Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les genres pratiqués par les premiers poètes russes – satire, ode, panégyrique – excluent pour une bonne part le lyrisme, élément capital de la prose. À la fin du XVIIe siècle, le roman de chevalerie, arrivé en Russie par la Pologne, est devenu très populaire. La morale tient de moins en moins de place dans cette littérature, au profit d’une intrigue complexe qui entrelace épisodes romanesques et aventures chevaleresques du héros. Peu enclin, d’ordinaire, aux épanchements lyriques, Paul Milioukov résume : « L’introduction de l’élément amoureux fut la première conquête de la littérature, arrachée à la vie, et le premier acquis de la vie, emprunté à la littérature11. » Le héros des premiers récits russes originaux est, le plus souvent, un Russe envoyé étudier en Europe. Arrivé en terre étrangère, le matelot Vassili ou le vaillant cavalier Alexandre, s’éprend d’une belle jeune fille, souvent princesse ; il a le mal d’amour, souffre, écrit des vers énamourés. Au terme d’innombrables aventures, il s’unit à l’objet de sa flamme, ou périt tragiquement.
L’imprimerie offre la possibilité de former un large cercle de lecteurs. Réciproquement, l’apparition de lecteurs exerce une influence sur l’imprimerie, en lui dictant le goût du jour. Noble de petite fortune, propriétaire foncier et écrivain, Andreï Bolotov laisse de très intéressants Mémoires, intitulés : Vie et aventures d’Andreï Bolotov décrites par lui-même à l’intention de sa descendance. Lecteur passionné, Bolotov garde, jusqu’à la fin de ses jours, le souvenir de ce qu’il a lu depuis l’enfance. Ses Mémoires sont un catalogue de la littérature profane accessible aux Russes cultivés, à compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Le goût de la lecture est venu à Bolotov à l’âge de onze ans, avec la découverte, dans un pensionnat français, des Aventures de Télémaque. Le roman de Fénelon, traduit par Trediakovski, sera, des années durant, la lecture favorite des Russes, malgré toute la gaucherie de la traduction. Le jeune Bolotov a lu également Gil Blas de Lesage, Cleveland ou le philosophe anglais, fils naturel de Cromwell de l’abbé Prévost, ainsi que des romans russes originaux et les tragédies d’Alexandre Soumarokov (1717-1777), le plus célèbre dramaturge russe du temps.
Le besoin d’œuvres dramatiques est induit par un intérêt croissant pour le théâtre. Le théâtre créé par le tsar Alexis Mikhaïlovitch n’était accessible qu’à la Cour. Pierre le Grand, lui, avait conçu l’idée d’un « théâtre accessible à tous » et, sur son ordre, un « Temple de la comédie » avait été érigé, en 1702, sur la place Rouge. Mais on manquait de spectateurs, avant tout parce qu’il n’y avait pas de répertoire approprié : les tragédies allemandes ou les comédies de Molière étaient traduites si effroyablement, de façon si alambiquée qu’il était impossible de comprendre l’action.
En 1749, les jeunes nobles du corps des cadets créent leur théâtre et montent quatre pièces d’Alexandre Soumarokov. Un historien de la littérature fait de ce dernier le premier écrivain professionnel de la littérature russe. Soumarokov n’est pas un aristocrate dillettante, à l’instar de Cantemir ; il n’est pas professeur, comme Trediakovski ou Lomonossov. Il est issu d’une famille noble aisée de Moscou, a fait ses études au corps des cadets de Saint-Pétersbourg et maîtrise à la perfection le français. Avec le soutien de Lomonossov, il impose, dans la jeune littérature russe, la suprématie du clacissisme, faisant de Boileau l’autorité incontestée.
Alexandre Soumarokov, qui se voit tout à la fois comme le Racine et le Voltaire russes, écrit des pièces, des satires, des chansons galantes. Ses tragédies remportent un succès tout particulier, et parmi elles, sa version russe du Hamlet de ce Shakespeare bien « peu éclairé ». Les œuvres de Soumarokov constituent le répertoire de base du premier théâtre public russe. La « première représentation payante d’une libre tragédie russe pour le peuple » a lieu le 5 mai 1757. Le répertoire s’enrichit bientôt de traductions, en particulier des comédies de Molière. En 1757, on joue six d’entre elles, et deux de plus l’année suivante. Est-il témoignage plus convaincant du rôle de la langue et de la culture françaises, qui relèguent au second plan la langue allemande, pourtant dominante peu auparavant ?
