Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]». Краткое содержание книги:
Le Guetteur était las d'avoir usé ses yeux et ses sens à détecter l'invasion extraterrestre dont la Terre se croyait menacée. Il avait fini par perdre la foi dans le principe fondamental de sa Guilde.
Tout son univers allait pourtant basculer quelques heures plus tard. Sa jeune protégée Avluela était remarquée par le Prince de Roum qui abusait d'elle. Gordon, l'Elfon sans Guilde, reconnaissait soudain être un émissaire déguisé des envahisseurs qui apparaissaient bientôt au Guetteur au cours de sa veille. La Terre allait être conquise.
Désorienté, ses veilles de guet devenues vaines, le Guetteur gagna d'abord Perris où il ne rencontra qu'intrigues et luxure, puis tenta le pèlerinage de Jorslem. C'est là qu'il retrouva Avluela la Volante et que, de la Terre vaincue, naquit un nouvel espoir.
Oui, il était amer et ce n’était certes pas sans raison. Quand on a eu tant de choses et qu’on a tout perdu, il y a de quoi se lamenter. Pour moi, la défaite de la Terre signifiait seulement la fin de mes habitudes. A part cela, rien n’était modifié. Je n’avais plus à vigiler mais je continuais d’errer de par le monde, seul, même si, comme c’était le cas, j’avais un compagnon de route.
Je me demandais si le prince savait pourquoi il avait eu les yeux crevés. Si Gormon triomphant lui avait annoncé que c’était ni plus ni moins à la jalousie d’un rival qu’il devait ce sort. « Tu as pris Avluela, lui avait-il peut-être dit. Tu as remarqué une petite Volante et tu as voulu t’en amuser. Tu lui as ordonné de partager ton lit. Sans penser à elle en tant que personne. Sans penser qu’elle pouvait en préférer un autre. En pensant seulement comme pense un prince de Roum — tyranniquement ! »
… et le geste fulgurant de deux longs doigts écartés…
Mais je n’osais pas l’interroger : le monarque déchu m’inspirait encore une crainte respectueuse. M’immiscer dans sa vie privée, engager la conversation sur ses malheurs comme s’il n’était qu’un simple compagnon de route… non, je ne le pouvais pas. Je lui répondais lorsqu’il m’adressait la parole, je parlais lorsqu’il me l’ordonnait. Autrement, je gardais le silence ainsi qu’il sied à un plébéien en présence d’un personnage de sang royal.
Mais chaque jour qui passait confirmait que le prince de Roum n’était plus une altesse. Les envahisseurs sillonnaient les airs tantôt à bord de flotteurs ou autres engins volants, tantôt à l’aide de propulseurs individuels. La circulation était intense. Ils faisaient l’inventaire de leur monde. Quand leurs ombres, infimes éclipses, passaient sur nous, je levais la tête pour regarder nos nouveaux maîtres. Bizarrement, je n’éprouvais nulle haine à leur égard, seulement du soulagement à l’idée que la longue veille de la Terre avait pris fin. Il en allait différemment pour le prince. Chaque fois qu’un envahisseur nous survolait, il le sentait. Alors, il serrait les poings et crachait de noires malédictions. Ses nerfs optiques enregistraient-ils encore d’une manière ou d’une autre le passage des ombres ? Ou ses autres sens étaient-ils à ce point aiguisés par la perte de la vue qu’il était capable de déceler l’imperceptible bourdonnement d’un flotteur, de flairer l’odeur de la peau des envahisseurs dans le ciel ? Je ne le lui demandai pas. Je lui demandais infiniment peu de chose.
Parfois, la nuit, quand il me croyait endormi, il pleurait. J’étais alors ému de pitié. Avoir, si jeune, perdu tout ce qu’il possédait ! J’appris ainsi dans ces sombres moments que même les larmes d’un prince ne sont pas les larmes des simples hommes. Ses sanglots étaient chargés de défi, belliqueux, courroucés. Néanmoins, il pleurait.
Mais la plupart du temps il paraissait stoïque et comme résigné à son infortune. Il marchait gaillardement à mon côté et chacun de ses pas l’éloignait de Roum, sa grande cité, et le rapprochait de Perris. A d’autres moments, cependant, j’avais presque l’impression de voir frémir son âme en tumulte derrière la grille du masque. La fureur intérieure qu’il réprimait s’extériorisait en piques mesquines. Il raillait mon âge, la modestie de ma condition, la vanité d’une existence qui avait perdu son sens maintenant que la conquête était un fait acquis. il me narguait :
— Dis-moi ton nom, Guetteur.
