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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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En formulant son « système de Pierre Ier », sur lequel il fonde la politique étrangère russe, Alexis Bestoujev-Rioumine a en tête les deux « questions », les deux grandes tâches de l’Empire. En liaison avec elles, il juge indispensable de préserver soigneusement les alliances de la Russie avec les États qui ont des intérêts stratégiques concordants. Pour le chancelier (c’était aussi l’avis de Pierre le Grand), ce sont les puissances maritimes : l’Angleterre et la Hollande. Une alliance avec la Saxe n’est pas non plus dépourvue de sens, dans la mesure où, depuis la fin du XVIIe siècle, l’électeur de Saxe est aussi roi de Pologne. Là encore, le chancelier se réfère à Pierre le Grand qui voyait, dans des relations étroites avec la Cour de Saxe, la possibilité de « tenir » conjointement « la bride courte à la Rzeczpospolita polonaise ».

Dans le système d’Alexis Bestoujev-Rioumine, le principal allié de la Russie est l’Empire des Habsbourg. Ennemi traditionnel de la France, l’Autriche a intérêt à maintenir un certain équilibre en Europe centrale et orientale ; or, cet équilibre se verrait menacé par un renforcement de l’influence de Versailles. Pour Alexis Bestoujev-Rioumine, le grand but de l’alliance russo-autrichienne est de résister à l’Empire ottoman qui menace les frontières méridionales de l’un et l’autre pays.

Quant aux ennemis, ils sont clairement définis : la Suède, qui rêve de revanche, et la France, alliée traditionnelle de la Turquie. La vigilance et la perspicacité d’Alexis Bestoujev-Rioumine décèlent cependant un nouvel adversaire : la Prusse. Le chancelier met en garde contre le danger représenté, pour la Russie, par la politique agressive de Frédéric II qu’il qualifie de « voisin puissant, superficiel et inconstant », avec lequel il est impossible de s’allier, pour la bonne raison qu’on ne saurait ajouter foi au moindre de ses propos.

Le programme d’Alexis Bestoujev-Rioumine se heurte à des résistances au sein de la Cour. Le vice-chancelier Mikhaïl Vorontsov a un autre point de vue et jouit de la bienveillance des ambassadeurs français et prussien qui intriguent de toutes les façons pour le faire nommer au poste de chancelier.

En août 1744, Frédéric II se lance à nouveau dans une guerre contre l’Autriche. Il s’empare d’une partie de la Bohême et fait irruption en Saxe. La situation de la Russie se complique : elle a un traité de défense avec l’Autriche mais aussi avec la Saxe (ce dernier renouvelé en février 1744). Elle en a également un avec la Prusse.

La Russie se voit ainsi entraînée dans une guerre qu’elle n’a pas déclenchée. Théoriquement, elle peut choisir le parti qu’elle entend soutenir. Élisabeth reçoit deux rapports sur les mesures à prendre, pour réagir à l’agression prussienne en Saxe. Le premier est présenté par Alexis Bestoujev-Rioumine qui déclare sans barguigner : la Prusse a attaqué l’Autriche et la Saxe, deux pays envers lesquels la Russie a – par traité – des obligations. Par là même, la Prusse a rompu l’accord scellé avec la Russie. Le chancelier propose donc de soutenir la Saxe, essentiellement par des moyens diplomatiques ; toutefois au cas où ces derniers viendraient à échouer, il conviendrait d’envoyer un corps d’armée en renfort. L’auteur du second rapport est Mikhaïl Vorontsov. Le vice-chancelier perçoit la menace prussienne, mais il s’élève contre l’idée d’une aide militaire à la Saxe, suggérant de se limiter à un soutien financier.

Le chancelier impérial, homme d’État tout-puissant, n’a jamais été l’amant d’Élisabeth. Il représente un cas unique, à cette époque où l’influence sur les affaires étatiques est directement proportionnelle à l’ardeur des sentiments de l’impératrice. Les documents préparés par Alexis Bestoujev-Rioumine parviennent à Élisabeth par l’intermédiaire d’Ivan Chouvalov : le chancelier n’a pas accès directement à l’impératrice. Élisabeth, toutefois, apprécie hautement le sens de l’État qui est celui du comte Bestoujev-Rioumine, elle lui est reconnaissante, rapportent les contemporains, de la décharger des papiers ennuyeux, en les assumant à sa place.

