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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Entre-temps, en 1740, un nouveau conflit a éclaté en Europe. L’avènement de Marie-Thérèse, fille de l’empereur d’Allemagne Charles VI, semble aux ennemis des Habsbourg une occasion rêvée d’obtenir quelques avantages. En 1741, la France monte une coalition contre Vienne. Frédéric II de Prusse, lui, sans attendre de trouver d’éventuels alliés, s’est déjà adjugé la Silésie. Le roi bien-aimé des philosophes français, admirateur de Voltaire, Frédéric le Grand comme on l’appelle en Allemagne, n’a hérité de son père qu’un petit État. La Prusse est un lambeau de royaume, abritant moins d’un demi-million de personnes, mais doté – pour un pays de cette taille – d’une gigantesque armée (quatre-vingt-trois mille soldats et officiers), composée, pour une grande part, de mercenaires professionnels.

Durant son long règne (1740-1786), le grand souci de Frédéric II sera de renforcer et d’agrandir la Prusse. Il se taillera, on le sait, une réputation de modèle de « monarque éclairé ». Une histoire rapportée par les biographes du « vieux Fritz », donne une idée assez précise de sa vision de l’absolutisme éclairé. Un jour qu’il voyage dans son royaume, Frédéric II aperçoit des paysans qui, à son approche, se dissimulent dans les buissons. Le roi fait alors arrêter sa voiture, en descend, débusque les paysans et, apprenant qu’ils se sont cachés parce qu’ils avaient peur de lui, les bastonne, en disant : « Il faut aimer son monarque, et non le craindre ! »

La guerre pour l’héritage autrichien concerne aussi la Russie parce qu’elle est l’alliée de l’Autriche, depuis le traité passé entre les deux États à la fin du mois de décembre 1726. Mais, nous l’avons dit, en 1740, la Russie a également conclu un traité d’alliance et de défense avec la Prusse, espérant ainsi obtenir son aide dans le conflit qui l’oppose à la Suède. Par ailleurs, l’avènement d’Élisabeth a ouvert au « parti français » des perspectives quasi illimitées.

Le principal adversaire du « parti français » est celui qui, de fait, dirige la politique étrangère russe, le vice-chancelier-comte Alexis Bestoujev-Rioumine (1693-1766). Écarté des affaires en 1740 parce qu’il n’a pas pris part au coup de force en faveur d’Élisabeth, il est bientôt rappelé et nommé vice-chancelier en 1742.

L’heureuse issue du conflit avec la Suède, qui met à mal les plans français, l’hostilité du vice-chancelier à l’égard de la Prusse, font de ce dernier la cible d’intrigues montées par La Chétardie. De son côté, Frédéric II tente d’obtenir son renvoi. Il écrit à l’ambassadeur de Prusse à Pétersbourg : « Si je n’ai affaire qu’à la reine hongroise [Marie-Thérèse], la balance penchera toujours en ma faveur. La grande condition pour cela – la condition sine qua non – est de perdre Bestoujev, autrement nous n’obtiendrons rien. Il nous faut, à la Cour de Russie, un ministre qui oblige l’impératrice à passer par là où nous voulons1. » L’affaire de Lopoukhina et de sa famille, accusés de conspirer contre l’impératrice en faveur d’Ivan Antonovitch (alors qu’il ne s’agissait que de propos volontairement mal interprétés) est en fait dirigée contre le vice-chancelier. La femme de Mikhaïl, frère de Bestoujev-Rioumine, avait pris part à ces conversations.

Le vice-chancelier se garde de défendre ses parents et l’impératrice apprécie trop le zèle du comte Alexis pour se séparer de lui. Bestoujev-Rioumine règle ses comptes avec ses ennemis : les lettres de La Chétardie au roi sont saisies, déchiffrées et présentées à l’impératrice. Élisabeth pardonnerait peut-être à l’imprudent diplomate français ses propos épistolaires trop francs et trop directs sur les visées de la politique française en Russie ; mais elle ne peut l’absoudre pour ses remarques peu flatteuses à son endroit. « Nous avons affaire à une femme, écrit entre autres le marquis, sur laquelle nous ne saurions compter… » L’émissaire de Louis XV est expulsé de Russie, avec d’autant plus de facilité qu’il n’a pas encore présenté ses lettres de créance. En 1744, Alexis Bestoujev-Rioumine est nommé au poste de chancelier de l’Empire de Russie.

