Marina
- Автор: Сафон Карлос Руис
- Год: 2011
- Язык: французский
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:
— Elle vivait ici avec pour seuls compagnons Sacha, un berger allemand, et ses livres préférés. Après avoir perdu tout à fait la vue, certaine que ses yeux ne pourraient plus jamais voir un lever de soleil sur la mer, elle a demandé à l’un des pêcheurs qui avaient l’habitude de mouiller dans la crique de prendre Sacha en charge. Quelques jours plus tard, à l’aube, elle est montée dans une barque et a ramé vers le large. On ne l’a jamais revue.
Sans motif précis, je soupçonnai que l’histoire de la romancière hollandaise était une invention de Marina, et je manifestai mes doutes.
— Parfois, les choses les plus réelles ne se passent qu’en imagination, Óscar. Nous ne nous souvenons que de ce qui n’est jamais arrivé.
Germán dormait, la figure cachée par son chapeau et Kafka à ses pieds. Marina observa son père avec tristesse. Profitant du sommeil de Germán, je la pris par la main et nous marchâmes vers l’autre bout de la plage. Là, assis sur un lit de rochers aplanis par les vagues, je lui expliquai tout ce qui s’était passé en son absence. Je ne négligeai aucun détail, de l’étrange apparition de la dame en noir dans la gare, à l’histoire de Mihaïl Kolvenik et de Velo-Granell telle que me l’avait narrée Sentís, sans oublier la sinistre présence, la nuit de l’orage, dans leur maison de Sarriá. Elle m’écouta en silence, absente, le regard perdu dans les remous de l’eau à ses pieds. Nous restâmes là un bon moment, sans parler, observant la silhouette lointaine de l’ermitage de Sant Elm.
— Qu’est-ce que dit le médecin de La Paz ? demandai-je finalement.
Marina leva les yeux. Le soleil commençait à descendre et un reflet ambré révéla les larmes qui les baignaient.
— Qu’il n’y en a plus pour très longtemps…
Je me retournai et vis que Germán nous faisait des signes de la main. Je sentis mon cœur se serrer et un nœud insupportable se former dans ma gorge.
— Lui, il n’y croit pas, dit Marina. C’est mieux comme ça.
Je la regardai de nouveau et constatai qu’elle avait vite essuyé ses larmes, d’un geste optimiste. Je me surpris à la regarder fixement et, sans savoir d’où me venait un tel courage, je me penchai sur son visage en cherchant sa bouche. Marina posa ses doigts sur mes lèvres et me caressa la figure en me repoussant doucement. Une seconde plus tard, elle se leva et je la vis s’éloigner. Je soupirai.
Je me levai aussi et revins vers Germán. En m’approchant, je constatai qu’il dessinait dans un petit cahier de notes. Je me rappelai que cela faisait des années qu’il ne touchait plus à un crayon ni à un pinceau. Il me regarda et me sourit.
— Dites-moi si vous trouvez que c’est ressemblant, Óscar, prononça-t-il d’un ton détaché en me montrant le cahier.
Les traits de crayon avaient fixé le visage de Marina avec une perfection saisissante.
— C’est magnifique, murmurai-je.
— Il vous plaît ? J’en suis heureux.
La silhouette de Marina se découpait à l’autre bout de la plage, immobile face à la mer. Germán la contempla d’abord, puis il reporta son regard sur moi. Il arracha la page et me la tendit.
— C’est pour vous, Óscar. Pour que vous n’oubliiez jamais ma Marina.
Sur la route du retour, le crépuscule transforma la mer en une nappe de cuivre en fusion. Germán conduisait en souriant et ne cessait d’évoquer des anecdotes sur les années qu’il avait passées au volant de cette vieille Tucker. Marina l’écoutait, riant de ses plaisanteries et entretenant la conversation par des fils invisibles de magicienne. Moi, je restais muet, le front collé à la vitre et le moral au trente-sixième dessous. Marina me prit la main en silence et la garda dans les siennes.
