elle pouvait paraître à celui qui venait de souffrir Abaddon. Tandis que je me redressais, je pensais à toute l’aide que j’avais déjà fournie à ce corps décati ; mes bras et mes jambes restaient cependant raides et froids et la douleur s’attardait à chaque articulation.
J’étais allongé sur une couchette dans une pièce qui me paraissait étrangement familière. La porte, une solide pièce de métal la dernière fois que je l’avais vue, j’en étais sûr, n’était plus qu’un croisillon de barreaux ; elle donnait sur un couloir étroit dont je connaissais tous les tours et détours depuis l’enfance. Je me retournai pour étudier la forme étrange de la pièce.
Il s’agissait de la chambre à coucher que Roche occupait lorsqu’il était compagnon, et c’était précisément dans cette pièce que j’étais venu revêtir une tenue civile, le soir de notre sortie à la Maison turquoise. Je restai bouche bée d’étonnement. Le lit de Roche, un peu plus large, se trouvait à l’emplacement de la paillasse actuelle. Impossible de se tromper à la position du hublot (je me rappelai ma surprise en découvrant que Roche jouissait d’un hublot et que la chambre que l’on m’avait attribuée plus tard n’en disposait pas) et aux angles que faisaient les pièces métalliques.
J’allai jusqu’au hublot. Il était ouvert et laissait passer la brise qui m’avait réveillé. Aucun barreau ne l’interdisait ; mais bien entendu, personne n’aurait pu descendre le long des murs lisses de la tour et seul un homme de très petite taille aurait pu y glisser ses épaules. J’y engageai la tête.
En dessous de moi s’étendait l’ancienne cour, restée telle que dans mon souvenir, illuminée par un soleil d’arrière-saison ; son dallage craquelé paraissait avoir subi quelques légères restaurations, mais rien n’avait changé par ailleurs. Le donjon des Sorcières penchait toujours selon le même angle que dans les recoins de ma mémoire. Le mur était en ruine, exactement comme de mon temps, ses tuiles de métal résistantes à la fusion écroulées pour moitié dans l’ancienne cour, pour moitié dans la nécropole. Un compagnon solitaire (du moins m’apparut-il tel) flânait devant la porte des Cadavres, et s’il portait un uniforme étrange et tenait une épée, ce qui n’avait pas été le cas de frère Portier, il se tenait à l’endroit même où ce dernier montait habituellement la garde.
Un garçon, un apprenti en haillons tout à fait semblable à ce que j’avais moi-même été, traversa bientôt l’ancienne cour, chargé de quelque commission. J’agitai la main et l’interpellai, et lorsqu’il leva les yeux je le reconnus : « Reechy ! Reechy ! » lui lançai-je.
Il me rendit mon salut et repartit vaquer à ses affaires, manifestement apeuré à l’idée d’être vu en train de parler à un client de sa guilde. Sa guilde, viens-je d’écrire, mais j’étais déjà sûr qu’il s’agissait aussi de la mienne.
Les ombres allongées me disaient qu’il était encore tôt le matin ; ce qui me fut confirmé quelques instants plus tard par le claquement des portes et les pas des compagnons qui m’apportaient mon repas. Ma porte ne disposait pas du guichet qu’elle aurait dû comporter, si bien que l’un des deux hommes fut obligé de se tenir de côté, tenant sa pile de plateaux, pendant qu’un autre, qui avait presque l’air d’un soldat avec sa vouge à large lame, lui déverrouillait la porte.
« On dirait que ça va bien », remarqua-t-il en posant le plateau par terre, sur le seuil.
Je lui répondis qu’il m’était arrivé de me sentir mieux.
Il se rapprocha. « Vous l’avez tuée.
— La femme que l’on appelait madame la Préfète ? »
Il acquiesça, imité par l’autre compagnon. « Vous lui avez cassé le cou.
— Amenez-moi auprès d’elle, dis-je, je peux peut-être lui rendre la vie. »
Ils échangèrent un regard et s’éloignèrent après avoir claqué la grille derrière eux.
Ainsi elle était morte ; et à voir leurs regards, elle devait avoir été détestée. Cyriaca m’avait demandé une fois si ma proposition de la libérer n’était pas un ultime tourment. (La maison d’été à claire-voie monta, flottante, des profondeurs de ma mémoire, pour se retrouver, avec les moindres détails de ses vignes vierges emmêlées et Luna la verte, au milieu de la cellule qu’éclairait le soleil du matin.)
Je lui avais répondu qu’aucun client ne nous croirait ; mais j’avais cru Mme la Préfète – cru au moins que je pouvais lui échapper, alors que je savais qu’elle-même ne le croyait pas. Et pendant tout ce temps, j’avais dû avoir une arme pointée sur moi depuis la tour Matachine, peut-être même depuis ce hublot ; plus vraisemblablement, de la salle d’armes, près du sommet.