En 1755, commence à paraître la première revue russe. Elle est éditée par l’Académie des sciences, et le rédacteur en chef en est, nous l’avons dit, l’historien Miller avec lequel Lomonossov dispute vivement. Ces Œuvres mensuelles destinées à l’utilité et au divertissement sont réalisées par Miller sur le modèle des éditions périodiques de Hambourg, Hanovre, Leipzig, qui, de leur côté, imitent les fameuses revues anglaises que sont le Tatler (Le Babillard), le Spectator, le Guardian, publiées par Addison et Steele. Les inédits des Œuvres mensuelles sont des poèmes, abondamment fournis par Soumarokov, Mikhaïl Kheraskov (1733-1807) et d’autres auteurs, tous élèves du corps des cadets. En 1759, Alexandre Soumarokov entreprend d’éditer la première revue privée, L’Abeille industrieuse, et, en 1760, Kheraskov publie à son tour sa revue : Le Divertissement utile.
Le tirage de ces publications est minuscule (les Œuvres mensuelles, la plus populaire, comptent entre cinq et sept cents abonnés), mais leur importance comme berceau de la pensée sociale russe, comme atelier de création – souvent sur la base de traductions – de la nouvelle langue russe et d’un lexique philosophique, est inappréciable.
Le biographe d’Élisabeth constate, prudent : « Protégeant en général l’instruction livresque et écrite en Russie, le gouvernement préservait en même temps son pouvoir des fruits de l’instruction livresque qu’il ne jugeait pas souhaitables12. » Cela se traduit d’abord par l’instauration d’une censure ecclésiastique très stricte : il est impossible de publier des ouvrages à caractère religieux sans autorisation du Saint-Synode. Bien plus, il est interdit, sauf, là encore, avec la bénédiction du Synode, d’importer en Russie des ouvrages russes édités à l’étranger, ou des livres en langues étrangères, s’ils mentionnent des figures des précédents règnes. Le rôle considérable de la censure ecclésiastique est un des signes du temps : l’impératrice Élisabeth est une souveraine très pieuse et, comme l’écrit son biographe, « tous ses ordres tendaient à l’élargissement de la foi orthodoxe parmi ses sujets et à l’abaissement des autres confessions13 ».
La lutte contre les « autres confessions », leur « abaissement » incluent d’impitoyables persécutions à l’encontre des vieux-croyants. « Au XVIIIe siècle, note l’historien, aucun règne, en Russie, ne montra autant d’intolérance envers les schismatiques… Les inclinations religieuses de l’impératrice l’amenaient à subir certaines influences et, dans sa haine du Schisme, elle atteignit à l’intolérance absolue. De leur côté, les schismatiques persécutés sombraient dans une telle folie qu’ils en venaient à ériger le suicide en dogme religieux14. » N. Kostomarov fait ici allusion aux immolations par le feu, de plus en plus fréquentes parmi les vieux-croyants qui échappent ainsi aux persécutions.
Les deux niveaux de la vatrouchka, pour reprendre l’image de Vladimir Weidlé – la « pâte magnifique » du peuple et la mince couche de « fromage blanc » noble, ont des modes de vie de plus en plus divergents. Des différences de condition ont toujours existé, induisant, en règle générale, un écart dans les possessions matérielles. Mais sous le règne d’Élisabeth, la fracture se creuse aussi dans le comportement et le code de vie. Les guides pratiques, le plus souvent traduits, deviennent très populaires, en particulier L’Honnête miroir de la jeunesse, déjà évoqué. En 1767, il en est à sa cinquième édition. La Parfaite éducation des enfants, contenant des règles de comportement décent pour les jeunes gens de noble lignée et de rang aristocratique, de l’abbé Bellegarde, connaît trois éditions (1747, 1759, 1778).