Nous arrivâmes à Barcelone à la tombée de la nuit. Germán tint à me reconduire jusqu’à la porte de l’internat. Il arrêta la Tucker devant la grille et me tendit la main. Marina descendit et entra avec moi. Sa présence me brûlait et je ne savais comment me séparer d’elle.
— Óscar, s’il y a quelque chose…
— Non.
— Écoute, Óscar, il y a des choses que tu ne peux pas comprendre, mais…
— C’est évident, coupai-je. Bonsoir.
Je me détournai pour m’enfuir à travers le jardin.
— Attends ! dit Marina, restée à la grille.
Je m’arrêtai près du bassin.
— Je veux que tu saches que cette journée a été l’une des plus belles de ma vie, dit-elle.
Je me retournai pour répondre, mais elle avait déjà disparu.
Je gravis chaque marche de l’escalier comme si je portais des bottes de plomb. Je croisai quelques-uns de mes camarades. Ils me regardèrent d’un air gêné, comme si j’étais un inconnu. La rumeur de mes mystérieuses absences avait couru dans le collège. Mais je m’en moquais. Je pris le journal du jour sur la table du corridor et me réfugiai dans ma chambre. Je me couchai sur le lit, le journal sur la poitrine. J’entendis des voix dans le couloir. J’allumai la lampe de chevet et me plongeai dans le monde, pour moi irréel, du journal. Le nom de Marina semblait écrit à chaque ligne. « Ça va passer », pensai-je. Peu à peu, la routine des informations m’apaisa. Rien de mieux que de lire les problèmes des autres pour oublier les siens. Guerres, arnaques, assassinats, fraudes, hymnes, défilés et football. Le monde continuait son petit bonhomme de chemin. Plus calme, je poursuivis ma lecture. Tout d’abord, je ne la remarquai pas : c’était une information en petits caractères, une brève destinée à combler un blanc. Je pliai le journal et le plaçai en pleine lumière.
UN CADAVRE A ÉTÉ TROUVÉ
DANS UN ÉGOUT DU QUARTIER GOTHIQUE
Barcelone. Gustavo Berceo, rédaction.
Le corps de Benjamín Sentís, quatre-vingt-trois ans, habitant Barcelone, a été trouvé vendredi matin dans une bouche du collecteur no 4 du réseau d’égouts de la Ciutat Vella. On ignore comment le cadavre a pu arriver dans ce secteur, fermé depuis 1941. La cause du décès est attribuée à un arrêt cardiaque. Mais, selon certaines sources, le corps du défunt aurait été amputé de ses mains. Benjamín Sentís, retraité, a connu une certaine notoriété dans les années quarante, lors du scandale de la société Velo-Granell dont il était actionnaire et principal associé. Ces dernières années, il vivait reclus dans un petit appartement de la rue Princesa, sans parenté connue et pratiquement ruiné.
12
Je ne dormis pas de la nuit, retournant dans ma tête le récit que m’avait fait Sentís. Je relus encore et encore l’annonce de sa mort en espérant y trouver, entre les points et les virgules, quelque clef secrète. Le vieil homme m’avait caché qu’il était l’associé de Kolvenik dans Velo-Granell. Je supposai, si le reste de son histoire se tenait, que Sentís était le fils du fondateur de la société, ce fils qui avait hérité de cinquante pour cent des actions quand Kolvenik avait été nommé directeur général. Cette révélation déplaçait toutes les pièces du puzzle. S’il m’avait menti sur ce point, il pouvait m’avoir menti sur tout le reste. La lumière du jour me surprit tentant toujours d’élucider la signification de cette histoire et de son dénouement.
Ce mardi-là, je m’éclipsai durant la pause de la mi-journée pour rejoindre Marina.
Une fois de plus, elle semblait avoir lu dans mes pensées, car elle m’attendait dans le jardin avec à la main le journal de la veille. Un simple coup d’œil me suffit pour savoir qu’elle avait déjà lu l’annonce de la mort de Sentís.
— Cet homme t’a menti…
— Et maintenant il est mort.
Marina jeta un regard vers la maison, comme si elle craignait que Germán puisse nous entendre.