Jean-Christophe Tome III
- Автор: Роллан Ромен
- Серия: Jean-Christophe #3
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:
Christophe fit une autre découverte, qui lui causa moins de plaisir. C’est qu’un baptême suppose non seulement une marraine, mais un parrain, et que celui-ci a sur celle-là des droits, auxquels il se garde de renoncer, quand la marraine est jeune et jolie. Il s’en avisa, quand il vit un fermier, aux cheveux blonds frisottants, avec des anneaux dans les oreilles, s’approcher de Sabine en riant et l’embrasser sur les deux joues. Au lieu de se dire qu’il était un sot de l’avoir oublié, et un sot plus sot encore de s’en formaliser, il en voulut à Sabine, comme si elle avait fait exprès de l’attirer dans ce guet-apens. Sa mauvaise humeur augmenta, quand il se trouva séparé d’elle, dans la suite de la cérémonie. De temps en temps, Sabine se retournait, dans le cortège qui serpentait à travers les prairies, et elle lui jetait un regard amical. Il affectait de ne pas la voir. Elle sentait qu’il était fâché, elle devinait pourquoi; mais cela ne l’inquiétait guère: elle s’en amusait. Aurait-elle eu une brouille avec quelqu’un qu’elle aimait, malgré la peine qu’elle en eût ressentie, elle n’eût jamais fait le moindre effort pour dissiper le malentendu: il fallait se donner trop de mal. Tout finirait bien par s’arranger tout seul…
À table, placé entre la meunière et une grosse fille aux joues rouges, qu’il avait escortée à la messe, sans daigner faire attention à elle, Christophe eut l’idée de regarder sa voisine; et, l’ayant trouvée passable, il lui fit, pour se venger, une cour bruyante qui attirât l’attention de Sabine. Il y réussit; mais Sabine n’était pas femme à être jalouse de rien, ni de personne; pourvu qu’elle fût aimée, il lui était indifférent qu’on aimât d’autres; et, au lieu de s’en piquer, elle fut ravie de voir que Christophe s’amusait. De l’autre bout de la table, elle lui adressa son plus charmant sourire. Christophe fut décontenancé; il ne douta plus de l’indifférence de Sabine; et il retomba dans son mutisme boudeur, dont rien ne put le tirer, ni les agaceries, ni les rasades. À la fin, comme il s’assoupissait, se demandant rageusement ce qu’il était venu faire au milieu de cette interminable mangeaille, il n’entendit pas le fermier proposer une promenade en bateau, pour reconduire à leurs fermes certains des invités. Il ne vit pas Sabine qui lui faisait signe de venir de son côté, pour prendre la même barque. Quand il y pensa, il n’y avait plus de place pour lui; et il dut monter dans un autre bateau. Cette nouvelle déconvenue ne l’eût pas rendu plus aimable, s’il n’avait bientôt découvert qu’il allait semer en route presque tous ses compagnons. Alors il se dérida, et leur fit bon visage. D’ailleurs, cette belle après-midi sur l’eau, le plaisir de ramer, la gaieté de ces braves gens, finirent par dissiper toute sa mauvaise humeur. Sabine n’étant plus là, il ne se surveillait plus, et n’eut plus de scrupules à s’amuser franchement, comme les autres.
Ils étaient dans trois barques. Elles se suivaient de près cherchant à se dépasser. Ils s’adressaient de l’une à l’autre des injures joyeuses. Quand les barques se frôlaient, Christophe voyait le regard souriant de Sabine; et il ne pouvait s’empêcher de lui sourire aussi: la paix était faite. C’est qu’il savait que tout à l’heure ils reviendraient ensemble.
On se mit à chanter des chansons à quatre voix. Chaque groupe, à tour de rôle, disait un des couplets; le refrain était repris en chœur. Les barques, espacées, se répondaient en écho. Les sons glissaient sur l’eau, comme des oiseaux. De temps en temps, un bateau accostait à la rive: un ou deux paysans descendaient; ils restaient sur le bord, et faisaient des signaux aux barques qui s’éloignaient. La petite troupe s’égrenait. Les voix se détachaient une à une du concert. À la fin, ils furent seuls, Christophe, Sabine et le meunier.
