Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Dans ses Mémoires, Catherine Dachkova souligne que Pierre III suscite un « mépris général ». Membre du complot qui renversera l’empereur, la princesse Dachkova écrit : « Se présenter le matin à la revue en caporal-chef, bien déjeuner, boire un bon vin de Bourgogne, passer la soirée avec ses bouffons et quelques femmes, exécuter les ordres du roi de Prusse – voilà ce qui faisait tout le bonheur de Pierre III1. » Elle reconnaît toutefois que l’empereur n’est pas méchant homme. On ne pourra en dire autant de son fils, Paul, qui, lui, restera sur le trône, non pas six mois mais six ans.
Le comportement de Pierre III est souvent stupide, absurde, il évoque les frasques d’un enfant attardé. La chose paraît d’autant plus étrange que l’empereur ceint la couronne à trente-trois ans. Les contemporains se refusent à lui chercher des circonstances atténuantes. Pierre III ordonne « à tous les popes de raser leurs barbes » et de « porter le costume des pasteurs étrangers ». Un demi-siècle plus tôt, son grand-père, Pierre le Grand, avait fait de même. Pierre III idolâtre Frédéric II mais, après tout, les philosophes français, Voltaire en tête, sont également des enthousiastes du roi de Prusse. Ces derniers, il est vrai, ne lui rendent pas les territoires conquis, préférant attendre de lui quelques subsides.
La mort de Pierre III a deux grandes causes : tout d’abord, la société russe interprète sa conduite comme l’instauration d’une nouvelle Bironovchtchina, une volonté d’offenser l’honneur national ; il y a ensuite les ambitions de son épouse, Catherine, qui, peu après son arrivée en Russie, commence à rêver du trône et se prépare activement à s’en emparer.
Vassili Klioutchevski prend le ton de l’élégie pour écrire, à propos de Pierre III : « Hôte fortuit du trône russe, il fusa, étoile filante, au firmament politique de la Russie, laissant chacun se demander pourquoi il y était apparu2. » Difficile, malgré tout, de voir dans le petit-fils de Pierre le Grand un « hôte fortuit du trône russe ». La présence de Catherine Ire, celle des deux Anna le furent bien plus. La réponse à la question : « Pourquoi Pierre III est-il apparu au firmament de Russie ? » est en revanche facile à donner.
On note une étrange contradiction entre le portrait de Pierre III laissé par ses contemporains, unanimes à le dépeindre « défiguré par la petite vérole, presque continuellement ivre, maladif et d’une bizarre tournure d’esprit3 », et le contenu des oukazes qu’il signe durant les six mois de son règne.
Le principal grief des contemporains et des historiens à l’égard de Pierre III est d’avoir renoncé à combattre Frédéric II et signé, en avril 1762, un traité de paix avec la Prusse, dans lequel un paragraphe prévoit la prochaine conclusion d’une alliance offensive et défensive entre les deux États. Mais Pierre III n’a jamais dissimulé son admiration pour le roi de Prusse, se vantant même publiquement d’envoyer à Berlin des informations sur le mouvement des troupes russes. Il n’a jamais laissé planer le moindre doute quant à ses projets de paix immédiate, dès qu’il monterait sur le trône. L’amour que Pierre III voue à Frédéric II a quelque chose d’hystérique. Il n’en demeure pas moins que l’idée d’une alliance avec la Prusse est une des variantes permanentes de la politique étrangère russe. Une fois son époux renversé, Catherine II elle-même ne renoncera pas à l’alliance avec Frédéric II.
La décision prise par le gouvernement de Pétersbourg, au début de 1762, de tenter une nouvelle percée dans le Caucase, s’inscrit dans la politique russe traditionnelle. Une forteresse, Mozdok, est bâtie sur la rive gauche du Moyen-Terek. Quelques tribus de Petite-Kabardine y sont transférées sous la protection des troupes russes. Catherine II utilisera Mozdok pour son offensive dans le Caucase.
Un biographe de Catherine II écrit, non sans ironie : « En politique intérieure, Pierre III se montrait lui aussi un réformateur audacieux. Les oukazes succédaient aux oukazes : ils portaient sur la sécularisation des possessions du clergé, la libération de la noblesse du service obligatoire, la suppression de la “Chancellerie secrète” » Et de poser cette question : « Pierre était-il, en fin de compte, un libéral4 ? » La question peut être formulée autrement : pourquoi l’empereur signait-il des oukazes à caractère indiscutablement libéral ? Là gît l’énigme, que les historiens élucident diversement. Certains expliquent l’action réformatrice de Pierre III par des caprices, un désir de tout bouleverser, de tout transformer d’un coup de plume. D’autres y décèlent l’influence de ses conseillers, dont le chancelier Mikhaïl Vorontsov qui tient d’autant plus à rehausser le prestige du souverain que son destin personnel y est directement lié.
Auteur, dans la seconde moitié du XIXe siècle, à Genève, de Mémoires sans complaisance, le prince Piotr Dolgoroukov rapporte le récit d’un contemporain de Pierre III, le prince Mikhaïl Chtcherbatov, sur la manière dont fut conçu l’oukaze libérant la noblesse du service obligatoire. Ayant mandé le secrétaire d’État Dmitri Volkov, l’empereur lui déclara : « J’ai dit à Vorontsova [il s’agit d’Élisabeth Vorontsova, la maîtresse de Pierre] que je travaillerais avec toi une partie de la nuit à une loi d’une extrême importance. Il me faut donc, pour demain, une loi dont on parlera à la Cour et en ville. » Volkov s’inclina et, le lendemain, la loi était prête. Pour en revenir à la question de V. Klioutchevski sur les raisons de l’apparition de Pierre III au firmament russe, on peut dire que le petit-fils de Pierre le Grand est apparu pour signer le manifeste du 18 février 1762, qui accorda « la franchise et la liberté à toute la noblesse de Russie ».
Il ne fait pas de doute que ce document, l’un des plus importants de l’histoire russe, eût vraisemblablement été signé par un des successeurs de Pierre III : tout y conduisait, le développement de l’État l’exigeait. Excentrique, haï de ses contemporains et descendants, l’empereur ne fit qu’accélérer le mouvement. Considérant l’histoire de la Russie comme celle de la formation de l’État russe, Boris Tchitcherine propose un schéma très simple. En construisant l’édifice de l’État, les tsars moscovites privèrent de liberté toutes les couches de la société : toutes durent assumer un lourd service d’État. Les premiers « asservis » furent les boïars, puis les citadins (possadskié lioudi), enfin les paysans. Pour que les « hommes de service » pussent s’acquitter de leur tâche, on leur donna des terres et, comme une terre déserte n’est d’aucun rapport, on y fixa la population à la terre. « L’asservissement des uns, résume l’historien, entraîna l’asservissement des autres. » Puis, quand l’État fut consolidé et put se contenter d’un service libre, et non plus obligatoire, on assista au processus inverse : la libération. On affranchit d’abord les nobles, puis les habitants des villes, enfin la paysannerie5.
L’importance du manifeste de Pierre III tient essentiellement au fait qu’il donne l’impulsion, qu’il renverse le processus. On notera que l’affranchissement des paysans, condition sine qua non de survie de la Russie libre, sera proclamé un siècle et un jour plus tard, le 19 février 1862. Ce délai de cent ans jouera un rôle funeste dans l’histoire de la Russie.