Sous les vents de Neptune
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #4
- Год: 2004
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878581904
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:
Sans répondre, Adamsberg cala une règle en bois comme repère et mesura la hauteur maximale de la ligne des blessures.
— 0,8 cm, annonça-t-il en réenroulant son mètre.
Trabelmann eut un simple mouvement de tête, un peu troublé.
— Je suppose que vous pourrez me fournir la profondeur des impacts au poste, dit Adamsberg.
— Oui, avec le poinçon, et l’homme qui le tenait. Et avec ses empreintes.
— Vous accepterez tout de même de feuilleter mes dossiers ?
— Je ne suis pas moins professionnel que vous, commissaire. Je ne néglige aucune piste.
Trabelmann eut un court éclat de rire, sans qu’Adamsberg en vît la nécessité.
Au poste de Schiltigheim, Adamsberg déposa la pile de ses dossiers sur le bureau du commandant pendant qu’un brigadier lui apportait le poinçon sous sachet plastique. L’outil était de facture commune et parfaitement neuf, n’était le sang séché qui le souillait.
— Si je vous suis, dit Trabelmann en s’installant à sa table — et je dis bien si —, il nous faudrait mener une enquête sur l’achat de quatre poinçons et non pas d’un seul.
— Oui, et vous perdriez votre temps. L’homme — Adamsberg n’osait plus le nommer Fulgence — ne commet pas l’erreur d’acheter quatre poinçons d’un coup pour attirer l’attention sur lui comme le premier des amateurs. C’est pour cette raison qu’il choisit des modèles très courants. Il les acquiert dans plusieurs magasins, en espaçant les achats.
— C’est ce que je ferais.
Dans ce bureau, la fermeté du commandant gagnait en force et sa compulsion de gaieté se tarissait. La station assise, se dit Adamsberg, ou bien le cadre officiel, en bloquait peut-être l’épanchement.
— L’un des poinçons peut avoir été acheté à Strasbourg en septembre, dit-il, l’autre en juillet à Roubaix et ainsi de suite. Il est impossible de remonter la piste par ce biais.
— Ouais, conclut Trabelmann. Vous voulez voir notre gars ? Encore quelques heures de chauffe et il passe aux aveux. Pour vous dire, quand on l’a ramassé, il avait dans le corps au moins l’équivalent d’une bouteille et demie de whisky.
— D’où l’amnésie.
— Ces amnésies vous fascinent, hein ? Eh bien pas moi, commissaire. Parce qu’en plaidant l’amnésie et l’égarement mental, le type est assuré d’écoper dix ou quinze ans de moins. Ça compte drôlement, pas vrai ? Et tous connaissent le truc. Alors, leur amnésie, j’y crois comme à votre Prince Charmant transformé en dragon. Mais allez le voir, Adamsberg, rendez-vous compte par vous-même.
Bernard Vétilleux, la cinquantaine, un homme long et maigre au visage boursouflé, à moitié vautré sur sa couchette, regarda entrer Adamsberg avec indifférence. Lui ou un autre, qu’est-ce que cela pouvait lui foutre. Adamsberg lui demanda s’il acceptait de parler et l’homme acquiesça.
— J’ai rien à raconter, toute façon, dit-il d’une voix atone. J’ai plus rien là-dedans, je me souviens de rien.
— Je sais. Mais avant, avant que vous ne soyez sur cette route ?
— Ben je sais même pas comment j’y suis allé, toute façon. J’aime pas marcher. Trois kilomètres, ça fait une trotte quand même.
— Oui, mais avant, insista Adamsberg. Avant la route.
— Avant, je me souviens bien, forcément. Eh, mon gars, j’ai pas oublié toute ma vie, hein ? J’ai juste oublié cette foutue route et toute la suite.
— Je sais, répéta Adamsberg. Mais avant, que faisiez-vous ?
— Ben je picolais, tiens.
— Où ?
— Au début, j’étais au rade.
— Quel rade ?
— Le Petit Bouchon, à côté du marchand de légumes. Après ça, faut pas dire que j’ai pas de mémoire, hein.
— Et ensuite ?
