Jean-Christophe Tome III
- Автор: Роллан Ромен
- Серия: Jean-Christophe #3
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:
Ils se séparèrent de bonne heure. Leurs chambres étaient voisines. Une porte intérieure menait de l’une à l’autre. Christophe vérifia machinalement que le verrou était mis du côté de Sabine. Il se coucha et s’efforça de dormir. La pluie cinglait les vitres. Le vent hululait dans la cheminée. Une porte battait à l’étage au-dessus. Un peuplier battu par l’ouragan craquait devant la fenêtre. Christophe ne pouvait fermer les yeux. Il pensait qu’il était sous le même toit, auprès d’elle. Un mur l’en séparait. Il n’entendait aucun bruit dans la chambre de Sabine. Mais il croyait la voir. Soulevé, sur son lit, il l’appelait à voix basse, à travers la muraille, il lui disait des mots tendres et passionnés. Et il lui semblait entendre la voix aimée, qui lui répondait, qui redisait ses paroles, qui l’appelait tout bas; il ne savait pas si c’était lui qui faisait les demandes et les réponses, ou si vraiment elle parlait. À un appel plus fort, il ne put résister: il se jeta hors du lit; à tâtons dans la nuit, il s’approcha de la porte; il ne voulait pas l’ouvrir, il se sentait rassuré par cette porte fermée. Et comme il touchait de nouveau à la poignée, il vit que la porte s ouvrait…
Il fut saisi. Il la referma doucement, il la rouvrit, il la referma encore. N’était-elle pas fermée tout à l’heure? Oui, il en était sûr. Qui donc l’avait ouverte?… Les battements de son cœur l’étouffaient. Il s’appuya sur son lit, il s’assit pour respirer. Il était terrassé par la passion. Elle lui enlevait la faculté de faire aucun mouvement: tout son corps fut pris d’un tremblement. Il avait la terreur de cette joie inconnue, qu’il appelait depuis des mois, et qui était là, près de lui, dont rien ne le séparait plus. Ce garçon violent et possédé d’amour, brusquement, ne sentait plus qu’effroi et répugnance devant ses désirs réalisés. Il avait honte d’eux, honte de ce qu’il allait faire. Il aimait trop pour oser jouir de ce qu’il aimait, il le redoutait plutôt: il eût tout fait pour éviter d’être heureux. Aimer, aimer, n’est-ce donc possible qu’au prix de profaner ce qu’on aime?…
Il était retourné près de la porte; et, tremblant d’amour et de crainte, la main sur la serrure, il ne pouvait se décider à ouvrir.
Et de l’autre côté de la porte, ses pieds nus sur le carreau grelottante de froid, Sabine était debout.
Ainsi, ils hésitèrent… combien de temps? Des minutes? Des heures?… Ils ne savaient pas qu’ils étaient là; et pourtant ils le savaient. Ils se tendaient les bras, – lui, écrasé par un amour si fort qu’il n’avait pas le courage d’entrer, – elle, l’appelant, l’attendant, et tremblant qu’il n’entrât… Et quand il se décida enfin à entrer, elle venait de se décider à repousser le verrou.
Alors il se traita de fou. Il pesa sur la porte, de toute sa force. Sa bouche collée sur la serrure, il supplia:
– Ouvrez!
Il appelait Sabine, tout bas; elle pouvait entendre son souffle haletant. Elle restait près de la porte, immobile, glacée, claquant des dents, sans force ni pour ouvrir, ni pour se recoucher…
L’ouragan continuait à faire craquer les arbres et battre les portes de la maison… Ils retournèrent, chacun vers son lit, le corps brisé, le cœur plein de tristesse. Les coqs chantaient d’une voix enrouée. Les premières lueurs de l’aube parurent à travers les carreaux couverts de buée. Une aube lamentable, blafarde, noyée dans l’opiniâtre pluie…
Christophe se leva, dès qu’il put; il descendit dans la cuisine, il causa avec les gens. Il avait hâte d’être parti, et il craignait de se retrouver seul en présence de Sabine. Ce lui fut presque un soulagement, quand la fermière vint dire que Sabine était souffrante, qu’elle avait pris froid dans la promenade d’hier, et qu’elle ne partirait pas, ce matin.
