À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2221056523
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]». Краткое содержание книги:
Le Peuple survivait à l’abri de son cocon souterrain, génération après génération. Et voilà que le Printemps, annoncé par la Tradition, était revenu. Le Peuple devait sortir et aller recueillir son héritage dans la glorieuse cité de Vengiboneeza. Mais était-il encore humain ?
Hresh se laissa glisser vers le centre du groupe. Il tenait à la main la lance que lui avait donnée Harruel, mais il ne savait pas très bien quoi en faire. Était-ce bien là qu’il fallait la serrer ? Et frapper de bas en haut ? Il se dit que si un rat-loup s’approchait assez près de lui, il trouverait bien assez vite comment s’en servir.
La haute silhouette d’Harruel qui portait en ahanant de grands coups de lance se découpait dans la pénombre. A ses côtés Torlyri repoussait avec les pieds un énorme rat-loup cependant qu’elle embrochait un de ses congénères. Lakkamai, Konya et Staip se battaient de tout leur cœur. Salaman, qui n’était pourtant guère plus âgé que Hresh, réussit à jeter successivement deux assaillants à terre. Koshmar semblait être partout à la fois, frappant de la pointe de sa lance aussi bien que de la hampe dont elle se servait pour fracasser avec un plaisir farouche les dents des rats-loups qui l’entouraient. Hresh entendit soudain des hurlements affreux. Les rats-loups se parlaient dans ce qui devait être leur langage. Tuer — tuer — tuer — chair — chair — chair… Des gémissements de douleur s’élevaient d’une gorge humaine et quelqu’un d’autre émettait une sourde plainte terrifiée.
Et d’un seul coup, aussi brusquement qu’il avait commencé, le combat s’acheva.
Le silence revint en quelques instants. Appuyé sur sa lance, le souffle court, Harruel essuyait un filet de sang coulant sur sa cuisse. Torlyri s’était laissé tomber à genoux. Le corps frissonnant d’horreur, elle répétait interminablement le nom de Mueri. Koshmar, la main serrée sur sa lance, arpentait le champ de bataille en quête d’autres assaillants. Mais il n’y en avait plus. Le sol était jonché de corps de rats-loups, déjà rigides dans la mort et encore plus hideux que de leur vivant.
— Qui est blessé ? demanda Koshmar. Répondez quand je prononcerai votre nom. Thaggoran ?
Seul le silence lui répondit.
— Thaggoran ? répéta-t-elle d’une voix chargée d’inquiétude.
Mais toujours pas de réponse de Thaggoran.
— Cherche-le, ordonna Koshmar à Torlyri. Harruel ?
— Oui.
— Konya ?
— Je suis là.
— Staip.
— Oui.
Quand son tour arriva, Hresh était presque incapable de proférer une parole, tellement il était bouleversé par tout ce qui venait de se passer. Il parvint néanmoins à articuler son nom d’une voix rauque.
En fin de compte, seuls deux membres de la tribu ne répondirent pas à l’appel de leur nom. Trois, plus exactement, car l’une des victimes était Yalmud, une jeune femme douce à défaut d’être très intelligente, qui portait un enfant. C’était une grave perte, mais l’autre était une véritable catastrophe.
C’est Hresh qui le découvrit, étendu de tout son long dans de hautes herbes, juste à la limite du campement. Le vieux Thaggoran avait chèrement défendu sa vie, car le rat-loup qui lui avait ouvert la gorge était recroquevillé à côté de lui, les yeux exorbités, la langue gonflée et noircie. Le chroniqueur avait réussi à l’étrangler avant de mourir.
Hébété, figé de douleur, incapable de verser une larme, Hresh regardait fixement le corps inerte du vieillard. C’était une perte trop cruelle. Il avait presque l’impression que c’était sa propre gorge qui était ouverte. Au bout d’un certain temps, il parvint à émettre un son étranglé, puis une sorte de sanglot étouffé, mais il demeurait incapable de faire un geste. Il osait à peine respirer. Il aurait voulu que le temps se soit arrêté, que la journée revienne en arrière jusqu’à son origine.
