L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
Il s’enveloppa dans sa robe de chambre en perse fleurie, jetant un regard mélancolique par la fenêtre sur la me Montmartre d’où montait la rumeur de la ville.
— Les hommes de mon âge n’aiment guère l’automne et la tisane de sauge n’est pas un bien grand remède.
— Allons, allons, si tout va mieux vous aurez droit à un royal verre d’irancy. Et puis, vous êtes comme Perséphone, vous reparaissez plus éclatant au printemps.
M. de Noblecourt sourit.
— Sans doute, mais auparavant je dois traverser le royaume d’Hadès, dieu des morts. « Je verrai le Styx et saluerai les Euménides. »
— Je connais, moi, une autre version où Perséphone, aimée de Zeus, donne naissance à Dionysos, dieu du vin et des plaisirs. Je vous imagine assez bien, couronné de pampres et entouré d’amours jouant du chalumeau !
— Ah ! le fourbe ! Ah ! l’habile homme qui veut soigner l’hypocondriaque ! Les jésuites de Vannes peuvent se féliciter de l’éducation qu’ils vous ont dispensée. D’ailleurs, au train où vont les choses, il ne leur restera plus grand-chose d’autre. Tiens, vous me remettez en joie.
Nicolas fut heureux d’avoir déridé son vieil ami et chassé les ombres passagères qui obscurcissaient un caractère toujours enjoué.
— Un dernier mot, Nicolas. Vous savez la justesse de mes pressentiments. Prenez garde où vous mettez les pieds. Ces dévots frondeurs sont de la pire espèce. Prenez vos précautions, doublez vos mesures et n’agissez pas en solitaire comme vous n’avez que trop tendance à le faire. Cyrus et moi tenons à vous.
Sur ces mots affectueux, Nicolas prit congé. Rue Montmartre, il chercha une brouette afin de rejoindre au plus vite la rue Neuve-Saint-Augustin où se trouvait l’hôtel de Gramont, résidence du lieutenant général de police.
Déjà une presse affairée emplissait les rues étroites. Sa chaise fut retardée et il eut le temps de réfléchir à ce que venait de lui apprendre M. de Noblecourt. Il regardait sans les voir les chalands et les mille incidents du théâtre de la rue.
Sa belle humeur s’en était allée, remplacée par une angoisse diffuse et d’autant plus pesante qu’il n’en discernait pas l’origine. Il finit par s’avouer que sa vanité écornée y prenait une large part. Il s’en voulait d’avoir jugé un peu rapidement le comte de Ruissec, de l’avoir rangé comme une marionnette étiquetée. Son inexpérience — M. de Noblecourt aurait dit sa candeur tenait de la naïveté. Le vieux gentilhomme, pour violent et insultant qu’il ait été, l’avait impressionné ; son habituelle intuition n’avait pas fonctionné. L’évocation hautaine des qualités ou privilèges d’un milieu auquel, malgré lui, il était sensible, par les souvenirs d’une enfance passée au milieu de la noblesse bretonne, l’avait engagé dans une fausse voie. L’officier général, garde du corps de Madame Adélaïde, lui avait offert une représentation nourrie de toute l’astuce d’un homme de Cour, le tout dissimulé par l’habituelle brusquerie des camps, et il s’était laissé prendre à ce jeu. Il ne pouvait, en effet, imaginer que ce père eût quelque motif d’en vouloir à son fils, si la thèse du suicide se trouvait infirmée. Mais, à bien y réfléchir, M. de Ruissec gardait par-devers lui bien des secrets.