— C’est interdit, Majesté.
— Les anciennes lois n’ont plus cours, désormais. Allons ! Nous avons de longs mois à arpenter les routes ensemble. Je ne peux pas continuer à t’appeler éternellement « Guetteur ».
— C’est la coutume de ma confrérie.
— La coutume de la mienne est de donner des ordres auxquels on obéit. Ton nom !
— Même les Dominateurs ne peuvent exiger de connaître le nom d’un Guetteur sans un motif valable et un mandement du maître de confrérie.
Il cracha par terre.
— Me braver ainsi alors que je suis réduit à cet état ! Quelle vilenie ! Si nous étions au palais, tu ne t’y risquerais pas.
— Si nous étions au palais, Majesté, vous n’auriez pas formulé cette requête abusive au su et au vu de votre cour. Les Dominateurs sont eux aussi astreints à certaines obligations. Ils ont, en particulier, le devoir de respecter les autres confréries.
— Mais c’est qu’il me fait la leçon !
Rageusement, il s’élança vers le bas-côté de la route, s’adossa au talus, se pencha en arrière, effleura le tronc d’un étoilier, arracha une poignée de feuilles et les pétrit si fort qu’elles durent lui piquer douloureusement la paume. Un lourd véhicule terrestre — le premier que je voyais depuis le matin sur cette route déserte — passa bruyamment devant nous. Il était chargé d’envahisseurs. Quelques-uns nous saluèrent en agitant le bras.
Au bout d’un long moment, le prince laissa tomber sur un ton plus détendu, presque badin :
— Mon nom est Enric. Dis-moi le tien.
— Je vous supplie de ne pas insister, Majesté.
— Mais tu connais maintenant mon nom. Il m’est tout aussi interdit qu’à toi de le révéler !
— Je ne vous ai pas demandé de me le dire, ripostai-je avec fermeté.
Et je ne lui donnai pas mon nom. Refuser de communiquer ce renseignement à un prince dépouillé de sa puissance était une bien piètre victoire mais il me la fit payer de mille façons sordides. Il me houspillait, me provoquait, m’injuriait, me rabaissait. Il parlait avec mépris de ma confrérie. Il me traitait en laquais. Je devais lui graisser son masque, appliquer des onguents sur ses yeux crevés et lui rendre d’autres services trop humiliants pour être cités. Ainsi clopinions-nous sur la route de Perris, un vieil homme et un jeune, tout aussi démunis, remplis de hargne l’un envers l’autre, mais que réunissaient les besoins et les devoirs qui sont le lot des voyageurs.
Ce fut une période pénible. Il me fallait me plier à ses sautes d’humeur : tantôt, il s’exaltait, en proie à un enthousiasme cosmique à faire des projets en vue de venger la Terre conquise ; tantôt il retombait dans le plus profond désespoir en réalisant que la conquête était définitive. Il me fallait le défendre contre sa propre imprudence lorsqu’il se conduisait comme s’il était toujours le prince de Roum, donnant des ordres aux villageois, les frappant même à l’occasion d’une manière qui ne convenait guère à un saint homme. Pire encore, il me fallait servir sa concupiscence et acheter des femmes qui venaient le rejoindre nuitamment, ignorant qu’elles avaient affaire à un personnage se présentant comme un Pèlerin. Un Pèlerin imposteur car il ne portait pas la pierre d’étoile grâce à laquelle les vrais Pèlerins entrent en communion avec la Volonté.
Je réussis malgré tout à faire en sorte qu’il se tirât indemne de toutes ces péripéties critiques, même le jour où nous rencontrâmes un autre Pèlerin, authentique celui-là. C’était un vieillard redoutablement ergoteur, à l’esprit fertile en arguties théologiques. « Parlons de l’immanence de la Volonté », proposa-t-il au prince qui, manquant de patience cet après-midi-là, lui répondit par un mot ordurier. A la dérobée, je lui lançai un coup de pied dans le mollet et dis au Pèlerin scandalisé :
— Notre ami est indisposé, aujourd’hui. Il est entré en communion cette nuit avec la Volonté et a eu une révélation qui lui a troublé les sens. Laisse-nous poursuivre notre chemin, je te prie, et ne lui parle pas de choses saintes tant qu’il n’aura pas recouvré son état normal.
Je réussis, à l’aide d’improvisations de ce genre, à ce que le voyage se poursuive sans incidents.