— Ben ils m’ont foutu dehors, comme d’habitude, j’avais plus le rond. J’étais déjà tellement bourré que je me sentais pas de faire la manche. Alors j’ai cherché une encoignure où dormir. C’est que ça caille dur en ce moment. Mon encoignure de d’habitude, y avait des gars qui me l’avaient prise, avec trois clebs. J’ai tiré au large et je me suis foutu dans le square, dans l’espèce de cube en plastique jaune pour les gosses. Il fait plus chaud là-dedans. Ça fait comme une niche, avec une petite porte. Et par terre, c’est comme de la mousse. Mais attention, hein, de la fausse mousse, pour pas que les gosses ils se fassent mal.
— Quel square ?
— Ben le square où y a les tables de ping-pong, pas loin du rade. J’aime pas marcher.
— Et ensuite ? T’étais tout seul ?
— Y a un autre gars qui cherchait la même niche. Malchance, je me suis dit. Mais j’ai vite changé d’avis parce que le gars, il avait deux litrons dans les poches. Aubaine, je me suis dit, surtout que j’ai tout de suite annoncé la couleur. Si tu veux la niche, tu distribues le pinard. Il était d’accord. Partageux, le compagnon.
— Ce compagnon, tu t’en souviens ? Comment était-il ?
— Ben, c’est pas que j’ai pas de mémoire mais j’avais déjà pas mal éclusé, hein, faut tenir compte. Et il faisait nuit d’encre. Et puis à cheval donné, on regarde pas les dents. C’était pas le gars qui m’intéressait, c’était sa bibine.
— Mais tu te souviens bien un peu. Essaie, raconte-moi. Tout ce que tu te rappelles. Comment il parlait, comment il était, comment il buvait. Grand, gros, petit, jeune, vieux ?
Vétilleux se gratta la tête comme pour y activer ses pensées et se redressa sur sa couchette, levant vers lui ses yeux rouges.
— Eh, ils me donnent rien ici.
Adamsberg avait prévu le cas et glissé dans sa poche une flasque de cognac. Il lança un regard à Vétilleux, lui désignant le brigadier de garde dans la cellule.
— Ouais, comprit Vétilleux.
— Tout à l’heure, lui dit Adamsberg, en formant muettement les mots avec ses lèvres.
Vétilleux pigea au quart de tour et hocha la tête.
— Je suis convaincu que t’as une excellente mémoire, reprit Adamsberg. Raconte-moi ce gars.
— Vieux, affirma Vétilleux, mais jeune en même temps, je peux pas te dire. Un énergique, quoi. Mais vieux.
— Ses habits ? Tu t’en souviens ?
— Il était fringué comme les gars qui se trimballent la nuit avec deux litrons, quoi. Et qui cherchent une niche où dormir. Une vieille vareuse avec l’écharpe, deux bonnets jusqu’aux yeux, des gros gants, enfin tout le barda pour pas trop se geler les couilles.
— Des lunettes ? Rasé ?
— Pas de lunettes, les yeux sous le bonnet. Pas de barbe non plus, mais pas rasé de frais, quoi. Il sentait pas.
— C’est-à-dire ?
— Je partage pas ma niche avec les gars qui sentent, c’est comme ça, c’est chacun son truc. Je vais aux bains-douches deux fois la semaine, j’aime pas sentir. Je pisse pas dans la niche des mômes non plus. Eh, dis donc, c’est pas parce qu’on picole qu’on respecte pas les mômes. Ils sont gentils les mômes. Ils causent aux clodos comme à n’importe qui d’autre. « T’as un papa ? T’as une maman ? » Ils sont gentils les mômes, ils pigent tout, jusqu’à ce que les grands leur foutent des saletés dans le crâne. Alors moi, je pisse pas dans leur niche. Ils me respectent, je les respecte.
Adamsberg se tourna vers le planton de garde.
— Brigadier, demanda Adamsberg, pourriez-vous m’apporter un verre d’eau et deux aspirines ? La blessure, expliqua-t-il en montrant son bras.
Le brigadier hocha la tête et s’éloigna. Vétilleux avait vivement tendu la main et empocha la flasque de cognac. Moins de cinquante secondes plus tard, le brigadier revenait avec un gobelet. Adamsberg s’obligea à avaler les cachets.