Du cadet, il faudrait au plus vite se mettre en quête pour parfaire le tableau de cette famille. Là encore, il s’irritait contre lui-même de n’avoir pas recueilli cette information et d’avoir dû l’apprendre de la bouche de l’ancien procureur. Plus graves de conséquences apparaissaient les tenants et les aboutissants de la position du comte à la Cour. Nicolas risquait de heurter des intérêts élevés. Il savait, l’ayant déjà éprouvé, que M. de Sartine ne se trouvait pas toujours en mesure d’étendre son ombre protectrice sur lui. Restait le roi. Après tout, songea-t-il, c’est le souverain qui avait souhaité le voir attaché à des enquêtes sortant de l’ordinaire. Celle dans laquelle il venait d’entrer appartenait-elle à cette catégorie ? Il fallait la mener avec prudence, mais ne pas hésiter à évoquer l’autorité de qui tout dépendait. C’est sur cette pensée réconfortante qu’il fit son entrée à l’hôtel de Gramont.
Un laquais le conduisit aussitôt dans le bureau du maître des lieux. Souvent, alors qu’il venait prendre les ordres ou faire le point d’une procédure, il avait pu y admirer la grande armoire où étaient serrées les perruques de toutes formes et de toutes origines, qui formaient la collection de M. de Sartine. Tout Paris jasait de cette innocente manie et guettait les changements de coiffure du haut magistrat. Il n’était pas jusqu’aux ministres du roi dans les cours étrangères qui ne lussent sans relâche mobilisés et relancés afin de lui adresser de nouveaux modèles. On savait ainsi s’attirer ses bonnes grâces et faire la cour à un homme, certes réputé incorruptible, mais qui, bénéficiant de l’immense privilège d’une audience hebdomadaire avec le roi, pouvait d’un mot ruiner une réputation et briser une carrière.
Quand Nicolas entra dans la pièce, Sartine n’était pas seul. D’un coup d’œil, il lui fit comprendre de demeurer en arrière et de prêter l’oreille. Nicolas observa la scène. Le lieutenant général, debout derrière son bureau, considérait pensivement plusieurs têtes de mannequins d’osier recouvertes de perruques. Nicolas supposa qu’il avait été interrompu dans sa manipulation matinale. Il avait l’air à la fois déférent et excédé. Assis dans un fauteuil, un gros homme courtaud et ventripotent, vêtu d’un habit de velours feuille-morte, discourait d’un ton aussi haut que sa perruque à l’allemande. Son français parfait étonnait pourtant par un fort accent que Nicolas imagina tudesque. Il portait à la main gauche une bague avec un gros brillant qui étincelait chaque fois qu’il soulignait son propos d’un mouvement péremptoire du bras. Nicolas prêta l’oreille.
M. de Sartine soupira
— Puis-je présenter à Votre Excellence le commissaire Nicolas Le Floch, que je compte charger de l’affaire qui me vaut l’honneur de vous recevoir ?
L’homme se retourna à peine, jeta un regard furibond sur le jeune homme, et reprit aussitôt la parole.
— Je vais donc devoir me répéter… Ce qui m’est advenu m’afflige au plus haut point et je voudrais que vous saisissiez combien je suis désolé d’avoir à vous informer d’un événement d’autant plus désagréable que j’avais pris toutes les précautions possibles pour le prévenir. Hier soir, entre six et sept heures, je rentrais de Versailles quand mon carrosse fut arrêté par des commis à la porte de la Conférence. L’un d’eux vint à la portière me dire qu’il savait que ma voilure était remplie de contrebande. Vous imaginez l’étonnement qui fut le mien ! Je répondis à ce personnage — un exempt, je crois — qu’il n’avait qu’à me suivre et que je la ferais fouiller en sa présence, et que s’il y trouvait en effet de la contrebande, il n’aurait qu’à s’en saisir. Il accompagna donc mon carrosse et c’est alors, chemin faisant, que la réflexion me détermina d’une part, à écrire à M. de Choiseul sur la manière dont était traité le ministre de l’Électeur de Bavière à Paris et, d’autre part, à vous demander audience, monsieur, afin de vous rendre témoin de ce qui m’est arrivé et de vous prier de faire mettre en prison ceux de mes gens qui se révéleraient coupables, pour les obliger à découvrir d’où procédait cette contrebande.