Jean-Christophe Tome III
- Автор: Роллан Ромен
- Серия: Jean-Christophe #3
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:
Ils continuèrent à causer.
– Et vos boutons? dit-elle à Christophe, après un moment. Vous n’allez pas chez Lisi?
– Jamais de la vie, dit Christophe. J’attendrai que vous ayez rangé.
– Oh! dit Sabine, qui avait déjà oublié ce qu’elle venait de dire, n’attendez pas si longtemps!
Ce cri du cœur les mit en joie.
Christophe s’approcha du tiroir qu’elle avait repoussé:
– Laissez-moi chercher, voulez-vous?
Elle courut à lui pour l’empêcher:
– Non, non, je vous en prie, je suis sûre que je n’ai pas…
– Je parie que vous l’avez.
Du premier coup, il ramena, triomphant, le bouton qu’il voulait. Il lui en fallait d’autres. Il voulut continuer de fouiller; mais elle lui arracha la boîte des mains, et, se piquant d’amour-propre, elle-même elle chercha.
Le jour baissait. Elle s’approcha de la fenêtre. Christophe s’assit à quelques pas; la fillette grimpa sur ses genoux. Il feignait d’écouter son verbiage, et y répondait distraitement. Il regardait Sabine, qui se savait regardée. Elle se penchait sur la boîte. Il apercevait sa nuque et un peu de sa joue. – Et tandis qu’il la regardait, il vit qu’elle rougissait. Et il rougit aussi.
L’enfant parlait toujours. Personne ne lui répondait. Sabine ne bougeait plus. Christophe ne voyait pas ce qu’elle faisait: il était sûr qu’elle ne faisait rien, elle ne regardait même pas la boîte qu’elle tenait. Le silence se prolongeait. La petite fille inquiète se laissa glisser des genoux de Christophe:
– Pourquoi vous ne dites plus rien?
Sabine se retourna brusquement, et la serra dans ses bras. La boîte se répandit par terre; la petite poussa des cris de joie, elle courut à quatre pattes à la poursuite des boutons qui roulaient sous les meubles. Sabine revint près de la fenêtre, et appuya son visage contre les carreaux. Elle semblait s’absorber dans la vue du dehors.
– Adieu, dit Christophe, troublé.
Elle ne bougea point la tête, et dit tout bas:
– Adieu.
L’après-midi, le dimanche, la maison restait vide. Toute la famille se rendait à l’église et entendait les vêpres. Sabine n’y allait point. Christophe, en plaisantant, lui en fit des reproches, une fois qu’il l’aperçut assise devant sa porte, dans le petit jardin, tandis que les belles cloches s’égosillaient à l’appeler. Elle répondit sur le même ton que la messe seule était obligatoire; les vêpres ne l’étaient pas: il était donc inutile, et même un peu indiscret, de faire excès de zèle; et elle aimait à penser qu’au lieu de lui en vouloir, Dieu lui en saurait gré.
– Vous faites Dieu à votre image, dit Christophe.
– Cela m’ennuierait tant, à sa place! fit-elle d’un ton convaincu.
– Vous ne vous occuperiez pas souvent du monde, si vous étiez à sa place.
– Tout ce que je lui demanderais, c’est qu’il ne s’occupât pas de moi.
– Cela n’en irait peut-être pas plus mal, dit Christophe.
– Chut! s’écria Sabine, nous disons des impiétés!
– Je ne vois pas l’impiété qu’il y a à dire que Dieu vous ressemble. Je suis sûr qu’il est flatté.
– Voulez-vous vous taire! dit Sabine, moitié riant, moitié fâchée. Elle commençait à craindre que Dieu ne se scandalisât. Elle se hâta de détourner la conversation.
– Et puis, dit-elle, c’est le seul moment de la semaine, où l’on peut jouir en paix du jardin.
– Oui, dit Christophe. Ils ne sont pas là.
Ils se regardèrent.