Il réussit enfin à s’agenouiller et posa une main tremblante sur le front du vieillard, comme s’il espérait que toutes les connaissances emmagasinées dans l’esprit de Thaggoran puissent être transmises à son esprit d’enfant par ce seul contact, avant que le corps du chroniqueur soit tout à fait froid. Mais l’esprit de Thaggoran s’était déjà enfui.
Hresh ne parvenait toujours pas à y croire. Son père, Samnibolon, était mort depuis si longtemps qu’il n’était qu’un nom pour lui. Mais Thaggoran…
— Dawinno… commença-t-il d’une voix hésitante.
Puis, d’un seul coup, ses sentiments débordèrent. Un cri affreux monta des profondeurs de son être et il le laissa sortir. Un long gémissement à glacer le sang, si violent qu’il eut l’impression de s’ouvrir en deux pour lui laisser le passage. Les larmes se mirent à couler sur ses joues et sur sa fourrure où se formèrent des touffes de poils mouillés. Il tremblait, il geignait, il trépignait de désespoir.
Pendant un long moment, il demeura prostré, frissonnant, trempé de sueur, songeant à tout ce qui était perdu pour le Peuple et à tout ce qui lui avait glissé entre les doigts à cause de la mort du vieux sage.
C’était plus que la mort d’un homme, car tout le monde devait bien mourir un jour et Thaggoran avait déjà vécu longtemps. C’était la mort du savoir. Un vide énorme s’était créé dans l’âme de Hresh. Il avait espéré apprendre tant de choses de Thaggoran sur cette planète étrange que la tribu découvrait, tant de choses qu’il n’apprendrait jamais. Il se trouvait certes beaucoup de choses dans les chroniques, mais bien d’autres avaient été transmises oralement, d’un chroniqueur à l’autre, tout au long de centaines de milliers d’années. Mais cette ligne venait d’être brisée et toutes ces connaissances étaient perdues à jamais.
Mais j’apprendrai quand même tout ce que je pourrai, se dit Hresh.
Je deviendrai chroniqueur à la place de Thaggoran, se jura-t-il, aveuglé par la douleur.
Il baissa la main et tâta calmement la fourrure ensanglantée de Thaggoran, juste au-dessous de la gorge ouverte. Il savait qu’il y avait à cet endroit une amulette qui ressemblait à un morceau de verre de couleur verte, un petit objet ovale, très ancien, portant des signes minuscules et dont Thaggoran lui avait confié un jour qu’il datait de l’époque de la Grande Planète. Hresh le dégagea précautionneusement. Il avait l’impression de sentir sur sa paume une chaleur froide. Le cœur battant, il garda quelques instants l’amulette au creux de sa main serrée, puis il la fit glisser dans la petite bourse qu’il portait sur la hanche.
Il n’était pas prêt à la mettre autour de son cou. Pas encore. Mais bientôt il le ferait.
Et il prit une résolution : j’irai partout sur la surface de cette planète, je verrai tout ce qui existe et j’apprendrai tout ce qu’il y a à apprendre, car je suis Hresh-le-questionneur. Je maîtriserai tous les secrets du passé et de l’avenir et mon âme sera remplie de sagesse jusqu’à en déborder. Puis je confierai toutes mes connaissances aux chroniques, au bénéfice de ceux qui viendront après nous dans le courant du Printemps Nouveau.
Quand sa décision fut prise, Hresh commença à sentir la douleur de la perte de Thaggoran s’atténuer.
Toute la nuit, les membres de la tribu psalmodièrent les chants de mort en hommage à leurs compagnons disparus et, à la pointe du jour, ils transportèrent les deux corps dans les collines qui s’élevaient à l’orient. Ils recommandèrent l’âme des défunts à Dawinno et la leur à Friit et à Mueri. Puis Koshmar donna le signal du départ. Ils levèrent le camp et prirent la direction des grandes plaines du ponant. Koshmar ne voulait pas leur dire où ils allaient. Elle avait seulement confié que c’était l’endroit où ils étaient destinés à se rendre et personne n’avait osé lui poser d’autres questions.
3. L’endroit où les murs n’existent pas
De violentes rafales de vent balayaient la plaine aride, soulevant le sable et le faisant tourbillonner en nuages épais. Il ne poussait pratiquement rien, comme si quelque lame gigantesque avait rasé la surface du sol, enlevant la couche arable et arrachant toutes les graines.