Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les guides enseignent aux jeunes nobles à « ne pas être semblables à des moujiks des campagnes », à marcher, à saluer, à se tenir à table, à mener des conversations mondaines (sans contredire trop brutalement l’interlocuteur, en exprimant son point de vue avec modération et sans toujours dire la vérité). Ils donnent de précieux conseils sur la façon de se conduire à la Cour (montrer de l’audace, déclarer ses mérites et demander des récompenses, car « il n’y a que Dieu que l’on sert pour rien »). Les guides insistent aussi sur le fait que la marque du « bon ton » est la connaissance des langues étrangères.
La capitale, Pétersbourg, à laquelle la fille de son fondateur accorde une grande attention, est en quelque sorte le symbole du règne d’Élisabeth. La ville est désormais comparable à Moscou par le nombre d’habitants. Le luxe de ses palais et de ses monuments, la beauté de ses ponts, la largeur de ses avenues laissent loin derrière l’ancienne capitale. Les spécialistes de l’architecture russe parlent de « Baroque élisabéthain », principalement lié au nom de Bartolomeo Rastrelli (1700-1771), surnommé en Russie Bartholomée Bartholomeïevitch. Fils d’un sculpteur italien venu en Russie au temps de Pierre le Grand (il mourut en 1741), Rastrelli bâtit des palais à Pétersbourg (entre autres, le Palais d’Hiver pour lequel Élisabeth dépensera des fortunes, sans pouvoir jamais s’y installer : la construction n’en sera achevée qu’un an après le décès de l’impératrice), des églises, des hôtels particuliers (tout riche propriétaire foncier s’enorgueillit de sa maison, construite dans le style de l’architecte de l’impératrice).
Disciple des architectes français mais empruntant aussi beaucoup aux Allemands (Munich, Dresde, Vienne lui servent de modèles), Rastrelli exécute de splendides palais, remarquables par la noblesse de leurs proportions et l’art avec lequel la monotonie des façades est rompue, au moyen de colonnes et de saillies ; des palais luxueux, somptueux, avec cette abondance de motifs décoratifs qui caractérise le baroque, aux intérieurs très ornementés. Les Mémoires de Catherine II attestent que ces palais sont absolument sans confort ni commodités ; le plus souvent construits en bois, ils brûlent en un clin d’œil, avec leurs décorations intérieures et leur mobilier de prix.
Les écrits des ambassadeurs étrangers, les témoignages des contemporains s’arrêtent amoureusement sur le fantastique mélange de luxe et d’indigence, de raffinement et de grossièreté, caractérisant le palais de l’impératrice. Catherine II est frappée de voir que l’on pose un plat d’or sur une table au pied cassé. La future impératrice commet un petit poème qui exprime tout le désarroi d’une jeune princesse allemande, se retrouvant soudain dans un univers qu’elle ne comprend pas :
Jean bâtit une maison
Qui n’a ni rime ni raison :
L’hiver on y gèle tout roide,
L’été ne la rend pas froide.
Il y oublia l’escalier
Puis le bâtit en espalier.
Catherine traduit parfaitement l’impression produite par la Cour impériale, qui reflète la fracture, perçue par de nombreux observateurs, entre décor et réalité, entre les façades et l’intérieur des édifices. Autant de traits inhérents à l’ensemble du pays. Des changements s’effectuent, irrésistiblement : le chapitre pétersbourgeois s’ouvre dans l’histoire de Russie. Une relève des générations est en cours. À celle qui a vécu le Temps des Troubles et le redressement de l’État moscovite, en succède une autre, témoin des bouleversements pétroviens. Des hommes apparaissent, formés durant les années d’assimilation des réformes et des débuts de l’instruction, années de victoires militaires qui donnent le sentiment d’un État solide et puissant.
8 La guerre au centre de l’Europe
La situation en Europe est, comme toujours, tendue et embrouillée. La France passe pour la grande force du continent et la Grande-Bretagne fait tout pour la priver de son hégémonie. Sa principale alliée est l’Autriche, ses alliés potentiels, la Suède, la Rzeczpospolita, la Saxe. En 1740, le roi de Prusse Frédéric II rompt, nous l’avons dit, l’équilibre européen en faisant irruption en Silésie, province autrichienne, sans autre prétexte que la volonté d’agrandir son territoire.
Entraînées dans une guerre pour l’« héritage autrichien », les puissances européennes déploient de sérieux efforts pour attirer la Russie dans leur camp. La participation active de la France est un élément nouveau dans le jeu diplomatique qui se déploie à la cour d’Élisabeth. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, la France est, peut-on dire, l’adversaire permanent de la Russie. Les ennemis traditionnels de cette dernière – l’Empire ottoman, la Suède, la Pologne – ont toujours trouvé un solide appui à la Cour de Versailles. L’attitude de la France est dictée tant par sa politique étrangère, dirigée contre les Habsbourg, que par son mépris envers la lointaine et barbare terre russe, qu’elle ne prend pas au sérieux.
L’initiative du rapprochement avec la Russie revient à l’ambassadeur de France à la Cour d’Anna Ioannovna, le marquis de La Chétardie. Ayant perdu tout espoir de modifier la politique extérieure menée par les conseillers d’Anna, La Chétardie commence à s’intéresser de près à la grande-duchesse Élisabeth. Les plus cyniques diront plus tard que, désireux de réchauffer les relations franco-russes, l’ambassadeur n’hésita pas à se glisser dans le lit de la princesse. C’est ainsi qu’à Saint-Pétersbourg naît un « parti français » qui, outre l’ambassadeur de Louis XV, comprend le médecin préféré d’Élisabeth, Lestocq. La conspiration qui conduit la fille de Pierre le Grand sur le trône est, nous l’avons vu, préparée par leurs soins.
La politique étrangère est essentielle, omniprésente à la Cour de Russie. Ambassadeurs, agents secrets, favoris – toute la jeune Cour de l’héritier de Pierre, et de son épouse Catherine y prend une part active, soutenant tantôt l’Autriche ou la France, tantôt la Prusse ou l’Angleterre. Chacun y trouve son compte : en remerciement de leurs efforts, tous sont « pensionnés », comme on disait alors, par les ambassadeurs et agents secrets étrangers.
Élisabeth hérite d’une guerre déclenchée par celle qui l’a précédée sur le trône. En juin 1741, la Suède, poussée par la France, déclare la guerre à la Russie, dans l’espoir de récupérer les provinces qu’elle avait dû céder aux termes du traité de Nystadt. Les troupes suédoises sont commandées par Loewenhaupt, fils du célèbre compagnon d’armes de Charles XII. Certes, il n’a pas les talents militaires de son père, mais cela ne suffit pas à expliquer les revers de l’armée suédoise : les luttes qui opposent les deux prétendants au trône – le fils du roi de Danemark et le prince de Holstein – y sont aussi pour beaucoup. Élisabeth soutient Adolphe-Frédéric de Holstein et promet, au cas où la couronne de Suède lui reviendrait, de rendre une partie de la Finlande conquise par les troupes russes. Le 27 juin 1743, le candidat russe est choisi et, en août, la paix est conclue avec la Suède à Abo, laissant intacts les accords de Nystadt et reconnaissant les droits de la Russie à posséder une part de la Finlande. Cependant, le prétendant danois, soutenu par une partie de la population suédoise, ne renonce pas. En conséquence, les troupes russes débarquent en Suède et occupent Stockholm. Pour reprendre l’expression de Lomonossov, la capitale suédoise « baise le glaive élisabéthain ». En février 1744, le Danemark reconnaît la légitimité d’Adolphe-Frédéric de Holstein. La Russie a gagné la guerre, consolidant et élargissant ses possessions dans la Baltique.