Le trajet du retour fut lugubre. Il avait refusé la voiture, et revenait à pied, par les campagnes mouillées, dans le brouillard jaunâtre qui enveloppait la terre, les arbres, les maisons, d’un linceul. Ainsi que la lumière, la vie semblait éteinte. Tout avait l’air de spectres. Lui-même était comme un spectre.
À la maison, il trouva des visages irrités. Tous étaient scandalisés qu’il eût passé la nuit, Dieu sait où, avec Sabine. Il s’enferma dans sa chambre et se mit à travailler. Sabine revint le lendemain, et s’enferma de son côté. Ils prirent garde de ne pas se rencontrer. Le temps était toujours pluvieux et froid: ni l’un ni l’autre ne sortait. Ils se voyaient derrière leurs vitres closes. Sabine était enveloppée, au coin du feu, et songeait. Christophe était enfoui dans ses papiers. Ils se saluaient d’une fenêtre à l’autre, avec réserve. Ils ne se rendaient pas compte exactement de ce qu’ils sentaient: ils s’en voulaient l’un à l’autre, ils s’en voulaient à eux-mêmes, ils en voulaient aux choses. La nuit de la ferme était écartée de leur pensée: ils en rougissaient, et ils ne savaient pas s’ils rougissaient davantage de leur folie, ou de n’y avoir pas cédé. Il leur était pénible de se voir: car cette vue leur rappelait des souvenirs qu’ils voulaient fuir; et, d’un commun accord, ils se retirèrent l’un et l’autre au fond de leurs chambres, pour s’oublier tout à fait. Mais cela n’était pas possible, et ils souffraient de cette hostilité secrète. Christophe était poursuivi par l’expression de sourde rancune, qu’il avait pu lire une fois sur le visage glacé de Sabine. Elle n’était pas moins malheureuse de ces pensées; elle avait beau les combattre, les nier même: elle ne pouvait pas s’en défaire. Il s’y joignait la honte que Christophe eût deviné ce qui se passait en elle; – et la honte de s’être offerte… la honte de s’être offerte et de ne s’être pas donnée.
Christophe accepta avec empressement l’occasion qui se présenta d’aller pour quelques concerts à Cologne et à Düsseldorf. Il était bien aise de passer deux ou trois semaines loin de la maison. La préparation de ces concerts et la composition d’une œuvre nouvelle qu’il voulait y jouer l’occupèrent tout entier, et il finit par oublier les souvenirs importuns. Ils s’effaçaient aussi de l’esprit de Sabine, reprise par la torpeur de sa vie habituelle. Ils en vinrent à penser l’un à l’autre avec indifférence. S’étaient-ils vraiment aimés? Ils en doutaient. Christophe fut sur le point de partir pour Cologne, sans avoir dit adieu à Sabine.
La veille de son départ, un je ne sais quoi les rapprocha. C’était une de ces après-midi de dimanche, où tous étaient à l’église. Christophe aussi était sorti, pour terminer ses préparatifs de voyage. Sabine, assise dans son minuscule jardin, se chauffait aux derniers rayons du soleil. Christophe rentra: il était pressé, son premier mouvement en la voyant fut de saluer et de passer. Mais quelque chose le retint, au moment où il passait: fût-ce la pâleur de Sabine, ou quelque sentiment indéfinissable: remords, crainte, tendresse?… Il s’arrêta, se retourna vers Sabine, et, appuyé sur la clôture du jardin, il lui souhaita le bonsoir. Sans répondre, elle lui tendit la main. Son sourire était plein de bonté, – d’une bonté qu’il ne lui avait jamais vue. Son geste voulait dire: «Paix entre nous…» Il saisit sa main par-dessus la barrière, il se pencha sur elle, et la baisa. Elle n’essaya point de la retirer. Il avait envie de se jeter à genoux, de lui dire: «Je vous aime…» Ils se regardèrent en silence. Mais ils ne s’expliquèrent point. Après un moment, elle dégagea sa main, elle détourna la tête. Il se détourna aussi, afin de cacher son trouble. Puis ils se regardèrent de nouveau avec des yeux rassérénés. Le soleil se couchait. Des nuances subtiles, violet, orange et mauve, couraient dans le ciel froid et clair. Elle resserra frileusement son châle sur ses épaules, d’un geste qui lui était familier. Il demanda: