Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
11 La technique du pouvoir
Je l’ai dit un millier de fois : je ne vaux que pour la Russie.
Lettre de Catherine II à Grimm.
17 mai 1777.
Catherine II est nettement plus cultivée que ceux et celles qui l’ont précédée sur le trône. En d’autres termes, comme elle le relate elle-même dans ses Mémoires, se retrouvant en pays étranger, auprès d’un étrange mari qui ne l’aime pas, la jeune princesse lit quantité de livres, principalement en français (mais aussi en allemand). Certains de ses biographes lui reprochent une absence de pensée originale, sous prétexte que dans son Nakaze (sa « Grande Instruction ») qui recèle un projet de réforme, elle « pille » littéralement Montesquieu, Beccaria, Blackstone. Nul ne doute, en revanche, de son grand esprit pratique, ni de ses talents dans la conduite de l’État. Que Catherine II occupe le trône trente-quatre ans, malgré la fragilité de sa situation au début de son règne, montre assez ses capacités. Ces dernières apparaissent avant tout dans la maîtrise avec laquelle elle élabore sa technique de pouvoir – une technique de gouvernement spéciale pour la Russie.
Catherine part de la compréhension d’un fait capital : pour gouverner la Russie, il est essentiel d’être russe. Née allemande, comme chacun sait, elle ne l’est pas, mais qu’à cela ne tienne !, elle le devient : elle se convertit à l’orthodoxie, apprend la langue, les usages. Elle y est grandement aidée par son époux, qui souligne de toutes les façons sa haine du pays qu’il est appelé à diriger. Dans le manifeste proclamant la destitution de Pierre III et l’avènement de Catherine, il est dit que le gouvernement de Pierre menaçait d’anéantir la foi orthodoxe en Russie, de porter atteinte à l’honneur de la patrie en faisant la paix avec la Prusse que les armes russes venaient tout juste de vaincre, et d’enfreindre tous les usages de l’État. Catherine – déclare le manifeste – ceint la couronne pour couper court à ces menaces, « en s’en remettant à l’aide de Dieu et par la volonté de tous ses sujets ».
Il est à noter que cette « volonté de tous » accompagne inévitablement l’élection des tsars moscovites, depuis Boris Godounov. Mais Catherine n’est pas élue et, dans les innombrables manifestes qui paraîtront par la suite, elle ne cessera de souligner le désir de ses fidèles sujets de la voir sur le trône. Une semaine après le premier manifeste, le 5 juillet 1762, l’impératrice promulgue un oukaze diminuant le prix du sel ; là encore, il est dit que Catherine a ceint la couronne russe « selon le désir unanime de ses sujets et des fils authentiques de la Russie ». Le jour suivant voit la publication du manifeste fixant la date du couronnement au mois de septembre 1762 : on y explique d’emblée que l’impératrice a été incitée à monter sur le trône par sa grande dévotion, son amour de la patrie russe et « l’ardent désir de tous nos fidèles sujets de Nous voir occuper ledit trône ».
Onze jours plus tard, dans un oukaze qui – une fois de plus, et ce ne sera pas la dernière – évoque la nécessité de mettre un terme à la concussion en Russie, Catherine expose en détail les motifs qui l’ont poussée sur le trône : « Ce ne sont ni l’ambition ni quelque intérêt personnel, mais un amour authentique de la patrie et, comme cela Nous est apparu, le vœu du peuple tout entier, qui Nous ont conduite à assumer le fardeau du gouvernement. » Le lendemain, un oukaze invitant tous les fuyards et déserteurs de Russie à regagner la patrie, commence par ces mots : « De la même façon que, selon le vœu unanime et sincère et sur l’inlassable prière de Nos fidèles sujets et des fils aimants de la patrie, Nous sommes montés sur le trône de Russie… »
Dans l’insistance avec laquelle l’impératrice clame son intention de se soumettre au désir unanime de ses sujets, perce surtout l’inquiétude, un manque d’assurance qui ne disparaîtra que de nombreuses années plus tard. Il est vrai que l’impératrice a des raisons de s’alarmer. L’héritier légitime est son fils Paul. En outre, Ivan Antonovitch, arrière-petit-fils du frère de Pierre le Grand, Ivan, désigné comme héritier par Anna Ioannovna, puis renversé et emprisonné par Élisabeth, se languit à la forteresse de Schlusselburg. Deux ans après l’avènement de Catherine, dans la nuit du 4 au 5 juillet 1764, le lieutenant Vassili Mirovitch, en garnison à la forteresse, tentera de libérer le « prisonnier numéro un », mais les gardiens obéiront aux instructions de Pierre III, confirmées par l’impératrice : au cas où l’on tenterait de délivrer le détenu, « le tuer, ne pas le remettre vivant entre les mains de quiconque ». Les circonstances du « complot de Mirovitch » ne seront jamais complètement élucidées. Le lieutenant est exécuté. Jusqu’au bout, il continuera d’affirmer qu’il a agi seul. Le manifeste de Catherine II annonçant que Mirovitch est déféré devant le tribunal, commence par ces mots : « Ayant ceint la couronne selon le vœu de tous Nos sujets, Nous avions résolu d’alléger le sort du prince Johann, fils d’Antoine de Brunswick et d’Anna de Mecklembourg, qui fut un court moment couronné, contre toute légitimité. » En une seule phrase, Catherine II pèche par trois fois contre la vérité : il n’y a pas de « vœu de tous ses sujets », l’impératrice n’a jamais eu l’intention de modifier en quoi que ce soit la situation du prisonnier de Schlusselburg et ce dernier était un souverain légitime.
La peur pousse Catherine a évoquer inlassablement le « désir de tous ses sujets », fondant ainsi son droit à occuper le trône. Les entorses faites à la vérité ne la troublent guère. Le poète et ministre Gavriil Derjavine, qui connaît bien l’impératrice, écrit : « … Elle dirigeait plus l’État et la justice elle-même selon la politique ou ses propres vues, que conformément à la vérité sacrée1 ». Le poète et homme d’État n’ignore pas, bien sûr, que l’Histoire recèle peu d’exemples de gouvernements œuvrant « conformément à la vérité sacrée ». Soulignant la priorité accordée à la politique et aux intérêts personnels dans les actes de la souveraine – qu’il célèbre par ailleurs sous le nom de Félitsa –, Derjavine montre que tout le comportement de Catherine est prévu et voulu. Rappelant constamment son « droit » à la couronne, elle sait que ces interminables répétitions finiront par persuader ses sujets de la légitimité de sa présence sur le trône.
Vassili Klioutchevski note que « l’absolutisme manqué cesse d’être légitime2 ». En le paraphrasant, on peut dire que l’absolutisme réussi acquiert une légitimité. Catherine II croit fermement qu’elle va réussir. Et tout d’abord, elle sait ce qu’elle veut. À la différence de ceux et celles qui l’ont précédée, Pierre le Grand excepté, elle s’est longuement et soigneusement préparée à cette fonction dont elle rêve depuis le jour de son arrivée en Russie. À la différence de Pierre Ier, qui apprit à être tsar en construisant des navires, en s’initiant à l’art de la guerre et en voyageant à l’étranger, Catherine apprend à devenir impératrice en lisant des livres et en aiguisant sa capacité d’influence sur les individus.
Catherine veut être impératrice de Russie. Mais elle est moins attirée par les attributs du pouvoir que par le pouvoir lui-même. Elle veut gouverner, constamment, activement, elle a soif de tenir les rênes de l’empire. Le gouvernement est la plus vieille occupation de l’humanité. La question de savoir comment user du pouvoir s’est posée, à peine Dieu créait-il le deuxième « homme » : Ève. Au fur et à mesure qu’augmentent les fonctions et les dimensions du pouvoir, la science du gouvernement se développe. Les grandes lois de la pratique du pouvoir sont appliquées par tous les gouvernants, mais chacun cisèle sa propre technique, afin de diriger ses sujets à sa façon.