– Quel silence! fit Sabine. On n’est pas habitué… On ne sait plus où on est…
– Oh! cria brusquement Christophe avec colère, il y a des jours où j’ai envie de l’étrangler!
Il n’était pas besoin d’expliquer de qui il voulait parler.
– Et les autres? demanda Sabine gaiement.
– C’est vrai, dit Christophe, découragé. Il y a Rosa.
– Pauvre petite! dit Sabine.
Ils se turent.
– Si c’était toujours comme c’est maintenant!… soupira Christophe.
Elle leva vers lui ses yeux riants, puis les baissa de nouveau Il s’aperçut qu’elle travaillait.
– Que faites-vous là? demanda-t-il.
(Il était séparé d’elle par le rideau de lierre tendu entre les deux jardins.)
– Vous voyez bien, dit-elle, en levant une écuelle qu’elle tenait sur ses genoux; j’écosse des petits pois.
Elle poussa un gros soupir.
– Mais ce n’est pas désagréable! dit-il en riant.
– Oh! répondit-elle, c’est mourant, d’avoir à s’occuper toujours de son dîner!
– Je parie, dit-il, que si c’était possible, vous vous passeriez de dîner, plutôt que d’avoir l’ennui de le préparer.
– Bien sûr! s’écria-t-elle.
– Attendez! je vais vous aider.
Il enjamba la clôture, et vint près d’elle.
Elle était assise sur une chaise, à l’entrée de sa maison. Il s’assit sur une marche, à ses pieds. Dans les plis de sa robe ramassés sur son ventre, il puisait des poignées de gousses vertes; et il versait les petites balles rondes dans l’écuelle posée entre les genoux de Sabine. Il regardait à terre. Il voyait les bas noirs de Sabine, qui moulaient ses chevilles et ses pieds. Il n’osait lever les yeux vers elle.
L’air était lourd. Le ciel très blanc, très bas, sans un souffle. Aucune feuille ne bougeait. Le jardin était clos de grands murs: le monde finissait là.
L’enfant était sortie avec une voisine. Ils étaient seuls. Ils ne disaient rien. Ils ne pouvaient plus rien dire. Sans voir, il prenait sur les genoux de Sabine d’autres poignées de petits pois; ses doigts tremblaient en la touchant: ils rencontrèrent, au milieu des gousses fraîches et lisses, les doigts de Sabine qui tremblaient. Ils ne purent plus continuer. Ils restèrent immobiles, ne se regardant pas: elle, renversée sur sa chaise, la bouche entr’ouverte, les bras pendants; lui, assis à ses pieds, adossé contre elle; il sentait le long de son épaule et de son bras la tiédeur de la jambe de Sabine. Ils étaient haletants. Christophe appuyait ses mains contre la pierre, pour les rafraîchir: une de ses mains frôla le pied de Sabine, sorti de son soulier, et resta posée sur lui, ne put se détacher. Un frisson les parcourut. Ils étaient près du vertige. La main de Christophe serrait les doigts menus du petit pied de Sabine. Sabine, moite et glacée, se penchait vers Christophe…
Des voix connues les arrachèrent à cette ivresse. Ils tressaillirent. Christophe se releva d’un bond, et repassa la barrière. Sabine ramassa les épluchures dans sa robe, et regagna la maison. De la cour, il se retourna. Elle était sur le seuil. Ils se regardèrent. Des gouttelettes de pluie commençaient à faire sonner les feuilles des arbres… Elle referma sa porte. Madame Vogel et Rosa rentraient… Il remonta chez lui.
Comme le jour jaunâtre s’éteignait, noyé dans des torrents de pluie, il se leva de sa table, mû par une impulsion irrésistible; il courut à sa fenêtre fermée, et il tendit les bras vers la fenêtre d’en face. Au même moment, à la fenêtre d’en face, derrière les vitres closes, dans la demi-ombre de la chambre, il vit – il crut voir – Sabine qui lui tendait les bras.