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Jean-Christophe Tome III

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome III». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adressé à la génération suivante. Le héros, un musicien de génie, doit lutter contre la médiocrité du monde. Mêlant réalisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIXème siècle au début du vingtième.
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Il se précipita hors de chez lui. Il descendit l’escalier. Il courut à la barrière du jardin. Au risque d’être vu, il allait la franchir. Mais, comme il regardait la fenêtre où elle lui était apparue, il vit que tous les volets étaient fermés. La maison semblait dormir. Il hésita à continuer. Le vieux Euler, qui allait à sa cave, l’aperçut et l’appela. Il revint sur ses pas. Il crut avoir rêvé.

*

Rosa ne fut pas longtemps sans s’apercevoir de ce qui se passait. Elle était sans défiance, elle ne savait pas encore ce que c’était qu’un sentiment jaloux. Elle était prête à tout donner, et ne demandait rien en échange. Mais si elle se résignait mélancoliquement à ce que Christophe ne l’aimât point, elle n’avait jamais envisagé la possibilité que Christophe aimât une autre.

Un soir, après dîner, elle venait de terminer une ennuyeuse tapisserie, à laquelle elle travaillait depuis des mois. Elle se sentit heureuse, et elle eut envie de s’émanciper un peu, pour une fois, d’aller causer avec Christophe. Elle profita de ce que sa mère avait le dos tourné, pour s’esquiver de la chambre. Elle se glissa hors de la maison, comme un écolier en faute. Elle se réjouissait de confondre Christophe, qui avait affirmé dédaigneusement qu’elle ne finirait jamais son travail. La pauvre petite avait beau connaître les sentiments de Christophe à son égard; elle était toujours disposée à juger du plaisir que les autres devaient avoir à la rencontrer, d’après celui qu’elle éprouvait en les voyant.

Elle sortit. Devant la maison, Christophe et Sabine étaient assis. Le cœur de Rosa se serra. Pourtant elle ne s’arrêta pas à cette impression irraisonnée; et gaiement, elle interpella Christophe. Le bruit de sa voix aiguë, dans le silence de la nuit, produisit sur Christophe l’effet d’une fausse note. Il tressaillit sur sa chaise, et grimaça de colère. Rosa lui agitait triomphalement sa tapisserie sous le nez. Christophe la repoussa avec impatience.

– Elle est finie, finie! insistait Rosa.

– Eh bien, allez en commencer une autre! dit sèchement Christophe.

Rosa fut consternée. Toute sa joie était tombée.

Christophe continua méchamment:

– Et quand vous en aurez fait trente, quand vous serez bien vieille, vous pourrez au moins dire que vous n’avez pas perdu votre vie!

Rosa avait envie de pleurer.

– Mon Dieu! comme vous êtes méchant, Christophe! dit-elle.

Christophe eut honte, et lui dit quelques mots d’amitié. Elle se contentait de si peu qu’elle retrouva aussitôt sa confiance; et elle repartit de plus belle dans son bruyant bavardage: elle ne pouvait parler bas, elle criait à tue-tête, suivant l’habitude de maison. Malgré tous ses efforts, Christophe ne put cacher sa mauvaise humeur. Il répondit d’abord quelques monosyllabes irrités; puis il ne répondit rien, il tourna le dos, et s’agitait sur sa chaise, en grinçant des dents, à ses notes de crécelle. Rosa voyait qu’elle l’impatientait, elle savait qu’elle devait se taire; mais elle n’en continuait que plus fort. Sabine, silencieuse, dans l’ombre, à quelques pas, assistait à la scène avec une impassibilité ironique. Puis, lassée, et sentant que la soirée était perdue, elle se leva et rentra. Christophe ne s’aperçut de son départ que quand elle n’était plus là. Il se leva aussitôt, et, sans même s’excuser, il disparut de son côté, avec un sec bonsoir.

Rosa, restée seule dans la rue, regardait, atterrée, la porte par où il venait de rentrer. Les larmes la gagnaient. Elle revint précipitamment, remonta chez elle, sans faire de bruit, pour ne pas avoir à parler à sa mère, se déshabilla en toute hâte, et, une fois dans son lit, enfoncée sous ses draps, elle sanglota. Elle ne cherchait pas à réfléchir sur ce qui s’était passé; elle ne se demandait pas si Christophe aimait Sabine, si Christophe et Sabine ne pouvaient pas la souffrir; elle savait que tout était perdu, que la vie n’avait plus de sens, qu’il ne lui restait qu’à mourir.

