Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
L’armée russe est formée de toutes les couches de la population. Des périodes de conscriptions ont lieu régulièrement. Le nombre des recrues varie selon les besoins. Les propriétaires fonciers sont libres de fournir à l’armée le nombre de serfs qu’ils désirent. Après huit années de service irréprochable, le soldat du rang peut, s’il le souhaite, regagner son lieu de résidence habituel. Les sous-officiers nobles accèdent au grade d’aspirant, après dix ans de service, et sont transférés dans l’administration d’État. Pour prévenir les désertions, on « rase le front » (on coupe les cheveux) des hommes reconnus bons pour le service. Les recrues ont entre vingt-cinq et trente ans, elles mesurent deux archines et six pouces (deux pouces de moins pour la flotte)4.
D’après le recensement de 1742 (visant à faire le compte des populations susceptibles de payer l’impôt de capitation), la Russie abrite quatorze millions d’habitants. C’est un réservoir considérable de recrues pour l’armée. La qualité des troupes, en revanche, laisse à désirer. La guerre de Sept Ans sera la véritable école de l’armée russe. Quelques années auparavant, Frédéric II écrivait dans son Testament politique (il en rédigera plusieurs) : « Il est évident que les troupes régulières russes n’ont rien de redoutable ; seuls sont à craindre les Kalmouks et les Tatars, effroyables boutefeux qui dévastent les terres dont ils s’emparent. Ces traits pris en compte, il convient d’éviter un conflit armé avec la Russie, plus vraisemblablement vouée aux soulèvements et coups de force intérieurs. » Ces propos datent de 1752. Quatre ans plus tard, le roi de Prusse fait irruption en Saxe et déclenche ainsi la guerre de Sept Ans, en sachant qu’il aura pour adversaires la Russie et l’Autriche.
La paix d’Aix-la-Chapelle ne satisfait aucune des parties. La Prusse dont les conquêtes sont entérinées par le traité, est avide de nouvelles terres. L’Autriche rêve de revanche et veut écarter définitivement la menace prussienne. La France, vaincue dans le conflit qui l’oppose à l’Angleterre pour le Canada, trouve le point faible de son ennemie sur le continent européen : le Hanovre. La principauté allemande est en effet la patrie du roi d’Angleterre qui veut la défendre à tout prix, d’autant qu’elle peut devenir une monnaie d’échange dans le conflit colonial franco-anglais.
C’est le début d’un jeu diplomatique intense, dont une des cibles est la Russie. L’Angleterre lui propose de fournir cinquante-cinq mille soldats pour la défense du Hanovre et s’engage, en échange, à lui verser cinq cent mille livres et, annuellement – pour l’entretien des troupes –, cinquante mille de plus. La Russie exige deux cent mille livres chaque année. La France engage des pourparlers secrets avec son ennemie héréditaire, l’Autriche, qui se cherche des alliés pour une guerre contre la Prusse. Le rapprochement franco-autrichien contraint Versailles à se tourner du côté de la Russie. N’ayant pas de représentation diplomatique à Saint-Pétersbourg, Louis XV utilise des agents secrets, et parmi eux, le fameux chevalier d’Éon dont on prétend qu’il s’immisça dans l’entourage proche d’Élisabeth et sut gagner sa confiance, travesti en jeune fille. Les historiens, toutefois, démontreront que l’épisode ressortit à la légende. Il n’en demeure pas moins que, sous le masque de secrétaire du représentant secret de la Cour de Versailles, l’Écossais Mackenzie Douglas, Éon a accès à l’impératrice et favorise le rapprochement franco-russe.
Hostile à la Russie qu’elle considère, dit un écrivain français de notre temps, « avec un tranquille mépris5 », la France ignore tout de la situation dans l’« Empire du Septentrion ». La preuve en est un questionnaire remis à Douglas : on lui propose de fournir des renseignements sur l’état de l’armée et de la flotte, l’économie, les dispositions de l’impératrice, etc. À Pétersbourg, en revanche, on connaît bien la France et une partie des conseillers d’Élisabeth tente depuis longtemps de la persuader qu’une alliance avec Louis XV serait de la plus grande utilité. Conduit par le vice-chancelier Vorontsov, le « parti français » gagne en puissance lorsqu’il est rallié par les Chouvalov. Les « Français » ont pour adversaire Bestoujev, ennemi de la Prusse et partisan d’une union avec l’Angleterre.
