Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
L’historien militaire allemand Hans Delbrück met en évidence la grande question de la guerre de Sept Ans : comment expliquer que Frédéric II ait été écrasé à Kunersdorf6 ? Les réponses sont multiples : divergences entre les alliés ; changement de tactique de Frédéric II, qui renonce aux grandes batailles ; flou des finalités de la guerre pour la Russie ; lourdes pertes de son armée ; lassitude croissante. Élisabeth veut poursuivre la guerre : son désir de donner une bonne leçon au roi de Prusse reste inchangé. Selon ses propres paroles, l’impératrice est prête à vendre la moitié de ses diamants, si les moyens viennent à manquer pour poursuivre les hostilités.
Tous les pays qui participent à la guerre éprouvent cependant une lassitude manifeste. La Prusse, qui résiste désespérément, est très affaiblie. Vient le temps de partager le butin. Des pourparlers diplomatiques secrets s’engagent. La France propose à la Russie de jouer les intermédiaires entre l’Autriche et la Prusse. Le nouvel ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg est, en remplacement du marquis de L’Hospital, âgé et malade, le baron Louis-Auguste de Breteuil. S’il n’a pas de véritable expérience diplomatique, il ne manque pas de qualités. Kostomarov le dit « beau, aimable, parfait dans la société des dames… ». L’ambassadeur de vingt-neuf ans a une mission précise : attirer la grande-duchesse Catherine du côté de la France. Le charme viril du baron de Breteuil se révèle toutefois insuffisant. L’impératrice, en effet, a son opinion sur l’issue souhaitable de la guerre. Mikhaïl Vorontsov qui a succédé, au poste de chancelier, à Bestoujev-Rioumine tombé en disgrâce, formule dans deux notes les propositions de la Russie : l’Autriche reprend la Silésie, elle cède à la France – pour son aide dans la guerre – une partie de la Flandre, et la Russie obtient, en manière de récompense, la Prusse-Orientale, alors occupée par son armée. La Russie, ensuite, l’échangera à la Pologne, contre l’Ukraine de la rive droite. Louis XV refuse catégoriquement de payer un tel prix à la Russie pour son entremise, redoutant de susciter le mécontentement de l’Empire ottoman.
La guerre se poursuit et la situation de la Prusse empire de mois en mois. En octobre 1760, les troupes russes occupent sa capitale, Berlin. Frédéric II refuse de s’avouer vaincu et de rendre les terres conquises. À la tête d’une armée des plus disparates, composée de Prussiens mobilisés, de Saxons enrôlés de force et de prisonniers russes, le roi résiste, évitant les affrontements et utilisant avec succès la « divine stupidité d’âne bâté » de ses adversaires. À la fin de décembre 1761, le corps d’armée du général Roumiantsev, qui opère en Poméranie, contraint la forteresse de Kolberg (Kolobrzeg) à la reddition. À deux reprises depuis le début du conflit, les Russes ont assiégé sans succès ce port de la Baltique. La perte de Kolberg scelle la défaite de la Prusse.
Quand la nouvelle de la victoire du général Roumiantsev parvient à Pétersbourg, l’impératrice Élisabeth n’est déjà plus de ce monde. Son héritier, l’empereur Pierre III, adresse au commandant en chef de l’armée russe en Prusse l’ordre de cesser sans délai les hostilités contre Frédéric II. L’histoire connaît peu d’exemples de renversements d’alliances aussi subits. Le roi de Prusse qualifiera ce salut inespéré de « miracle de la maison Brandebourg ». En avril 1945, dans Berlin assiégé, Hitler, réfugié dans son bunker, refusera de croire à la défaite et, gardant le souvenir de Frédéric II, ne cessera d’espérer un miracle. Goebbels lui annoncera la mort de Roosevelt, en déclarant que l’histoire se répète : une fois encore, l’Allemagne sera sauvée. La situation, néanmoins, sera quelque peu différente.
De par la volonté de l’empereur, la Russie bouleverse le front après sept années de guerre et quelque soixante mille hommes tués ou blessés (la Prusse a perdu plus de deux cent mille hommes)7, sans avoir rien obtenu ni perdu (hormis des vies humaines). Les historiens russes soulignent l’inutilité de cette guerre pour la Russie, songeant à l’absence de résultats tangibles, autrement dit de conquêtes territoriales. Les carnets du chancelier Vorontsov montrent que la Russie avait le projet d’agrandir ses possessions. Ce plan ne se réalisa pas, avant tout parce que la couronne fut ceinte par un empereur soucieux des seuls intérêts du roi de Prusse.
9 Un empereur excentrique
Pierre III montrait tous les signes d’un développement mental attardé, il était un enfant monté en graine.
Sergueï SOLOVIEV.
Le jugement émis par l’auteur de l’Histoire de la Russie compte parmi les plus durs. Nikolaï Karamzine évoque les « pitoyables tares du malheureux Pierre III », et Vassili Klioutchevski en vient à la conclusion que « l’héritier du trône est la chose la plus déplaisante parmi celles laissées par l’impératrice Élisabeth ». Paul Milioukov, enfin, décrit Pierre III comme un être « faible au physique et au mental ».
Petit-fils, nous l’avons dit, à la fois de Pierre le Grand (il est le fils de sa fille) et de Charles XII (il est le neveu de la sœur du roi de Suède), Charles-Pierre-Ulrich, le futur Pierre III, est né en 1738, dans la famille du duc de Holstein-Gottorp. Initialement, il se prépare à ceindre la couronne de Suède, lorsqu’en 1742, sa tante, l’impératrice Élisabeth, en fait l’héritier du trône russe. Alors qu’il n’a pas eu le temps d’apprendre correctement le suédois ni les principes de la religion luthérienne, le voici contraint d’entreprendre l’étude (qu’il ne terminera jamais vraiment) de la langue russe et du catéchisme orthodoxe. Les contemporains notent qu’Élisabeth elle-même fut médusée devant son ignorance. « La nature, écrit Vassili Klioutchevski, fut moins bienveillante à son égard que le destin. » Au demeurant, le destin ne lui est pas non plus très favorable. À quatre heures de l’après-midi, ce 25 décembre 1761, l’annonce est officielle : « L’impératrice Élisabeth Petrovna s’est éteinte et le maître de l’Empire de Russie est désormais Sa Majesté l’empereur Pierre III. » Le 7 juillet 1762, on annoncera que Pierre III, après avoir abdiqué, « a succombé à une colique hémorroïdale ».
L’aisance avec laquelle Pierre III, unique héritier légitime, monte sur le trône n’a d’équivalent que celle avec laquelle, empereur légitime, il sera renversé par la suite. Dans leurs Mémoires, les contemporains, et parmi eux l’épouse de Pierre III, Catherine, et la sœur de sa favorite, Catherine Dachkova, brossent le portrait d’un homme qui fait tout pour dresser contre lui ce que l’on peut appeler la « société russe ». Après avoir signé la paix avec la Prusse et rendu à Frédéric II tous les territoires conquis par l’armée russe, anéantissant par là même la totalité des efforts consentis pendant la guerre de Sept Ans, il entreprend aussitôt de préparer une guerre contre le Danemark, dans le but d’agrandir les limites de son Holstein natal. L’empereur montre un dédain manifeste pour le clergé orthodoxe, il ferme les églises privées et, surtout, il se lance dans la sécularisation des biens immobiliers de l’Église. Il fait revêtir l’uniforme prussien à l’armée, s’entoure d’une garde personnelle composée d’étrangers, essentiellement des déserteurs de l’armée prussienne.