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L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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Marion sortit pour reparaître aussitôt avec un grand plateau où s’entrechoquaient l’argent et la porcelaine. Elle disposa devant son maître une assiette de pruneaux cuits et une tasse d’un liquide ambré. Nicolas eut droit, comme à l’accoutumée, à son chocolat mousseux, aux pains mollets de la boulangerie du rez-de-chaussée et à un confiturier débordant d’une gelée vermeille. M. de Noblecourt s’agita dans son fauteuil, et reposa avec précaution et quelques gémissements son pied gauche à terre. Son nez fort et coloré paraissait frémir, caressé par les volutes odorantes du breuvage exotique.

— Ne serait-on en droit… vu l’état amélioré de mes jambes… de m’autoriser, chère Marion, un entracte de la sauge et des fruits en compote ?

Marion grommela quelques fortes paroles.

— Bien, bon, soupira M. de Noblecourt, inutile d’en faire un drame, mes arguments ne valent pas tripette au tribunal domestique. Je vois que je m’égare et que je ne serai point suivi sur ce chemin-là. Je m’incline, je me résous, je rends les armes !

La servante soupira elle aussi et, après un sourire complice à Nicolas, disparut aussi vite que le lui permettaient ses vieilles jambes. M. de Noblecourt reprit son sérieux et considéra le jeune homme.

— Ou je me trompe fort, Nicolas, ou il y a du nouveau. Vous avez l’air faraud du braque qui part à la chasse. Primo, monsieur, vous rentrâtes fort tard au logis. Non que je vous espionne, mais dans mon insomnie j’ai entendu battre la porte cochère.

Nicolas prit un air contrit.

— Or, comme l’opéra ne s’achève pas si tard, je présume, secundo, qu’un de ces sujets, qui font espalier dans le fin fond des décors, a été l’objet d’une étude dûment approfondie, ou qu’un événement inattendu du service vous a retenu.

— Avec le respect que je vous dois, dit Nicolas, j’ai toujours admiré chez vous, monsieur, une sagacité qui est à la mesure de votre sensibilité…

— Allez au fait, je brûle de curiosité, je sèche sur pied.

Nicolas entreprit un récit circonstancié des événements de la nuit que son hôte écouta, les yeux clos, les mains croisées sur la bedaine, un sourire béat aux lèvres. Il demeura silencieux à l’issue du récit et Nicolas le crut assoupi. C’était mal connaître M. de Noblecourt. Ni l’histoire ni la sauge ne l’avaient endormi ; il méditait. Nicolas avait maintes fois observé que le résultat des réflexions de l’ancien procureur sortait toujours de l’ordinaire et se saisissait du réel par un tour inattendu et parfois surprenant. Il ouvrit les yeux.

— Sur ce pied-là, ce n’est pas grand-chose qu’être honoré, puisque cela ne signifie pas qu’on soit honorable.

Cette sentence sibylline fut suivie de la dégustation minutieuse de quelques pruneaux.

— Vous voilà, mon cher enfant, confronté à la pire engeance de Cour, espèce qui mêle sans vergogne la feinte dévotion et l’ambition. De ces êtres redressés qui rampent autour des grands. Tirez leurs grotesques à certaines figures, elles s’effondrent.

Tout en prononçant ces phrases lourdes de sens, M. de Noblecourt approchait sournoisement sa cuillère du confiturier. Cyrus sauta sur les genoux de son maître et coupa court à la manœuvre.

— Le comte de Ruissec n’est pas le noble vieillard arc-bouté sur ses certitudes et ses délires d’honneur que vous me décrivez. J’ai entendu souvent parler de lui dans le monde. Il est issu d’une famille de huguenots, il a abjuré fort jeune et s’est évertué à faire oublier ses origines. Entré au service, il s’y est montré fort courageux. Mais qui ne l’est ? Et ce type d’homme ne connaît pas la peur.

— On peut la connaître et la surmonter, l’interrompit le jeune homme. Pour ma part, j’ai souvent eu très peur.