L’indifférence de l’impératrice pour les affaires de l’État, sa paresse qui l’amène à différer, des mois durant, la signature de documents indispensables, ne l’empêchent pourtant pas d’avoir son point de vue, sinon sur la politique étrangère, du moins – et le fait est incontestable – sur les monarques des autres pays. Élisabeth a de la sympathie pour Louis XV avec lequel Pierre Ier songeait à la marier, un quart de siècle plus tôt. Elle éprouve une vive animosité à l’égard de Frédéric II : d’une part, parce que le roi de Prusse, dit-elle, « n’a pas la crainte de Dieu », qu’il « ne croit pas en Dieu, ne va pas à l’église et ne vit pas, selon la loi, avec une épouse » ; d’autre part, parce qu’il tente de mettre à profit la rumeur d’une possible restauration de l’empereur Ivan Antonovitch, en envoyant ses agents faire de l’agitation dans les milieux schismatiques.

Élisabeth soutient le plan de Bestoujev-Rioumine. On décide donc d’aider la Saxe. En décembre 1745, des troupes s’ébranlent de Liflandie et d’Estlandie en direction de la Courlande. Leur nombre est porté à cinquante mille hommes. L’offensive en Allemagne est prévue pour le printemps 1746. Mais, prévenant l’entrée des Russes dans la guerre, Frédéric II signe la paix avec l’Autriche, en décembre 1745, à Dresde, ce qui lui permet de garder ses conquêtes de Silésie. Considérant néanmoins qu’il ne s’agit que d’un répit, la diplomatie prussienne s’active, en vue de former une coalition antirusse. Frédéric II tente de s’assurer le concours de la Suède en lui promettant qu’elle retrouvera le littoral de la Baltique, et celui de la Pologne qui récupérerait Kiev et Smolensk.

En mai 1746, la Russie et l’Autriche signent un traité d’union pour vingt-cinq ans. Il reprend et développe l’accord de 1726. Les deux parties signataires se promettent une aide militaire mutuelle (vingt mille fantassins et dix mille cavaliers), en cas d’agression d’une tierce puissance. Des articles secrets font état d’obligations réciproques, si des opérations venaient à être menées contre la Turquie et la Prusse. Les alliés s’engagent, en particulier, à fournir, non pas trente mille hommes, mais soixante-mille, en réponse à toute agression de la Prusse contre l’Autriche, la Russie ou la Pologne.

Le traité russo-autrichien de 1746 montre la transformation radicale subie par la situation de la Russie en Europe. La politique extérieure de l’Empire russe sort du triangle Turquie-Pologne-Suède et se manifeste au centre de l’Europe, comme une des forces décisives pour le destin du continent. Pendant plus d’un siècle, l’union de Saint-Pétersbourg et de Vienne sera le fondement de la politique étrangère russe. Les relations entre les deux empires connaîtront des périodes de refroidissement et de grande proximité, tour à tour la suspicion les assombrira et l’amour les réchauffera. En tout état de cause, les deux parties tireront profit de leur alliance.

En 1747, un corps d’armée de trente mille hommes, commandé par le prince Repnine, quitte la Liflandie pour l’Allemagne, afin de prêter main-forte à l’armée autrichienne, en vertu des accords passés. L’apparition des soldats russes sur le Rhin convainc les parties en guerre pour l’héritage autrichien qu’il est temps de signer la paix. Celle-ci est conclue en 1748, à Aix-la-Chapelle. Louis XV renonce aux Pays-Bas pour lesquels la France se bat depuis des dizaines d’années. Marie-Thérèse accepte la perte de la Silésie, elle rend quelques provinces d’Italie au roi de Sardaigne et d’Espagne, mais son époux est élu empereur. La Russie, elle, n’obtient rien, hormis un prestige et un respect accrus pour sa force militaire.

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