Les historiens qui approuvent l’action du responsable de la politique étrangère russe, notent qu’il reçoit de l’argent – nous parlerions aujourd’hui de pots-de-vin – d’États étrangers. C’est un homme de son temps, écrivent-ils pour expliquer son attitude. Et ils ont raison : le brillant dix-huitième siècle a des mœurs faciles. Toutefois, l’historien polonais Ladislas Konopczinski affirme : « Bestoujev-Rioumine ne prenait de pots-de-vin que de l’Angleterre, de l’Autriche et de la Saxe. Jamais il ne s’est sali les mains avec des thalers prussiens. » La « géographie » des « cadeaux » acceptés par le chancelier est l’exact reflet de son programme de politique extérieure : il n’en reçoit que des alliés de la Russie.

Devenu chancelier, Alexis Bestoujev-Rioumine formule sa vision de la politique étrangère, qu’il baptise le « système de Pierre Ier », dans une de ses premières lettres au vice-chancelier, le comte Mikhaïl Vorontsov. Prenant en considération certains changements survenus dans le quart de siècle précédent, le chancelier n’en développe pas moins les idées du premier empereur de Russie. Sa conception s’explique par la permanence de la politique russe et de ses objectifs. Le premier d’entre eux est de résoudre la « question turque ». Dans le dernier quart du XIXe siècle, Vassili Klioutchevski exposera de la façon la plus simple l’essence de cette question : « Aux frontières méridionales de l’État vivaient des Tatars semi-nomades et pillards, qui n’exploitaient pas eux-mêmes le sol des steppes du sud mais n’y toléraient pas non plus de population agricole. Or, la Russie avait besoin de prolonger ses frontières méridionales jusqu’à leurs limites naturelles, soit jusqu’au littoral de la mer Noire2… » On notera une évolution dans l’argumentation : jusqu’à présent, la progression vers le sud était expliquée par la nécessité de défendre les frontières de l’État moscovite ; désormais, l’explication est le besoin de terres fertiles. À l’argument stratégique, succède l’argument économique.

Le deuxième objectif (les finalités de la politique russe ne sont pas forcément présentées ici par ordre d’importance) se trouve à l’ouest : ce sont le littoral de la Baltique et la Pologne, autrement dit la Suède et la Rzeczpospolita. À la fin du XVe siècle, Ivan III affirmait que la paix était impossible avec la Pologne, que les souverains russes lui feraient éternellement la guerre, avec quelques interruptions pour laisser aux hommes le temps de souffler. Cinquante ans plus tard, son petit-fils, Ivan IV, rejetait la proposition du roi de Pologne, Sigismond II Auguste, de signer une paix perpétuelle : « Le roi détient notre votchina de toujours, Kiev, la terre de Volhynie, Vitebsk, Polotsk et bien d’autres villes russes. Convient-il donc que nous signions avec le roi une paix perpétuelle ? »

Au milieu du XVIIIe siècle, la situation change, mais pas complètement. Les troupes russes ont déjà atteint la Crimée, sans toutefois être en mesure de s’y fixer. Le littoral de la Baltique, lui, est devenu russe – après la paix d’Abo et la signature, en 1745, d’un traité de défense russo-suédois – et l’implantation y est solide. Reste la « question polonaise ». « Une partie considérable du peuple russe se trouvait dans les limites de l’État polono-lituanien… Il était indispensable de reprendre la Rus occidentale à la Pologne. » Ainsi Vassili Klioutchevski résume-t-il la « question polonaise3 ».

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