Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Donjon (Le)
L’autre pays de mes racines est un aimable chef-lieu de canton situé aux frontières de la Sologne bourbonnaise et du Brionnais. Reliefs doucement vallonnés, prairies bien grasses, bornées de haies où paissent des charolaises blanches. Maisons en pierre de grès, d’un ocre rosissant, coiffées de tuiles plates d’un marron assez doux. Deux châteaux sur la commune, pas mal d’autres aux environs et la Loire à dix kilomètres. Pour les autochtones elle figure une manière de Riviera. J’ai un vague souvenir de guinguettes — à Coulanges, à Bonnant ? — où mon grand-père m’emmenait manger de la friture et du fromage blanc à la crème. Le fleuve est doublé du canal latéral, des péniches s’y promènent, il y a des écluses. Un peu plus loin, les trappistes de Sept-Fons entretiennent comme ils peuvent les feux de la spiritualité. René Fallet, qui est de ce pays, précisément de Jaligny, a peint dans un roman burlesque un de ces moines en proie aux tourments de la chair. Elle m’a tourmenté aussi mais, pour moi, cette trappe de rase campagne était plutôt un phare dans la nuit de mes équivoques. Le hasard a voulu qu’un copain de lycée en devînt le père abbé, autant dire le patron. Comme si un mince fil de piété me rattachait à l’enfant de chœur que je fus entre mes dissipations sans nombre.
L’église où l’on m’a baptisé dans la foi catholique, apostolique et romaine, est moche, comme toutes celles qui furent érigées dans la seconde moitié du XIXe siècle. Mais, depuis le cimetière qui surplombe le bourg, on voit le clocher pointu rassembler des ouailles en forme de toits marron, c’est un bon vieux patelin de la France agricole. Du reste, une jolie chapelle mi-romane mi-gothique règne sur les tombes.
Autant le granit d’Auriac est austère, autant la pierre rose de Mellerey produit une impression de sensualité lourde et d’opulence. Là-bas de vastes horizons, ici des vagues raisonnables ; c’est à peine si on aperçoit les contreforts du Forez. Les autochtones parlent d’une « montagne de Saint-Léon » comme d’un Everest ; la vérité oblige à dire qu’il s’agit d’un monticule, aimable au demeurant. Mes deux arrimages, distants de deux cents et quelques kilomètres, n’ont de commun que la ruralité. Là-bas c’est oc, en patois limousin, ici c’est oïl, avec un accent déjà bourguignon qui escamote des consonnes. Là-bas des sols ingrats obligent à l’exil ; ici ils sont gras, les gens sont restés. Auriac, je vois mal quelle sorte d’écrivain aurait pu s’en inspirer. Le Donjon, c’est Maupassant mâtiné de Flaubert.
En moi, ces deux patries font la paire, même si les aléas de la vie m’ont laissé au Donjon peu de parentèle, et pas de maison. C’est une autre France, les échappées de l’imaginaire n’y sont pas moins délectables. Dans le Bourbonnais, comme dans le sud du Nivernais et l’est du Berry, les châteaux ont longtemps donné le ton. Ils sont planqués dans des parcs où jadis l’on courrait le cerf. On imagine des fêtes mystérieuses et galantes, comme celle qui a décervelé le Grand Meaulnes. Les temps ont changé, la noblesse s’est envasée, ses métayers se sont vengés du régisseur en votant communiste. Restent au Donjon deux châteaux ; un vrai, un simili. Le vrai (Moyen Âge, Renaissance) trahit une certaine déconfiture de la lignée qui le possède, mais ses tours entrevues entre un bouquet d’arbres commémorent des temps plus reluisants — dianes chasseresses, pages, ménestrels, et cætera. Paradoxalement, c’est l’autre qui m’a en quelque sorte rendu proustien avant la lettre. À la manière de certaines de nos préfectures, il imite un château de la Renaissance, j’ai oublié lequel. Brique polychrome, vaste perron, pièces d’eau, parc qui semblait illimité à mes yeux d’enfant. Il s’appelle Coutresolles. On y accédait par un chemin, depuis la route de Digoin — cette nationale dite de l’Est qui avant les autoroutes reliait Bordeaux, Limoges ou Clermont à l’Alsace, via la Bourgogne, le Jura et les Vosges. De sorte qu’en éclusant une chopine de blanc à la terrasse des bistrots, les gars du cru voyaient passer du monde.
Je m’enfonçais sous les arbres, insoucieux du panneau « Propriété privée ». L’avantage d’être un peu poète, c’est de s’approprier les lieux sans devoir passer chez le notaire. Les oiseaux qui chantaient rendaient un écho à mes brames d’amoureux éconduit. Par qui, éconduit ? J’ai oublié. Il arrivait qu’une femme pointe son museau sur le perron. Je me cachais. Etait-ce la duchesse de Guermantes ? Oui, c’était elle, je l’ai su en lisant Proust. Coutresolles est mon Côté de Guermantes. On en a tous l’équivalent — ce théâtre intime où errent les fantômes de la chevalerie, ce côté gothique de notre âme qui brocante ici ou là des lambeaux de merveilleux, les romans de Chrétien de Troyes, les tapisseries de Bayeux, les Mémoires de Joinville, la rosace de Chartres, les Très Riches Heures du duc de Berry. Pour peu que l’Oriane entrevue sur son perron ne soit pas trop percluse, le tour de magie est joué. Et alors les amourettes d’un dadais se hissent à l’altitude des grands désastres historiques.
J’avais aussi mon côté de Méséglise — un jardin public, reconverti en terrain de camping, auquel on accédait par la route qui mène à la Loire. J’avais même la maison de tante Léonie, dans la grand-rue, en l’occurrence celle d’une grand-tante chez qui on me faisait parfois dormir. Le dimanche, les cloches sonnaient, les gens saluaient « Monsieur le Comte » qui allait à la messe. Dans la chapelle de sa famille, comme il se devait, chacun des deux châteaux avait financé la sienne. Les prêtres soixante-huitards ont aboli ce privilège. Tant mieux. Tant pis. Je suis peu porté sur la particule et déjà la servilité m’agaçait. Pourtant je sais gré à ces noblaillons d’avoir — à leur insu, les pauvres ! — payé leur dîme à ma poétique privée. Dans leur sillage gravitait une bourgeoisie de campagne tant soit peu civilisée, qui conférait au Donjon la dignité d’annexe de Moulins, le chef-lieu très patricien, très indolent, très littéraire de cette contrée somme toute imaginaire. Les « modernes » (professions libérales, etc.) préféraient aller à Vichy où l’on pouvait voir les films à la mode. Par l’effet d’une extrapolation, ces deux villes âprement rivales — Vichy, Moulins — ont fini par incarner en moi deux autres « côtés ». J’ai vécu dans l’une, j’ai rêvé de l’autre et j’ai toujours autant de plaisir à approcher du Donjon, soit par Lapalisse, soit par Jaligny — deux localités dominées par un château. Dans les deux cas, la route descend, mais l’abordage ne procure pas la même sorte de frisson, je préfère arriver par le cimetière.
La France a produit Montaigne et Pascal — deux pôles, deux môles d’une sensibilité qui cherche le bonheur tantôt sur les cimes, tantôt dans la dive bouteille, la marmite ou sur la rôtissoire. À cet égard, le hasard m’a bien servi ; Auriac et Le Donjon incarnent ce dualisme qui nous a enrichis autant qu’écartelés. Entre les deux, comme dit la chanson, mon cœur balance. En bon Français je cherche toujours le bonheur, et selon l’humeur je le glane sur le fil de l’instant ou je crois l’apercevoir derrière les étoiles.