Jean-Christophe Tome III
- Автор: Роллан Ромен
- Серия: Jean-Christophe #3
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:
Sa mère fut moins patiente. Madame Vogel, qui voyait tout, n’avait pas tardé à remarquer, ainsi que le vieux Euler, les entretiens de Christophe avec sa jeune voisine: il n’était pas difficile de deviner le roman. Les projets qu’ils avaient formé en secret de marier quelque jour Rosa avec Christophe en étaient contrariés; et cela leur semblait de la part de Christophe une offense personnelle, bien qu’il ne fût pas tenu de savoir qu’on avait disposé de lui, sans l’avoir consulté. Mais le despotisme d’Amalia n’admettait pas qu’on pensât autrement qu’elle et il lui paraissait scandaleux que Christophe eût passé outre à l’opinion méprisante, qu’elle avait, maintes fois, exprimée sur Sabine.
Elle ne se gêna point pour la lui répéter. Chaque fois qu’il était là, elle trouvait un prétexte pour parler de la voisine; elle cherchait les choses les plus blessantes à dire, celles qui pouvaient être le plus sensibles à Christophe; avec sa crudité de vue et de langage, elle n’avait pas de peine à les trouver. L’instinct féroce de la femme, si supérieur à celui de l’homme dans l’art de faire du mal, comme de faire du bien, la faisait insister moins sur la paresse de Sabine et ses défauts moraux que sur sa malpropreté. Son œil indiscret et fureteur en avait été chercher des preuves, à travers les carreaux, jusqu’au fond de la maison, dans les secrets de toilette de Sabine; et elle les étalait avec une complaisance grossière. Quand elle ne pouvait tout dire, par décence, elle laissait entendre davantage.
Christophe pâlissait de honte et de colère; il devenait blanc comme un linge, et ses lèvres tremblaient. Rosa, qui prévoyait ce qui allait se passer, suppliait sa mère de finir; elle tâchait même de défendre Sabine. Mais elle ne faisait que rendre Amalia plus agressive.
Et brusquement, Christophe bondissait de sa chaise. Il tapait sur la table, et criait que c’était une indignité de parler ainsi d’une femme, de l’épier chez elle, d’étaler ses misères; il fallait être bien méchant, pour s’acharner contre un être bon, charmant, paisible, qui vivait à l’écart, qui ne faisait de mal à personne, qui ne disait de mal de personne. Mais on se trompait fort, si on croyait lui faire tort ainsi: on ne faisait que la rendre plus sympathique et faire ressortir sa bonté.
Amalia sentait qu’elle était allée trop loin; mais elle était blessée de la leçon; et, portant la dispute sur un autre terrain, elle disait qu’il était trop facile de parler de bonté: avec ce mot, on excusait tout. Parbleu! il était bien commode de passer pour bon, en ne s’occupant jamais de rien, ni de personne, en ne faisant pas son devoir!
À quoi Christophe ripostait que le premier devoir était de rendre la vie aimable aux autres, mais qu’il y avait des gens, pour qui le devoir était uniquement ce qui est laid, ce qui est maussade, ce qui ennuie, ce qui gêne la liberté des autres, ce qui vexe, ce qui blesse le voisin, les domestiques, sa famille, et soi-même. Dieu nous garde de ces gens et de ce devoir, comme de la peste!…
La dispute s’envenimait. Amalia devenait fort aigre. Christophe ne lui cédait en rien. – Et le résultat le plus clair, c’était que, désormais, Christophe affectait de se montrer constamment avec Sabine. Il allait frapper à sa porte. Il causait joyeusement et riait avec elle. Il choisissait pour cela les moments où Amalia et Rosa pouvaient le voir. Amalia se vengeait par des paroles rageuses. Mais l’innocente Rosa avait le cœur déchiré par ce raffinement de cruauté; elle sentait qu’il les détestait, qu’il voulait se venger; et elle pleurait amèrement.
Ainsi, Christophe, qui avait tant de fois souffert de l’injustice, apprit à faire souffrir injustement.
À quelque temps de là, le frère de Sabine, meunier à Landegg, un petit bourg à quelques lieues de la ville, célébra le baptême d’un garçon. Sabine était marraine. Elle fit inviter Christophe. Il n’aimait pas ces fêtes, mais pour la satisfaction d’ennuyer les Vogel et d’être avec Sabine, il accepta avec empressement.
Sabine se donna le malin plaisir d’inviter aussi Amalia et Rosa, sûre qu’elles refuseraient. Elles n’y manquèrent point. Rosa mourait d’envie d’accepter. Elle ne détestait pas Sabine, elle se sentait même parfois le cœur plein de tendresse pour elle, parce que Christophe l’aimait; elle avait envie de le lui dire, de se jeter à son cou. Mais sa mère était là, et l’exemple de sa mère. Elle se raidit dans son orgueil, et refusa. Puis, lorsqu’ils furent partis, et qu’elle pensa qu’ils étaient ensemble, qu’ils étaient heureux ensemble, qu’ils se promenaient en ce moment dans la campagne, par cette belle journée de juillet, tandis qu’elle restait enfermée dans sa chambre, avec une pile de linge à raccommoder, auprès de sa mère qui grondait, il lui sembla qu’elle étouffait; et elle maudit son amour-propre. Ah! s’il avait été encore temps!… S’il avait été encore temps, hélas! elle eût fait de même…
Le meunier avait envoyé son char à bancs chercher Christophe et Sabine. Ils prirent en passant quelques invités sur le chemin. Le temps était frais et sec. Le clair soleil faisait reluire les rouges grappes des cerisiers dans les champs. Sabine souriait. Sa figure pâlotte était rosée par l’air vif. Christophe tenait sur ses genoux la petite fille. Ils ne cherchaient pas à se parler, ils parlaient à leurs voisins, peu importait à qui, et de quoi, ils étaient contents d’entendre la voix l’un de l’autre, ils étaient contents d’être emportés dans la même voiture. Ils échangeaient des regards de joie enfantine, en se montrant une maison, un arbre, un passant. Sabine aimait la campagne; mais elle n’y allait presque jamais: son incurable paresse lui interdisait toute promenade; il y avait près d’un an qu’elle n’était pas sortie de la ville: aussi jouissait-elle des moindres choses qu’elle voyait. Elles n’étaient point nouvelles pour Christophe; mais il aimait Sabine; et comme tous ceux qui aiment, il voyait tout au travers d’elle, il sentait chacun de ses tressaillements de plaisir, il exaltait encore les émotions qu’elle éprouvait; car en se confondant avec l’aimée, il lui prêtait son être.
Arrivés au moulin, ils trouvèrent dans la cour les gens de la ferme et les autres invités, qui les reçurent avec un vacarme assourdissant. Les poules, les canards et les chiens faisaient chorus. Le meunier Berthold, un gaillard au poil blond, carré de la tête et des épaules, aussi gros et grand que Sabine était frêle, enleva sa petite sœur dans ses bras, et la posa délicatement à terre, comme s’il avait peur de la casser. Christophe ne tarda pas à s’apercevoir que la petite sœur faisait selon l’habitude, ce qu’elle voulait du colosse, et que, tout en se moquant lourdement de ses caprices, de sa paresse, et de ses mille et un défauts, il la servait à pieds baisés. Elle y était habituée, et le trouvait naturel. Elle trouvait tout naturel, et ne s’étonnait de rien. Elle ne faisait rien pour être aimée: il lui semblait tout simple qu’elle le fût; et si elle ne l’était point, elle n’en avait souci: c’est pourquoi chacun l’aimait.