— Vous êtes émouvant, Nicolas. Fasse le ciel que vous conserviez longtemps cette candeur qui fait l’un de vos charmes ! M. de Ruissec était donc réputé bon militaire, mais dur et cruel avec le soldat. Des rumeurs de rapine l’ont gêné et il n’a pu obtenir les grands emplois militaires qu’il était en droit d’attendre. Il aurait eu partie liée avec des munitionnaires et des traitants aux armées ; cet agiot lui aurait permis d’arrondir son viatique. Il a quitté le service, vendu son domaine en Languedoc et le château de ses pères. « Les murs des villes ne se forment que du débris des maisons des champs. » Il s’est installé à Paris, d’abord place Royale, puis récemment à Grenelle où il a racheté, dans des conditions suspectes, l’hôtel d’un partisan ayant fait banqueroute. On le dit aujourd’hui plongé dans le milieu de la finance et de la spéculation, où ses cordons font impression. À cette activité secrète correspond ouvertement une vie des plus réglées. Tenant du parti dévot, il s’y est assimilé par sa femme, admise dans le cercle des tilles du roi. Il a obtenu une charge dans la maison de Madame Adélaïde. Quelle meilleure couverture pouvait-il trouver ? Par celle-ci, il a approché le dauphin qui, jugeant sur les apparences, lui a donné sa confiance et l’ouverture de ses abords.

— Qu’en attend-il ?

— Bonne question ! Tous ceux qui ont eu à se plaindre de la Cour s’attachent à l’héritier du trône. Ainsi, celui-ci, sans le vouloir et même sans en prendre conscience, se trouve à présent le chef d’un parti de frondeurs. Le roi, qui le voit environné de dévots, vrais ou faux, qui censurent sans relâche sa conduite et stigmatisent la favorite, s’est éloigné insensiblement de son fils et le traite avec froideur. Mme de Pompadour le considère comme un ennemi. Vous avez rencontré Sa Majesté, Nicolas. Il aborde fatigué le seuil de sa vieillesse. Nul ne saurait prédire l’avenir, mais chacun parie déjà dessus. Quant à Madame Adélaïde, bonne fille mais tête légère, les encens de la dévotion le disputent chez elle au plaisir de son équipage de chasse aux daims. Que n’obtient-on pas par une bonne reconnaissance des brisées ? M. de Ruissec a plu aussi par ce côté-là. Quant à ses fils…

— Ses fils ?

— Comment, vous ignorez que votre suicidé a un frère cadet ? Je vous l’apprends donc. Le vidame de Ruissec a été de tout temps promis à la tonsure, sans que jamais son père n’ait consulté son goût ni sa vocation. Frais émoulu du collège, il essuya toute une litanie de persécutions et n’eut bientôt d’autre choix que de se jeter au séminaire pour échapper aux obsessions paternelles. Rien n’est définitif, ce n’est qu’un petit collet qui n’a reçu encore aucun ordre. Séduisant et séducteur il n’a, par ses paroles et par ses actes, jamais cessé de marquer son aversion pour l’état ecclésiastique qu’on lui veut faire embrasser. Eh ! foutre, je le comprends. On le dit libertin à l’excès, il y met sans doute un peu de provocation. Il aurait des inclinations vicieuses et cet étourdi sans principes aurait recours à des procédés violents et à des démarches aussi contraires à l’honneur de son nom qu’à la simple décence de l’habit qu’il porte.

— Il y a des faits ?

— Rien de positif, on clabaude beaucoup dans les salons sur ce godelureau qui alimente la chronique et les nouvelles à la main. On l’imagine sortir de beaucoup de ruelles… Tête brûlée ou bête vicieuse, voilà la question. À côté, son frère paraît bien terne. Il jouerait gros jeu, mais tout cela sous l’étouffoir. Il serait fiancé, mais j’ignore avec qui ; c’est même un mystère qui tracasse les salons. Quant à leur mère, c’est, dit-on, une personne discrète et effacée, écrasée par son mari, perdue de dévotion. Voilà, mon cher Nicolas, ce qu’un podagre cloué sur son fauteuil peut apporter comme contribution modeste aux prémices de votre enquête.

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