Sous les vents de Neptune
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #4
- Год: 2004
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878581904
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:
— Et vous, vous reconstituez une voiture, un voyage, un chauffeur, juste avec une « sensation de chaud » ? Et c’est tout ?
— Oui.
— Vous me faites rire, Adamsberg. Vous me faites penser aux gars qui sortent un lapin d’un chapeau vide.
— Il n’empêche que le lapin sort.
— Vous pensez à l’autre clodo, peut-être ?
— Un clodo qui buvait dans sa propre bouteille et dans un gobelet. Un clodo qui venait du haut. Vieux.
— Mais un clodo quand même.
— Peut-être et pas sûr.
— Dites-moi, commissaire, dans toute votre carrière, quelqu’un a-t-il jamais pu vous faire changer d’avis ?
Adamsberg prit un instant pour réfléchir honnêtement à la question.
— Non, reconnut-il enfin, avec une pointe de regret dans la voix.
— C’est ce que je craignais. Et laissez-moi vous dire que vous avez un ego grand comme la table, tout bonnement.
Adamsberg plissa les yeux sans rien dire.
— Je ne dis pas cela pour vous vexer, commissaire. Mais dans cette affaire, vous débarquez avec un bloc d’idées personnelles en lesquelles personne n’a jamais cru. Puis vous ajustez tous les faits jusqu’à ce qu’ils vous conviennent. Je ne dis pas qu’il n’y a pas des choses intéressantes dans votre analyse. Mais l’autre partie, vous ne l’examinez pas, vous ne l’entendez même pas. Et moi, j’ai un gars bourré chopé à trois pas de la victime avec l’arme à ses côtés et ses empreintes dessus. Vous saisissez ?
— Je comprends votre point de vue.
— Mais vous vous en fichez pas mal et vous gardez le vôtre. Les autres, ils peuvent aller se faire voir, tout bonnement, avec leur travail, leurs idées et leurs impressions. Dites-moi juste une chose : des assassins qui courent en liberté, il y en a plein les rues. Des affaires que nous n’avons jamais bouclées, vous et moi, on en a plein les greniers. Et ce n’était même pas votre affaire. Alors ? Pourquoi celle-ci ?
— Quand vous lirez le dossier n° 6, année 1973, vous apprendrez que l’adolescent inculpé était mon frère. Ça lui a massacré la vie et je l’ai perdu.
— C’était cela, votre « souvenir d’enfance » ? Vous n’auriez pas pu le dire plus tôt ?
— Vous ne m’auriez pas écouté jusqu’au bout. Trop impliqué, trop personnel.
— Affirmatif. De la famille dans le merdier, il n’y a pas pire pour envoyer un flic dans le décor.
Il sortit le dossier n° 6 et le plaça sur le dessus de la pile avec un soupir.
— Écoutez, Adamsberg, reprit-il, eu égard à votre notoriété, je vais m’avaler vos dossiers. Ainsi, l’échange sera complet et impartial. Vous aurez vu mon terrain, j’aurai vu le vôtre. Correct ? On se revoit demain matin. Vous avez un bon petit hôtel à deux cents mètres d’ici, en remontant sur votre droite.
Adamsberg erra longtemps dans la campagne avant de se présenter à l’hôtel. Il n’en voulait pas à Trabelmann, qui s’était montré coopératif. Mais le commandant ne le suivrait pas plus que les autres. Partout, depuis toujours, il s’était heurté à des yeux incrédules, partout il portait seul le poids du juge sur ses épaules.
Car Trabelmann avait raison sur un point. Lui, Adamsberg, n’en démordrait pas. L’amplitude des blessures correspondait, une fois de plus, ne dépassant pas les limites de la traverse du trident. Vétilleux avait été choisi, suivi et achevé avec un litre de vin par le type au bonnet rabattu sur les yeux. Qui prenait garde de ne pas toucher la salive de son compagnon. Puis Vétilleux avait été embarqué en voiture et déposé tout près des lieux du crime, déjà accompli. Le vieux n’avait eu qu’à serrer le poinçon dans sa main et le jeter à ses côtés. Puis démarrer et s’éloigner tranquillement, abandonnant son nouveau bouc émissaire au zélé Trabelmann.