Ils revinrent dans la même barque, redescendant le fil de l’eau. Christophe et Berthold tenaient les rames, mais ils ne ramaient pas. Sabine, assise à l’arrière, en face de Christophe, causait avec son frère, et regardait Christophe. Ce dialogue leur permettait de se contempler en paix. Jamais ils n’eussent pu le faire, si les paroles menteuses s’étaient tues. Les paroles semblaient dire: «Ce n’est pas vous que je vois.» Mais les regards se disaient: «Qui es-tu? toi que j’aime!… toi que j’aime, qui que tu sois!…»
Le ciel se couvrait, les brouillards s’élevaient des prairies, la rivière fumait, le soleil s’éteignait au milieu des vapeurs. Sabine s’enveloppa les épaules et la tête, en frissonnant, de son petit châle noir. Elle semblait fatiguée. Comme le bateau, longeant la rive, glissait sous les branches étendues des saules, elle ferma les yeux: sa figure toute menue était blême; ses lèvres avaient un pli douloureux; elle ne bougeait plus, elle paraissait souffrir, – avoir souffert, – être morte. Christophe eut le cœur serré. Il se pencha vers elle. Elle rouvrit les yeux, elle vit les yeux inquiets de Christophe qui l’interrogeaient, et elle leur sourit. Ce fut pour lui comme un rayon de soleil. Il demanda à mi-voix:
– Vous êtes malade?
Elle lui fit signe que non, et dit:
– J’ai froid.
Les deux hommes étendirent sur elle leurs manteaux; ils enveloppèrent ses pieds, ses jambes et ses genoux, comme un enfant qu’on borde dans son lit. Elle se laissait faire, et les remerciait du regard. Une pluie fine et glacée commençait à tomber. Ils, reprirent les rames, et se hâtèrent de revenir. De lourdes nuées éteignaient le ciel. La rivière roulait des flots d’encre. Les lumières s’allumaient aux fenêtres des maisons de-ci de-là, dans les champs. Quand ils arrivèrent au moulin, la pluie tombait à flots, et Sabine était transie.
On alluma un grand feu dans la cuisine, et on attendit que l’averse fût passée. Mais elle ne fit que redoubler, et le vent se mit de la partie. Ils avaient trois lieues à faire en voiture, pour revenir à la ville. Le meunier déclara qu’il ne laisserait pas partir Sabine par un temps pareiclass="underline" il leur proposa à tous deux de passer la nuit à la ferme. Christophe hésitait à accepter; il chercha conseil dans les yeux de Sabine; mais les yeux de Sabine fixaient obstinément les flammes du foyer: on eût dit qu’ils craignaient d’influer sur la décision de Christophe. Mais quand Christophe eut dit oui, elle tourna vers lui sa figure rougissante – (était-ce du reflet du feu?) – et il vit qu’elle était contente.
Chère soirée… La pluie faisait rage au dehors. Le feu lançait dans la noire cheminée des essaims d’étincelles dorées. Ils faisaient cercle autour. Leurs silhouettes fantasques s’agitaient sur le mur. Le meunier montrait à la fillette de Sabine comme on fait des ombres avec les mains. L’enfant riait et n’était pas tout à fait rassurée. Sabine, penchée sur le feu, l’attisait machinalement avec une lourde pincette; elle était un peu lasse, et rêvassait en souriant tandis que, sans écouter, elle hochait la tête aux bavardages de sa belle-sœur, qui lui contait ses affaires domestiques. Christophe, assis dans l’ombre, à côté du meunier tirait doucement les cheveux de l’enfant, et regardait le sourire de Sabine. Elle savait qu’il la regardait. Il savait qu’elle lui souriait. Ils n’eurent pas occasion de se parler une seule fois de la soirée, ni de se regarder en face: ils ne le cherchaient point.