Le lendemain matin, la réflexion lui revint avec l’éternel et décevant espoir. En repassant les événements de la veille, elle se persuada qu’elle avait tort de leur attribuer cette importance. Sans doute, Christophe ne l’aimait pas; elle s’y résignait gardant au fond de son cœur la pensée inavouée qu’elle finirait par se faire aimer, à force de l’aimer. Mais où avait-elle pris qu’il y eût quelque chose entre Sabine et lui? Comment aurait-il pu aimer, intelligent comme il était, une petite personne, dont l’insignifiance et la médiocrité frappaient les yeux de tous? Elle se sentit rassurée, – et n’en commença pas moins à surveiller Christophe. Elle ne vit rien, de tout le jour, puisqu’il n’y avait rien à voir; mais Christophe, qui la vit en revanche rôder tout le jour autour de lui, sans s’expliquer pourquoi, en conçut une irritation singulière. Elle y mit le comble, le soir, quand elle reparut et s’installa décidément à côté d’eux dans la rue. Ce fut une réédition de la scène de la veille: Rosa seule parla. Mais Sabine n’attendit pas aussi longtemps, pour retourner chez elle; et Christophe l’imita. Rosa ne pouvait plus se dissimuler que sa présence était importune; mais la malheureuse fille tâchait de se duper. Elle ne voyait pas qu’elle ne pouvait rien faire de pis que de chercher à s’imposer; et, avec sa maladresse habituelle, elle continua, les jours suivants.

Le lendemain, Christophe, flanqué de Rosa, attendit vainement que Sabine parût.

Le surlendemain, Rosa se trouva seule. Ils avaient renoncé à lutter. Mais elle n’y gagnait rien, que la rancune de Christophe, furieux d’être privé de ses chères soirées, son unique bonheur. Il lui pardonnait d’autant moins, qu’absorbé par ses propres sentiments, il ne se fût jamais avisé de deviner ceux de Rosa.

Il y avait beau temps que Sabine les connaissait: elle savait que Rosa était jalouse, avant même de savoir si elle-même était amoureuse; mais elle n’en disait rien; et, avec la cruauté naturelle de toute jolie femme, qui se sait sûre de la victoire, elle assistait, silencieuse et narquoise, aux efforts inutiles de sa maladroite rivale.

*

Rosa, restée maîtresse du champ de bataille, contemplait piteusement le résultat de sa tactique. Le mieux était pour elle de ne pas s’obstiner, et de laisser en paix Christophe, au moins pour le moment: ce fut donc ce qu’elle ne fit pas; et comme le pis qu’elle pût faire, c’était de lui parler de Sabine, ce fut justement ce qu’elle fit.

Le cœur battant, elle lui dit timidement, pour connaître sa pensée, que Sabine était jolie. Christophe répliqua sèchement qu’elle était très jolie. Et bien que Rosa eût prévu la réponse qu’elle s’attirait, elle en reçut un coup au cœur. Elle savait bien que Sabine était jolie; mais jamais elle n’y avait pris garde; elle la voyait pour la première fois, par les yeux de Christophe; elle voyait ses traits fins, son petit nez, sa bouche menue, son corps mignon, ses mouvements gracieux… Ah! quelle douleur!… Que n’eût-elle pas donné pour être dans ce corps! Elle ne s’expliquait que trop qu’on le préférât au sien!… Le sien!… Qu’avait-elle fait pour l’avoir? Qu’il lui pesait! Qu’il lui paraissait laid! Il lui était odieux. Et penser qu’il n’y avait que la mort qui l’en délivrerait!… Elle était trop fière et trop humble à la fois pour se plaindre de n’être pas aimée: elle n’y avait aucun droit; et elle cherchait à s’humilier encore davantage. Mais son instinct se révoltait… Non, ce n’était pas juste!… Pourquoi ce corps, à elle, à elle, et non à Sabine?… Et pourquoi aimait-on Sabine? Qu’avait-elle fait pour l’être?… Rosa la voyait sans indulgence, paresseuse, négligente, égoïste, indifférente à tous, ne s’occupant ni de sa maison, ni de son enfant, ni de qui que ce fût, n’aimant qu’elle, ne vivant que pour dormir, flâner, et ne rien faire… Et c’était cela qui plaisait… qui plaisait à Christophe,… à Christophe, qui était si sévère, à Christophe qu’elle estimait et qu’elle admirait par-dessus tout! Ah! c’était trop injuste! C’était trop bête aussi!… Comment Christophe ne le voyait-il pas? – Elle ne pouvait s’empêcher de lui glisser, de temps en temps, une remarque désobligeante pour Sabine. Elle ne le voulait pas; mais c’était plus fort qu’elle. Toujours elle regrettait, parce qu’elle était bonne et n’aimait à dire du mal de personne. Mais elle le regrettait encore plus, parce qu’elle s’attirait ainsi de cruelles réponses qui lui montraient combien Christophe était épris. Blessé dans son affection, il cherchait à blesser: il y réussissait. Rosa ne répliquait pas, et s’en allait, tête basse, serrant les lèvres pour ne pas pleurer. Elle pensait que c’était sa faute à elle, qu’elle n’avait que ce qu’elle méritait, pour avoir fait de la peine à Christophe, en attaquant ce qu’il aimait.

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