XI
En arrivant à neuf heures au poste, Adamsberg salua le brigadier de garde, celui qui avait voulu connaître l’histoire de l’ours. Celui-ci lui fit comprendre par un signe que les choses se présentaient au plus mal. Trabelmann avait en effet perdu toute sa convivialité de la veille et l’attendait debout dans son bureau, les mains croisées et le dos fixe.
— Vous vous foutez de ma gueule, Adamsberg ? demanda-t-il d’une voix chargée de colère. C’est une manie chez les flics de prendre les gendarmes pour des cons ?
Adamsberg resta debout face au commandant. Le mieux, en ce cas, est de laisser parler. Il devinait et c’était assez. Mais il n’avait pas imaginé que Trabelmann aurait fait aussi vite. Il l’avait sous-estimé.
— Le juge Fulgence est mort il y a seize ans ! cria Trabelmann. Décédé, claqué, mort ! Ce n’est plus un conte, Adamsberg, c’est un roman d’épouvante ! Et ne me dites pas que vous ne le saviez pas ! Vos notes s’arrêtent en 1987 !
— Je le sais, bien sûr. J’étais à son enterrement.
— Et vous me faites perdre ma journée pour votre histoire de dingue ? Pour m’expliquer que ce vieux a tué la petite Wind à Schiltigheim ? Sans vous figurer une seconde que le brave gendarme Trabelmann pourrait prendre quelques renseignements sur le juge ?
— C’est vrai, je n’y ai pas pensé et je m’en excuse. Mais si vous avez pris la peine de le faire, c’est que le cas de Fulgence vous intriguait assez pour désirer en savoir plus.
— À quoi jouez-vous, Adamsberg ? À traquer un fantôme ? Je préfère ne pas y croire ou bien votre place n’est plus chez les flics mais dans un asile de cinglés. Qu’est-ce que vous êtes venu foutre ici ? Au juste ?
— Prendre les mensurations des blessures, interroger Vétilleux, et vous signaler cette piste.
— Vous pensez à un émule peut-être ? Un imitateur ? Un fils ?
Adamsberg eut l’impression de revivre par étapes sa conversation de l’avant-veille avec Danglard.
— Pas de disciple et pas d’enfant. Fulgence opère seul.
— Vous rendez-vous compte que vous êtes en train de me dire froidement que vous avez perdu l’esprit ?
— Je me rends compte que vous le pensez, commandant. M’autorisez-vous à saluer Vétilleux avant de partir ?
— Non ! cria Trabelmann.
— Si cela vous convient de livrer un innocent à la justice, cela ne regarde que vous.
Adamsberg contourna Trabelmann pour récupérer ses dossiers et les fourrer gauchement dans son sac, une opération qui prenait du temps avec une seule main. Le commandant ne l’aida pas, pas plus que ne l’avait fait Danglard. Il tendit la main à Trabelmann pour le saluer mais celui-ci ne décroisa pas les bras.
— Eh bien, nous nous reverrons, Trabelmann, un jour ou l’autre, avec la tête du juge plantée sur son trident.
— Adamsberg, je me suis trompé.
Le commissaire leva les yeux, surpris.
— Votre ego n’est pas grand comme la table, mais comme la cathédrale de Strasbourg.
— Que vous n’aimez pas.
— Affirmatif.
Adamsberg se dirigea vers la sortie. Dans le bureau, les couloirs, le hall, le silence était tombé comme une averse, emportant voix, mouvements, bruits de pas. Ayant passé la porte, il vit le jeune brigadier l’escorter sur quelques mètres.
— Commissaire, l’histoire de l’ours ?
— Ne me suivez pas, brigadier, il en va de votre poste.
Il lui adressa un rapide clin d’œil et s’en alla à pied, sans une voiture pour le conduire à la gare de Strasbourg. Mais, contrairement à Vétilleux, quelques kilomètres à pied ne représentaient pas une « trotte » pour le commissaire, mais une balade à peine suffisante pour chasser de son esprit le nouvel adversaire que le juge Fulgence venait d’ajouter à sa collection.