Une série de traités consolide les blocs qui se préparent à la guerre. Le 19 janvier 1757, l’Angleterre, qui s’est entendue avec la Russie (l’accord porte sur une somme annuelle de cent mille livres, versée pour l’entretien du corps d’armée russe), vire de bord et conclut une alliance avec la Prusse, considérant qu’elle assurera, mieux que les Russes, la défense du Hanovre. La manœuvre diplomatique de la « perfide Albion » est un coup très dur pour la politique de Bestoujev. Le 1er mai 1757, un traité défensif est signé à Versailles entre la France, l’Autriche et la Russie. La Suède et une série de principautés allemandes s’y rallieront par la suite.
La coalition antiprussienne est officiellement formée mais, de fait, la guerre a déjà commencé depuis un an. En août 1756, Frédéric II, malgré les conseils de ses généraux qui le dissuadaient de se lancer dans une action militaire, s’emparait de la Saxe à la vitesse de l’éclair, capturait toute son armée (dix-huit mille hommes) et l’intégrait à la sienne. Ce devait être le début de la guerre de Sept Ans.
L’armée russe entre en scène au cours de l’été 1757, sous le commandement du feld-maréchal Stepan Apraxine. Le commandant en chef n’est pas particulièrement talentueux, il a une réputation de dandy avant la lettre, son train compte plus de cinq cents chevaux. Les dangers que redoute le feld-maréchal et qui l’amènent à conduire les opérations avec une extrême prudence, ne se trouvent pas devant lui, en Prusse, mais derrière, à Saint-Pétersbourg. L’impératrice hait la Prusse et veut la guerre, mais la « petite Cour » est d’un tout autre avis. L’héritier, le grand-duc Pierre, est amoureux fou du roi de Prusse et le copie de toutes les façons ; quant à la grande-duchesse Catherine, elle semble mieux disposée à l’égard de l’Angleterre que de la France.
Obéissant aux instructions reçues de Pétersbourg, l’armée russe entre en Prusse-Orientale et, au mois d’août 1757, défait l’armée prussienne du général Lewald, à Gross-Jaegersdorf. La voie de Koenigsberg est libre pour le feld-maréchal. Hésitant, freinant des quatre fers, il finit par donner l’ordre de rentrer en Russie. Le chemin du retour passe à travers la Prusse-Orientale, ruinée par les armées russes, et avant tout par les Cosaques et les Kalmouks qui impressionnaient si fort Frédéric II. L’impératrice mande Stepan Apraxine à Pétersbourg, afin de faire la lumière sur sa conduite. Le feld-maréchal mourra d’une crise d’apoplexie, avant d’atteindre la capitale.
À Paris et à Vienne, le bruit court qu’Apraxine a été soudoyé par les Anglais. On évoque également la complicité de Bestoujev-Rioumine. Ces rumeurs ne sont pas confirmées, mais il apparaît qu’en Prusse-Orientale, Apraxine a appris (peut-être de Bestoujev) que l’impératrice était gravement malade. Le chancelier est arrêté et accusé d’entretenir une correspondance secrète avec Catherine, dans l’intention de monter l’héritier contre Élisabeth. Au terme de quatorze mois d’enquête, le comte Alexis Bestoujev-Rioumine est exilé dans l’un de ses domaines.
La guerre continue. Cerné par trois armées – russe, autrichienne, française –, Frédéric II recherche d’abord la victoire dans une bataille décisive, où il anéantirait ses adversaires un à un. Le 14 août 1758, un combat acharné a lieu près de Zorndorf. Il ne produit pas le résultat escompté par le roi de Prusse. Les Russes conservent leurs positions, puis reculent parce qu’ils le veulent bien. Les deux parties s’arrogent la victoire, mais le décompte des victimes montre que les Russes ont eu plus de pertes. Un an après, en août 1759, la bataille de Kunersdorf s’achève par la défaite de l’armée prussienne. Les armées russo-autrichiennes coalisées remportent une victoire décisive. L’armée russe démontre que les années de guerre lui ont beaucoup appris. Ses soldats font preuve d’un courage et d’une fermeté exemplaires, ils sont habilement dirigés par leur commandant en chef, Piotr Saltykov. Les Russes ont si bien étudié la tactique de Frédéric II, consistant à les prendre à revers, que, juste avant le combat, ils disposent leurs arrières vers l’ouest et, lorsque le roi de Prusse les contourne, il se retrouve devant le front de l’armée de Saltykov.